Combat contre les drogues : les failles d’une guerre perdue

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 28 février 2026 à 16:00
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Imran Dhannoo, Jacques Achille et Jamie Cartick.
Imran Dhannoo, président du centre Dr Idrice Goomany, Jacques Achille, chargé de communication de Prévention Information Lutte contre le SIDA et Jamie Cartick, directrice du Collectif Urgence Toxida.

Répression à outrance, prévention défaillante et réhabilitation sous-financée. Trois acteurs du secteur dressent un bilan sans concession de la politique mauricienne antidrogue et appellent à une refonte profonde des priorités.

Malgré des années de campagnes de sensibilisation et des investissements importants, la toxicomanie continue de progresser à Maurice. L’incidence et la prévalence de la consommation des drogues illicites ont pris de l’ampleur dans le pays, surtout depuis la dernière décennie, estime Imran Dhannoo, président du centre Dr Idrice Goomany. Depuis l’avènement du « brown sugar » au début des années 1980, en passant par l’abus du Subutex à partir de 2000, l’apparition des drogues de synthèse de la famille cannabinoïde en 2013, sans oublier la prolifération des produits amphétaminiques, la situation n’a fait que se corser selon lui.

Réponse orientée vers la répression

Pour expliquer cet échec, les acteurs du secteur pointent d’abord les choix stratégiques qui ont guidé la lutte antidrogue. « La toxicomanie a pris de l’ampleur parce que les investissements ont été majoritairement orientés vers la répression et des actions punitives contre les personnes qui utilisent des drogues », analyse Jamie Cartick, directrice du Collectif Urgence Toxida (CUT). Plusieurs rapports et incidents au fil des années ont démontré comment les investissements vers ces approches n’ont pas marché et qu’il faut investir dans d’autres mesures.

Le déséquilibre budgétaire illustre concrètement cette réalité. Jamie Cartick souligne que l’Adsu perçoit un budget approximatif de Rs 400 millions par an, soit environ Rs 1 million par jour. « Leurs actions sont supposées être orientées vers l’arrestation des trafiquants de drogues, mais nous pouvons observer que ceci est extrêmement rare, et que le marché de drogue ne diminue pas pour autant. Donc, les personnes qui consomment sont les plus touchées par ces actions de répression et subissent en conséquence le plus d’arrestations », déplore-t-elle. 

Elle souligne que le budget du programme de méthadone est insuffisant et que le nombre de médecins et de psychologues est limité. Selon elle, des problèmes de financement concernant le personnel chargé de la distribution de la méthadone sont régulièrement constatés. « Nous devons revoir cette disparité entre allocations des fonds entre les instances comme l’Adsu et le système de santé », dit-elle.

Jacques Achille, chargé de communication de Prévention Information Lutte contre le SIDA (PILS), s’interroge sur la question essentielle de savoir s’il y a eu dès le départ une réelle volonté de traiter efficacement le problème des drogues. Il souligne que cette absence de volonté pourrait expliquer les lacunes actuelles.

Selon lui, de gros moyens ont été déployés depuis le début, mais au fil des années le problème s’est accentué de manière disproportionnée, au point où la drogue fait partie intégrante de la société et du système. « Il faut considérer que notre réponse a été sabotée par la corruption et l’absence de volonté de la part des politiques et de certaines personnes au sein des institutions », dit-il.

Imran Dhannoo reconnaît que beaucoup d’efforts ont été déployés par les autorités et les associations civiles sous différents régimes. Il déplore cependant l’absence de coordination institutionnelle, d’évaluations des programmes et de leadership politique. « Il est inconcevable que la consommation et le trafic des drogues aient pris cette ampleur dans le pays et que cela perdure depuis des années », souligne-t-il. 

Il plaide pour une réelle volonté politique, et non des mots creux pour épater la galerie le temps des joutes électorale. Imran Dhannoo fonde beaucoup d’espoir sur le National Agency for Drug Control (NADC) pour donner un nouveau souffle à cette lutte.

