Clarel Lecordier : un pas après l’autre
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À 45 ans, ce père célibataire et graphic designer a perdu une jambe à la suite d’une infection osseuse foudroyante. Ce que la maladie ne lui a pas pris, c’est l’essentiel : son fils, son métier, et une capacité à se relever qui force l’admiration.
Il y a des histoires qui commencent par une fin. Celle de Jean Désiré Clarel Lecordier a commencé en décembre 2024, dans le silence d’une chambre d’hôpital, par une phrase que personne n’est jamais vraiment prêt à entendre. Ce matin-là, les médecins lui annoncent qu’ils ne peuvent plus sauver sa jambe. Une infection osseuse, contractée quelques semaines plus tôt, s’est propagée avec une violence que les traitements n’ont pas réussi à contenir. L’amputation est la seule issue. Pour survivre, il faudra d’abord perdre.
Clarel a 45 ans. Il est père d’un garçon de 8 ans, qu’il élève seul. Graphic designer de métier, il a construit, patiemment, une vie à la mesure de ses ambitions. En quelques heures, tout bascule.
« J’ai ressenti un vide total, comme si le monde s’arrêtait autour de moi. On ne s’attend jamais à entendre qu’une partie de son corps doit être amputée pour survivre. »
Ce vide dont il parle, il mettra des semaines à le nommer. Dans l’immédiat, il n’y a que la peur… et cette pensée qui revient, obsédante : son fils. Comment lui expliquer ? Comment continuer à être père ?
L’opération passée, vient le temps des nuits sombres. Clarel décrit ces heures avec une précision qui trahit combien elles ont été longues : épuisement physique, douleur fantôme, tournée de questions sans réponse. Comment va-t-il travailler ? Comment va-t-il marcher ? Comment va-t-il offrir à son fils la vie stable qu’un père est censé lui garantir ?
Au début, il ne reconnaît plus son propre corps. Il se sent « inférieur ». Un mot choisi avec soin, prononcé sans honte, qui dit tout de la violence intérieure de la perte qu’il a ressentie. Pas seulement une jambe : une image de soi, une façon d’être au monde, une certaine idée de ce qu’on vaut. Il lui faudra du temps pour comprendre que sa valeur en tant qu’homme et père ne dépend pas d’un membre. Cette compréhension viendra par fragments, dans les interstices des mauvais jours.
Car c’est là, au fond, sa peur la plus profonde. Non pas de souffrir, il souffre déjà. Non pas de changer ; il changera de toute façon. Mais de décevoir. De laisser son garçon grandir en voyant son père défait, replié, vaincu. Alors, il fait ce que font les pères : il tient. Pas héroïquement, pas sans failles. Mais il tient. « Chaque fois que je me sentais perdu, je pensais à mon fils. Cela me donnait une raison de tenir encore un jour de plus. »
Après l’opération, ce sont les choses les plus simples qui révèlent le mieux l’étendue du bouleversement. Monter un escalier. Rester debout plusieurs heures. Équilibrer son corps dans une rue pentue, sur un sol inégal, face à l’imprévu d’une marche trop haute. Des gestes qui étaient autrefois automatiques, inscrits dans la mémoire du corps sans même y penser, deviennent soudain des défis à négocier un par un. « On réalise à quel point on tenait certaines choses pour acquises », confie-t-il simplement.
Il y a aussi, plus difficile encore à accepter pour quelqu’un qui a toujours été indépendant, la nécessité de dépendre parfois des autres. Pour certains déplacements. Pour certaines tâches. Cette dépendance, provisoire, partielle, mais réelle, est peut-être le sacrifice le plus silencieux de son parcours. Celui dont on parle le moins, parce qu’il n’a pas la « dramaticité » de l’amputation, mais qui érode quotidiennement l’image qu’on a de soi.
C’est dans cet état de vulnérabilité que la solidarité mauricienne entre en scène. Des proches d’abord, puis des inconnus : des messages, des partages sur les réseaux, des dons. Une campagne de soutien se met en place autour de lui, portée par des gens qui ne le connaissent pas, mais qui reconnaissent dans son histoire quelque chose d’universel : la fragilité soudaine d’une vie ordinaire.
