Citron, dentifrice, huiles : le vrai prix des « astuces » beauté virales
Par
Fateema Capery
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Fateema Capery
Acné, eczéma, miracles maison... Les réseaux sociaux regorgent de remèdes viraux, mais à quel prix ? Le dermatologue Rakesh Newaj, d’Island Health Medical Center, tire la sonnette d’alarme : ces recettes miracles cachent souvent des risques réels.
Peut-on parler d’une hausse de la désinformation autour de la peau et des soins dermatologiques, notamment sur les réseaux sociaux ?
Oui, il y a eu une augmentation significative de la désinformation, largement due à la diffusion rapide de contenus sur les réseaux sociaux. Même si ces plateformes peuvent être utiles pour sensibiliser, elles mettent surtout en avant les contenus populaires ou engageants, plutôt que les contenus scientifiquement exacts. En conséquence, des conseils trompeurs ou non vérifiés peuvent se propager très rapidement et atteindre un grand nombre de personnes, parfois plus facilement que des informations médicales fiables et fondées sur des preuves.
Certains patients vont même jusqu’à contester les professionnels de santé parce que les traitements prescrits diffèrent de ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux. Il arrive souvent qu’ils ignorent les prescriptions médicales pour se concentrer sur ce qu’ils ont vu en ligne. Ils se disent aussi insatisfaits parce que leur traitement prend plus de temps que ceux présentés sur TikTok ou Instagram.
Quels sont les types de fausses informations que vous voyez le plus souvent circuler concernant l’acné, les taches, l’eczéma, la chute de cheveux ou les soins de la peau ?
Les fausses informations les plus fréquentes concernent surtout les « solutions rapides ». Pour l’acné, on voit beaucoup de conseils recommandant l’utilisation de dentifrice, de jus de citron ou d’autres produits agressifs, alors qu’ils peuvent irriter fortement la peau.
Pour les taches pigmentaires, il y a souvent des promotions de pratiques dangereuses d’éclaircissement de la peau, de procédures esthétiques soi-disant miraculeuses ou encore de lasers qui peuvent être risqués, notamment pour les peaux plus foncées.
Concernant l’eczéma, certains contenus déconseillent les traitements prescrits, comme les corticostéroïdes topiques, en raison de peurs injustifiées. Cela peut aggraver considérablement la maladie.
Pour la perte de cheveux, de nombreux remèdes non prouvés sont mis en avant, comme certaines huiles, notamment l’huile de romarin, les shampoings pour chevaux ou des compléments alimentaires sans fondement scientifique. J’ai même entendu parler de l’utilisation de bouse de vache pour traiter l’acné.
Rencontrez-vous souvent des patients qui arrivent en consultation après avoir essayé des conseils vus sur TikTok, Instagram ou YouTube ?
Oui, c’est très fréquent, surtout chez les jeunes générations. Beaucoup de patients consultent après avoir essayé des tendances virales ou des routines recommandées par des influenceurs.
Certains cherchent simplement à améliorer leur peau en suivant des conseils qu’ils estiment sûrs ou utiles. Mais d’autres ont déjà subi des irritations, une aggravation de leur état ou un retard dans la prise en charge appropriée.
Dans certains cas, il devient très difficile de réparer les dommages déjà causés par les produits ou les pratiques utilisés.
En dermatologie, les résultats rapides sont rarement réalistes. Les traitements sûrs et efficaces demandent généralement du temps»
Quels sont les dangers des remèdes « maison » ou des recettes virales appliquées sur la peau ?
Les remèdes maison peuvent être risqués parce qu’ils ne sont pas conçus pour garantir la sécurité de la peau. Les ingrédients peuvent être trop agressifs, mal mélangés ou utilisés à des concentrations inadaptées.
Cela peut provoquer des brûlures chimiques, des réactions allergiques, des infections ou encore des dommages à long terme comme des cicatrices et des troubles de la pigmentation.
Une fois que des cicatrices apparaissent, il devient très difficile de les améliorer. Les patients deviennent alors frustrés envers les médecins, estimant que ces derniers ne parviennent pas à corriger les dommages déjà causés.
Certains produits du quotidien comme le citron, le bicarbonate, le dentifrice ou certaines huiles sont parfois présentés comme des solutions miracles pour la peau. Quels risques cela peut-il entraîner ?