Cercle vicieux de la criminalisation

Au-delà des budgets, c’est le cadre légal lui-même qui est remis en cause. Jamie Cartick rappelle qu’un rapport de Harm Reduction International en Asie estime que la décriminalisation de la consommation et de la possession personnelle de drogues pourrait réduire les coûts du système pénitentiaire en Indonésie. Selon ce rapport, le gouvernement pourrait économiser jusqu’à 31 millions de dollars par an. « À Maurice, nous peinons toujours à adhérer à l’approche de décriminalisation et renforçons tout le cercle vicieux vécu par les usagers », fait-elle remarquer.

Jacques Achille abonde dans ce sens : « La criminalisation de la consommation des substances transforme les usagers en criminels aux yeux de la loi, même s’ils ne causent de tort à personne et à la société non plus ». Des personnes sont ainsi condamnées uniquement pour consommation et ne parviennent pas à se réinsérer socialement et professionnellement par la suite.

Cette réalité juridique se double d’une réalité sociale : la pauvreté. Pour Jacques Achille, la réponse à la problématique de la drogue nécessite une approche globale intégrant la lutte contre la pauvreté, l’accès au logement et le respect des droits des individus les plus vulnérables. À Maurice, l’extrême pauvreté côtoie la richesse de manière indécente, observe-t-il. « L’absence d’équilibre produit un terrain propice à la vulnérabilité. Bien des personnes trouvent désormais dans les substances une échappatoire et dans le trafic un moyen de survie », dit-il.

Programmes fragilisés par la rechute et la stigmatisation

Des facteurs structurels pèsent lourdement sur les programmes de réhabilitation et de réinsertion, qui enregistrent de nombreuses rechutes. Imran Dhannoo précise que la rechute est définie comme la reprise des substances psychoactives après une période d’abstinence. Il reconnaît que son incidence parmi les usagers qui souffrent de dépendance est très élevée. Il insiste néanmoins sur le fait qu’il ne faut pas la diaboliser, car elle est centrale à toute forme de dépendance. « La rechute n’est pas une fin en soi », dit-il. Il mentionne une idée reçue fréquente. « Très souvent, des usagers de drogue après une période de désintoxication entretiennent l’idée qu’ils sont guéris une fois qu’ils se font physiquement désintoxiquer et ils négligent d’embarquer au sein d’un programme de réhabilitation et de réinsertion », explique-t-il. Ils oublient ainsi que la dépendance est une pathologie chronique avec des dimensions physiologiques et psychologiques.

Jacques Achille soulève un autre problème structurel : les programmes d’accompagnement ont une capacité d’accueil au-dessous du taux d’usagers qui ont une consommation problématique. Ceux qui entament ces programmes sont confrontés à plusieurs réalités qui favorisent la rechute, notamment les difficultés de réinsertion sociale liées au certificat de caractère et aux préjugés.

La stigmatisation constitue également un frein majeur, ajoute Jamie Cartick. « Même si certains passent par des programmes de réinsertion et de réintégration, parmi les personnes qui utilisent des drogues, beaucoup sont parfois sous méthadone ou ont été confrontées à la justice. De ce fait, les opportunités d’emploi ou d’éducation restent souvent difficiles face à cette situation », fait-elle remarquer. Elle déplore aussi que le programme de méthadone soit à ce jour majoritairement médical, alors que les études montrent qu’un accompagnement psychosocial - incluant l’accès au logement, à l’éducation ou à l’apprentissage d’un métier - est indispensable pour une prise en charge holistique et pour diminuer le risque de rechute. La distribution de la méthadone au poste de police pose également un problème. Selon elle : les ressources et le financement devraient être réorientés vers des environnements qui favorisent l’accès aux soins et qui sont moins stigmatisants.

Imran Dhannoo insiste sur la responsabilité collective dans ce processus. « Beaucoup d’usagers de drogue ont eu maille à partir avec la loi, et c’est en leur défaveur lorsqu’ils postulent pour un emploi », dit-il. La société doit faire l’effort de bienveillance et d’altruisme vis-à-vis des usagers qui font l’effort de décrocher. Pour lui, personne n’est à l’abri de la toxicomanie, peu importe sa classe sociale.