Grâce à cette mobilisation, Clarel peut accéder à une prothèse. Ce mot, dans la bouche de ceux qui n’en ont jamais eu besoin, sonne technique, médical, froid. Dans la sienne, il prend une tout autre dimension. « C’est bien plus qu’un outil. C’est une renaissance, un symbole de résilience et une seconde chance de continuer ma vie normalement avec mon fils. »
Voir des inconnus se mobiliser a été une révélation pour lui. « Chaque message reçu, chaque geste de soutien me rappelait qu’il existait encore beaucoup d’humanité et de bonté dans ce monde. » Dans les moments où l’on doute de tout, y compris de soi-même, cela a une valeur qu’on ne mesure pas à l’avance.
Le jour où il fait ses premiers pas avec la prothèse, il parle de sensation « indescriptible ». Comme réapprendre à vivre, littéralement. Chaque appui est une négociation entre ce que son corps était et ce qu’il doit désormais être. « Ces premiers pas étaient difficiles, mais émotionnellement très puissants. J’avais l’impression de réapprendre non seulement à marcher, mais à exister dans l’espace d’une façon nouvelle. »
Mais le moment qui reste gravé, celui dont il parle avec une voix qui se resserre, c’est le regard de son fils lorsqu’il le voit marcher à nouveau. Dans les yeux de cet enfant de 8 ans qui a traversé des mois d’inquiétude sans toujours disposer des mots pour le dire, Clarel lit quelque chose qu’aucune rééducation ne peut procurer : ce sentiment trouble propre aux enfants qui ont eu peur de perdre un parent. « Dans son regard, il y avait de la joie, du soulagement et de la fierté. Ce regard-là, je ne l’oublierai jamais. »
Un enfant devrait simplement profiter de son innocence et de son enfance, affirme Clarel. Et pourtant, son fils a dû apprendre très tôt ce que signifient la souffrance et l’incertitude. C’est une dette d’amour qu’il entend rembourser en continuant à se battre.
Dans ce parcours de reconstruction, le design a joué un rôle essentiel. Clarel a continué à travailler pendant sa convalescence, non par nécessité immédiate, mais parce que créer était la seule activité qui lui restituait une forme d’identité intacte. Devant son écran, son corps mutilé n’existait plus : il n’y avait que la ligne, la couleur, la composition. « La création a toujours été une forme d’expression et de thérapie pour moi. Continuer à travailler m’a permis de garder l’esprit occupé et de retrouver confiance en moi. »
Dans l’espace public, les regards ont d’abord été difficiles à supporter. Certains regardent avec curiosité, d’autres avec une compassion maladroite, d’autres encore avec ce mélange gênant de pitié et d’admiration qui réduit une personne à son infirmité. Clarel a appris à naviguer dans ces eaux-là — non pas en devenant insensible, mais en choisissant sur quels regards poser le sien. « J’essaie surtout de me concentrer sur ceux qui me regardent avec respect et bienveillance. »
Il a aussi été confronté à des paroles maladroites, des remarques sans mauvaise intention qui blessent quand même. Et, à ce malentendu persistant qui agace davantage que toute autre chose : l’idée, tenace dans l’esprit de beaucoup, qu’une personne amputée est forcément faible, forcément limitée, forcément diminuée dans sa capacité à mener une vie pleine. « Derrière chaque sourire, il y a énormément de courage, d’adaptation et de force mentale. Nous menons souvent un combat quotidien invisible. »
Il y a encore des jours difficiles. Des douleurs invisibles, physiques autant que mentales. Des matins où il ne se reconnaît pas entièrement dans le miroir. Des moments de rejet intérieur qui ne disparaissent pas complètement. Mais il y a aussi, désormais, l’aide inattendue de son fils, dont l’amour et le regard lui rappellent qu’il reste son père avant tout, avant et après l’amputation, dans le corps d’hier comme dans celui d’aujourd’hui.
Clarel dit que cette tragédie l’a transformé. Pas de la manière dont les récits édifiants le promettent – pas en surhomme, pas en sage. Mais en homme plus conscient, plus reconnaissant, plus attentif à ce qu’il avait peut-être cessé de voir. Il apprécie désormais davantage les petites choses : les moments avec son fils, le soutien de ses proches, le simple fait d’être en vie. Des évidences, jusqu’au jour où elles ne le sont plus.
