Cinquantaine : l’autre plafond de verre

Par Sara Lutchman
Publié le: 8 mars 2026 à 13:00
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À 50 ans passés, Samantha continue de diriger et d’innover, montrant que l’expérience n’a pas d’âge. À 81 ans, Sutwantee a fait du travail sa liberté, jusqu’au jour où la vie l’a invitée à lever le pied. À 62 ans, Bianca célèbre la liberté et l’affirmatio

Après 50 ans, elles continuent de travailler, de créer et de résister… mais le marché de l’emploi et la société semblent parfois oublier leur valeur. Quatre parcours mauriciens racontent le combat contre l’invisibilité.

ÀMaurice, l’espérance de vie d’une femme dépasse 78 ans. Ce chiffre, en apparence anodin, dit quelque chose d’essentiel : après 50 ans, il reste à une Mauricienne près de trois décennies à vivre. Trois décennies à travailler, à créer, à transmettre, à exister. Trois décennies que le marché de l’emploi, lui, a souvent déjà rayées d’un trait – sans bruit, sans procès, sans même un mot d’explication.

La mise à l’écart ne ressemble pas à ce qu’on imagine. Elle n’a ni la brutalité d’un licenciement ni la clarté d’une discrimination déclarée. C’est une promotion qui ne vient plus. Un recruteur qui ne rappelle pas. Une réunion où l’on ne leur demande plus leur avis. Un regard qui glisse sur elles comme sur un mur blanc. 

Aucune statistique mauricienne ne documente encore précisément ce phénomène. Mais les femmes, elles, le vivent — et quand on leur donne enfin la parole, ce qui en sort n’est pas de la plainte. C’est de la lucidité, de la fierté, et parfois une colère contenue.

Samantha Seewoosurrun a construit sa carrière entre l’Europe, Maurice et l’Afrique. Managing director de Perpetual Motion Ltd, elle dirige aujourd’hui une agence de relations publiques reconnue sur le continent. À 50 ans passés, elle aurait toutes les raisons de ne pas se sentir concernée par la question de l’invisibilité. Et pourtant, elle la voit, notamment chez ses collaboratrices, dans les biais de recrutement, dans les non-dits du monde professionnel.

« À l’ère de l’intelligence artificielle, il existe une perception selon laquelle les jeunes sont plus à l’aise avec ces évolutions, et que les femmes plus âgées seraient moins capables de suivre le rythme », observe-t-elle. 

Le diagnostic est net, mais la Managing Director refuse la résignation. Elle-même, dit-elle, a appris le multitâche non pas dans une formation mais dans le feu de la trentaine, lorsque carrière et maternité atteignaient simultanément leur point de tension maximale. Ce que cela lui a appris ? « Faire de chaque instant un moment utile et significatif. » Une compétence, précise-t-elle, qui ne s’use pas avec l’âge. Elle s’affûte.

La vraie fracture, selon elle, est ailleurs : dans l’imagination parfois limitée des employeurs. Beaucoup de femmes dans la cinquantaine ont gravi des échelons pendant des années, tenu des postes de direction, traversé des crises. Mais elles restent bloquées dans une case : trop chères, trop proches de la retraite, trop « installées » pour qu’on leur propose encore quelque chose de nouveau. « Elles ne peuvent s’empêcher de se demander : et si… ? » dit Samantha Seewoosurrun. Et si elles avaient osé se lancer. Et si on leur en avait donné la chance.

Son plaidoyer aux employeurs mauriciens est direct : « Offrir de nouvelles opportunités de développement personnel à des femmes qui ont démontré leurs compétences sur des décennies. » Non par charité. Par intelligence économique.

Le courage ordinaire

Toutes les femmes de 50 ans ne travaillent pas dans des bureaux climatisés avec vue sur l’océan. Pour certaines, le corps est l’outil de travail. Et le vieillissement, c’est d’abord cela : sentir ce corps changer, forcer, résister, parfois lâcher… et continuer quand même. Veemala Carponen, 58 ans, est barmaid. Elle travaille de nuit comme de jour.