Ces produits peuvent perturber la barrière naturelle de la peau et son équilibre du pH. Par exemple, le jus de citron peut provoquer une photosensibilité et des brûlures. Le bicarbonate de soude est trop alcalin et peut endommager la barrière cutanée. Le dentifrice contient des ingrédients qui ne sont pas conçus pour être utilisés sur la peau et qui peuvent entraîner des irritations.
Les huiles, si elles sont mal utilisées, peuvent obstruer les pores ou aggraver l’acné. Elles peuvent également provoquer des irritations ou un eczéma de contact. Dans l’ensemble, ces pratiques peuvent faire plus de mal que de bien.
Voyez-vous des patients qui ont aggravé leur état après avoir suivi des conseils trouvés en ligne ?
Oui, assez fréquemment. J’ai vu des patients présenter des poussées sévères d’acné et des cicatrices importantes après avoir utilisé simultanément plusieurs produits agressifs recommandés en ligne. D’autres ont développé des brûlures ou une hyperpigmentation après avoir appliqué du jus de citron ou des huiles essentielles non diluées. Il existe aussi des cas où l’eczéma s’est aggravé parce que les patients ont évité les traitements prescrits en raison de la désinformation.
J’ai également eu un patient qui a refusé de faire enlever chirurgicalement un mélanome précoce et qui a choisi d’utiliser de l’huile de cannabis pour le traiter. Six mois plus tard, il est décédé des suites de ce cancer.
La santé de la peau est individuelle. Ce qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner pour une autre»
Les contenus « avant/après » et les promesses de résultats rapides sont très populaires sur les réseaux sociaux. Pourquoi faut-il s’en méfier ?
Ces images peuvent être trompeuses parce qu’elles peuvent inclure des filtres, des changements d’éclairage ou encore des traitements médicaux qui ne sont pas mentionnés. Les affections cutanées varient aussi énormément d’une personne à l’autre. Ce qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner pour une autre.
En dermatologie, les résultats rapides sont rarement réalistes. Les traitements sûrs et efficaces demandent généralement du temps. À de nombreuses reprises, j’ai vu mes propres patients induire les autres en erreur sur les réseaux sociaux, en affirmant que leur acné ou leur vitiligo avait été guéri en un ou deux mois. D’autres patients sont ensuite venus demander exactement les mêmes traitements, alors que la réalité était différente.
On voit aussi beaucoup de publicités pour des compléments alimentaires, des produits blanchissants ou des traitements « naturels » contre la chute de cheveux. Quels sont les risques ?
Beaucoup de ces produits ne sont pas suffisamment réglementés ni soutenus par des preuves scientifiques. Ils peuvent contenir des ingrédients nocifs, interagir avec certains médicaments ou donner de faux espoirs.
Dans le cas des produits éclaircissants, il existe aussi un risque d’exposition à des substances dangereuses comme le mercure, qui peut endommager la peau de manière irréversible.
Quant à la perte de cheveux, elle est devenue très fréquente et tout retard dans le traitement peut rendre la situation irréversible.
Concernant la protection solaire, y a-t-il aussi des idées reçues qui circulent beaucoup à Maurice ?
Oui. Beaucoup de personnes pensent que la crème solaire n’est nécessaire qu’à la plage ou pendant les journées très ensoleillées. D’autres estiment que les personnes à la peau plus foncée n’ont pas besoin de protection solaire. Certaines pensent aussi que le soleil est moins fort en hiver ou lorsqu’il fait frais.
En réalité, l’exposition aux rayons UV a lieu tous les jours, même à l’ombre d’un arbre. Elle peut provoquer des dommages cutanés, de l’hyperpigmentation et augmenter le risque de cancer de la peau, quel que soit le phototype.
Il existe aussi beaucoup de contenus affirmant que les crèmes solaires avec un SPF élevé seraient dangereuses et que les faibles indices seraient meilleurs. Il s’agit là de désinformation, souvent utilisée pour promouvoir certaines marques coûteuses.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Mauriciens concernant les conseils beauté et santé de la peau qui circulent sur les réseaux sociaux ?
Mon message serait d’aborder les conseils des réseaux sociaux avec prudence. Tout ce qui est populaire ou largement partagé n’est pas forcément sûr ni efficace. La santé de la peau est individuelle. Ce qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner pour une autre.
Il est toujours préférable de demander l’avis d’un professionnel avant d’essayer de nouveaux traitements, surtout lorsqu’il s’agit de problèmes cutanés persistants ou graves. Plus une affection est prise en charge tôt, moins il y a de risques de cicatrices et meilleurs sont les résultats.