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Classement de Reporters Sans Frontières : les amendements à l’ICT Act coûtent deux places à Maurice

pravind Reporters Sans Frontières estime que « Maurice demeure un territoire où les journalistes peuvent être condamnés à la prison ferme pour des publications jugées d’outrage à l’ordre public ».

Maurice a perdu deux places au classement mondial de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse, publié le jeudi 18 avril. Au banc des accusés : les amendements apportés à l’Information and Communication Technologies Act en 2018, qui durcissent les sanctions destinées aux publications sur les réseaux sociaux « likely to cause annoyance ».

Maurice passe de la 56e à la 58e place au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières (RSF) publié le jeudi 18 avril 2019. En 2018, le pays a perdu 2,01 au score global comparé à 2017 pour passer à 28,46. Cette baisse est imputée aux amendements à l’Information and Communication Technologies (ICT) Act, adoptés en novembre 2018. Ces derniers durcissent les sanctions destinées aux publications sur les réseaux sociaux « likely to cause annoyance », avec le spectre d’une peine d’emprisonnement de dix ans.

« C’est l’élément principal qui explique la perte de deux places de Maurice au classement », a déclaré au Défi Quotidien Arnaud Froger, responsable du bureau Afrique de RSF. Il confirme que le cadre légal fait partie des sept critères évalués pour établir le score de chaque pays. Il rappelle que RSF avait déjà mis en garde contre les risques que représentent ces amendements pour les journalistes et blogueurs mauriciens, « notamment en raison du caractère très vague des motifs de poursuites assorties de peines
très lourdes ».

Dans son communiqué émis le 16 novembre 2018, RSF avait aussi précisé : « Les députés mauriciens doivent réexaminer ce texte de loi dont l’utilisation pourrait gravement porter atteinte à la liberté d’information. Ce durcissement législatif est également en totale contradiction avec les promesses faites en 2014 par le parti au pouvoir d’adopter une loi facilitant l’accès à l’information que les Mauriciens attendent toujours. »

La fiche de Maurice sur le site de RSF indique que d’autres éléments jouent contre le pays dans son classement. « Maurice demeure un territoire où les journalistes peuvent être condamnés à la prison ferme pour des publications jugées comme étant un outrage à l’ordre public », peut-on notamment y lire. Selon RSF, si le climat envers les médias mauriciens ne peut être qualifié d’hostile, certains sujets, en revanche, concernant notamment le tourisme la corruption, les communautés et la radicalisation religieuse, « restent difficiles à traiter, voire tabous ». Il faut souligner que depuis 2014, c’est la première fois que Maurice recule au classement.

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Neil Pillay, avocat : «Le vrai journalisme d’investigation n’a pas à s’inquiéter»

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Comment réagissez-vous à la perte de deux places de Maurice au classement ?
Les amendements ont élargi la portée de la loi. On peut bien entendu se pencher sur la question du point de vue de la protection des citoyens, mais aussi de celui de la restriction de la liberté d’expression. De toute façon, il y a les principes légaux pour protéger la population. On a trop souvent vu des explosions sur les réseaux sociaux où les gens publient n’importe quoi. Quand ils ne se montrent pas responsables, il faut légiférer.

Quel impact sur la presse, selon vous ?
Est-ce le fruit de certains accrochages avec la presse ? Je ne sais pas. Certains journalistes ont intérêt à se montrer plus responsables dans ce qu’ils publient. Je me rappelle encore les photos du cadavre de Michaella Hart par exemple. La majorité de nos journalistes est responsable, mais comme dans tout métier, il y a des brebis galeuses.

Avec le recul, pensez-vous qu’il soit possible d’utiliser ces amendements pour s’attaquer à la liberté d’expression de la presse ?
Il y a une possibilité, mais encore une fois, cela dépend de l’intention de la personne concernée. Faisons une analogie avec la Protection against Domestic Violence Act. Il y a des cas qui sont montés de toutes pièces, avec des motifs ultérieurs. Si on fait l’analogie, des gens peuvent aller dénoncer des journalistes. C’est là que l’intention du journaliste entre en jeu. S’il a fait son homework, s’il a bien mené son enquête et s’il a un sens du vrai journalisme d’investigation, il n’a pas à s’inquiéter.


Gilbert Ahnee, ancien rédacteur en chef : «La presse doit plutôt s’inquiéter de sa qualité intrinsèque»

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« La presse doit s’inquiéter de sa qualité intrinsèque plutôt que de sa place au classement de RSF qui relève d’un protocole de questions pour les pays d’Afrique », estime Gilbert Ahnee, ancien rédacteur en chef. Il a été correspondant RSF de nombreuses années. Il estime que les critères pris en compte dans l’évaluation ne sont pas pertinents pour un pays comme Maurice.

Selon lui, la possibilité qu’un journaliste soit arraché à son ordinateur manu militari est limitée, contrairement à certains de nos voisins d’Afrique continentale. Gilbert Ahnee est d’avis que ce sont plutôt les attachés de presse et les tentatives plus subtiles de manipulation qui constituent une menace pour la liberté de la presse. Contrairement à d’autres pays, il estime que les journalistes ne sont pas réellement dans une position de ne pas pouvoir faire leur travail.

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