Prévention : revoir les méthodes

Face à ce constat, les trois acteurs s’accordent sur la nécessité de repenser profondément la prévention. Imran Dhannoo considère qu’il faut favoriser une prévention basée sur les bonnes pratiques et non se focaliser sur des informations qui font peur. « Avec les jeunes, il faut privilégier le développement des compétences et des habiletés pour renforcer leur résilience face à une société qui met l’accent sur la gratification. » Il rejette les approches simplistes du type « Just say no to drugs » ou les marches symboliques, et plaide pour l’utilisation des moyens numérique, sans oublier le contact humain.

Jamie Cartick partage ce diagnostic. Les campagnes de sensibilisation se sont trop souvent concentrées sur des messages stigmatisants qui suscitent la peur. C’est une méthode jugée peu fiable par plusieurs instances internationales. « Il est important de noter que la prévention classique, axée sur le ‘say no to drugs’, ne fonctionne pour aucune drogue et encore moins pour les drogues de synthèse, prenant en compte son accessibilité et son prix », dit-elle. Elle préconise une approche centrée sur le renforcement des compétences psychosociales chez les jeunes : l’estime de soi, les « problem solving skills », la « critical thinking » et la « régulation émotionnelle ». « Les études montrent que ces capacités et skills font souvent la différence entre une consommation problématique ou pas. » Elle déplore que cette approche ne soit pas appliquée dans les écoles. Elle dénonce le fait que la prévention par le système public soit confiée à la brigade antidrogue (Adsu). « Le rôle de l’Adsu est dans le ‘law enforcement’ et donc le financement accordé à cette instance n’est pas utilisé de manière optimale », fait-elle remarquer.

Du côté de PILS, Jacques Achille souligne qu’en dépit de l’étendue du problème, la drogue n’est toujours pas abordée dans les établissements scolaires - tout comme la santé sexuelle, dont la hausse des infections auprès des jeunes constitue pourtant une priorité. Il appelle à une vraie politique de prévention coordonnée et multisectorielle, qui uniformise les messages tout en permettant à chacun d’avoir son approche. « Jusqu’ici, Maurice n’a jamais eu une approche de prévention coordonnée et multisectorielle », fait-il remarquer. Il met également en garde contre certaines structures qui abusent physiquement et moralement des personnes en violation de leurs droits fondamentaux. 

Vers une refonte globale

Les solutions avancées convergent vers une même conclusion : il faut repenser l’ensemble de la politique antidrogue. Jamie Cartick cite en exemple la Finlande, qui a adopté un programme appelé « Housing First » après avoir observé un fort taux de décès parmi des sans-abris, composés majoritairement de personnes qui consomment des drogues. Ce programme a permis au taux de décès de diminuer drastiquement, les personnes recevant un suivi médical adapté une fois leur situation sociale stabilisée. 

Elle plaide pour un système de décriminalisation avec un parcours de référencement vers la réhabilitation, l’éducation et l’emploi, et estime que les fonds accordés méritent d’être augmentés massivement. « Il est important de travailler avec le secteur privé, de les former sur les enjeux et de casser les codes et les perspectives qui perdurent autour de la consommation et des personnes qui utilisent ou ont utilisé des drogues. »

Imran Dhannoo, pour sa part, appelle à une collaboration de tout un chacun. « L’État avec ses organismes ne pourra pas résorber ce problème seul. Il faut la participation de toute la population, sans oublier le rôle clé de la force policière », fait-il observer. Il insiste aussi sur la nécessité de former davantage d’intervenants en prévention, les ONG seules ne pouvant répondre à l’ampleur du défi.

Jacques Achille formule une vision plus large encore. Pour lui, la lutte contre la drogue est indissociable d’une politique sociale ambitieuse. « Malgré les développements en cours, nous ne parvenons toujours pas à veiller à ce que le bien-être soit généralisé. » Imran Dhannoo abonde dans ce sens. « Il faut que les gens aient le goût de vivre dans une société où ils ont l’espoir d’un avenir certain. Pas de développement économique sans une politique sociale humaine », dit-il.

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