Il a appris, surtout, que la force humaine ne se manifeste pas dans l’absence de doute, mais dans la capacité à continuer malgré tout. « L’être humain est capable de se relever même dans les moments les plus difficiles. On découvre une force intérieure qu’on ne soupçonnait pas avant d’être confronté à l’épreuve. »
Certains rêves lui ont semblé impossibles après l’amputation. Il ne s’en cache pas. Mais il a compris avec le temps que les rêves ne disparaissent pas, ils changent de forme. Ils se reconfigurent en quelque chose de différent, parfois de plus modeste dans l’apparence, mais d’aussi précieux dans l’essence. Accepter que l’avenir ne ressemblera pas à ce qu’on avait imaginé tout en refusant d’y renoncer est peut-être la transformation la plus profonde que l’épreuve lui a imposée.
Et c’est pourquoi, à ceux qui vivent actuellement une situation désespérée, Clarel adresse un message sans détour, sans faux optimisme : ne jamais perdre espoir. Continuer à croire qu’il existe une lumière au bout du tunnel, même quand tout semble impossible. Chaque petit pas compte. C’est ce qu’il a vécu, un jour après l’autre, depuis décembre 2024.
Si son fils lit un jour cette histoire – et Clarel aime à penser qu’il le fera, quand il sera grand –, il lui laisse un message simple, posé comme une promesse : tout ce qu’il a fait, il l’a fait par amour. « Peu importe les difficultés, je ne me suis jamais battu uniquement pour moi, mais pour notre avenir ensemble. J’espère qu’il sera toujours fier de ne jamais avoir vu son père abandonner. »
Dehors, la vie continue à son rythme habituel. Clarel aussi. Un pas après l’autre, avec sa nouvelle jambe, ses rêves reconfigurés, et cet enfant qui le regarde marcher vers ce qu’il appelle simplement, et sans grandiloquence, l’avenir.
Dix ans de solidarité en ligne et un nouvel élan pour l’inclusion
L’effet papillon, ou ripple effect, de la solidarité est une réalité tangible à Maurice. Depuis son lancement en 2016, la plateforme de sociofinancement (crowdfunding) Small Step Matters s’est imposée comme un acteur incontournable du paysage social et environnemental. En connectant les donateurs individuels et les entreprises via leurs programmes de responsabilité sociale (CSR), la plateforme a permis de transformer durablement des milliers de vies.
L’histoire de Clarel illustre parfaitement cette dynamique. « En remettant Clarel debout grâce à une prothèse, notre objectif premier était d’aider ce père de famille à être plus autonome dans les gestes de sa vie quotidienne, notamment auprès de son fils », explique Marie-Laure Ziss-Phokeer, Manager de Small Step Matters.
Aujourd’hui, l’ancien bénéficiaire change de rôle et devient à son tour un acteur du changement. Qualifié de « porteur de projet dynamique » par la responsable, Clarel a choisi de mettre son énergie au service des autres. Touché par le parcours de Marielle, en situation de handicap, il a personnellement contacté l’association pour initier une chaîne de solidarité.
« Il nous a sollicités pour mettre en ligne une campagne de levée de fonds pour Marielle », confie Marie-Laure Ziss-Phokeer. « Et nous nous rapprochons chaque jour davantage de notre objectif : financer deux nouvelles prothèses pour elle. »
Pour que ce projet devienne une réalité et offre à Marielle une nouvelle liberté de mouvement, l’organisation lance un appel pressant à la communauté. Small Step Matters est actuellement à la recherche de Rs 85 000, une somme qui peut être réunie aussi bien par des dons de particuliers que par des contributions CSR d’entreprises locales.
Au-delà des cas médicaux individuels, le bilan de cette décennie d’existence s’avère profondément structurel pour le secteur associatif mauricien. En dix ans, le site SmallStepMatters.org a fait évoluer les mentalités et les habitudes de consommation solidaire. « Le don en ligne a pu se démocratiser à Maurice ces dix dernières années », conclut Marie-Laure Ziss-Phokeer. « Et cela ne profite pas seulement aux patients. De nombreuses ONG locales, engagées dans le développement social ou la protection de l’environnement, ont également pu bénéficier de nos services pour financer leurs actions de terrain. »
Les infections osseuses
Les infections osseuses graves (ostéomyélites) peuvent, lorsqu’elles ne répondent plus aux antibiotiques et menacent des organes vitaux, conduire à l’amputation pour préserver la vie du patient. À Maurice comme ailleurs, les personnes amputées font face à des délais d’accès aux prothèses souvent longs et coûteux, rendant la solidarité communautaire déterminante dans le parcours de reconstruction.