Les remarques, elle les connaît. Sur son âge. Sur ses vêtements. « Même quand j’ai des douleurs, au travail je reste courageuse et je me sens forte », dit-elle simplement. « À cet âge, je me sens aussi plus libre », ajoute-t-elle. 

À celles qui approchent de cet âge et qui en ont peur, elle adresse un message d’une concision qui désarme : « Rester forte et continuer à se sentir belle. » De la naïveté ? Non. Rien qu’une philosophie construite à force de nuits debout.

Bianca Wenker, 62 ans, retraitée, a mis des mots sur ce que tant d’autres ressentent sans pouvoir le formuler. Cette « transition de ‘femme’ à ‘femme d’un certain âge’ », comme elle la nomme, affecte quelque chose de profond : le sentiment d’appartenir encore à la société. Le marché du travail est le miroir le plus brutal de ce déclassement symbolique. Celui où l’on doit, dit-elle, « redoubler d’efforts pour prouver sa pertinence », comme si les décennies d’expérience ne comptaient soudainement plus.

La ménopause, elle ne l’esquive pas non plus. Elle la nomme pour ce qu’elle est : « non pas un simple changement biologique, mais un bouleversement complet ». Un corps qui change de silhouette et d’énergie. Une identité à reconstruire, non pas sur les ruines de la précédente, mais à côté d’elle.

Ce que Bianca Wenker a découvert au sortir de cette traversée, c’est une liberté qu’elle n’attendait pas. « On se sent enfin pleinement soi-même, libérée du besoin de plaire ou de se conformer aux attentes d’autrui. » C’est le moment, affirme-t-elle, où l’on ose dire non sans culpabilité. Pas de rébellion. Juste l’évidence, tardive et précieuse, d’avoir enfin le droit d’exister pour soi. 

Son conseil à celles qui approchent ce cap : « Ne considérez pas la cinquantaine comme un déclin, mais comme une puissante mise à jour. Vous ne perdez pas votre lumière, elle change simplement de fréquence. Rappelez-vous que la liberté qui s’offre à vous est l’un des plus beaux cadeaux de la maturité. La cinquantaine et plus n’est pas une fin de chapitre, c’est le début d’un nouveau tome du livre de votre vie. »

Pas question de s’arrêter

Et puis il y a Sutwantee Nohur. 81 ans. Une vie entière comme planteuse, debout avant le lever du soleil, les mains dans la canne à sucre. Elle a travaillé jusqu’à ses 80 ans. Non par contrainte, elle le dit avec une fierté tranquille, mais parce que le travail était sa liberté. Son équilibre. Son identité. « J’aime travailler » : trois mots, posés là comme une évidence.
Ce qui l’a forcée à s’arrêter, ce n’est pas la fatigue ni l’âge en tant que tel. C’est la maladie d’Alzheimer, diagnostiquée à 80 ans. Et c’est peut-être le passage le plus bouleversant de son témoignage : cette femme qui n’avait jamais dépendu de quiconque, qui lavait son linge à la main sur la pierre, qui gérait son foyer et ses champs et sa vie de veuve depuis ses 69 ans, doit aujourd’hui accepter l’aide des autres. 

« Ça m’agace », dit-elle avec cette honnêteté nue d’une femme qui a toujours regardé la réalité en face.

Son conseil aux jeunes générations porte la marque de toute une vie : « Pendant que vous êtes jeunes, travaillez dur pour devenir indépendants. Pensez à vous avant tout. Nous n’avons qu’une seule vie : profitez-en au maximum. L’âge n’est qu’un chiffre. » Elle ne minimise pas le vieillissement. Mais elle refuse, simplement, jusqu’au bout, de le laisser la définir.

Vulnérabilité accrue pour les femmes après 50 ans

À 55-59 ans, les Mauriciennes affichent un taux de chômage de 12,1%, contre 6,2% chez les hommes. En un an, cet écart a progressé de 2,3 points.

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