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Cinéma et médias : ces images qui conditionnent notre regard

Par Sara Lutchman
Publié le: 12 July 2026 à 16:30
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Christina Chan-Meetoo.
Christina Chan-Meetoo.

Pourquoi une Hélène de Troie noire perturbe-t-elle nos repères ? La chercheuse Christina Chan-Meetoo décrypte l’influence des médias sur nos standards de beauté et le poids de nos biais inconscients.

Et si le vrai sujet n’était pas la couleur de peau de Lupita Nyong’o, mais celle de nos propres réflexes ? Pour la chercheuse en communication Christina Chan-Meetoo (Université de Maurice), le malaise que suscite ce casting en dit plus long sur nous que sur le film lui-même. Selon elle, le débat autour du choix de l’actrice pour interpréter Hélène de Troie révèle que notre imaginaire est encore imprégné de certaines représentations bien spécifiques. 

« Hélène de Troie est un personnage censé incarner la beauté, pas une personne historique », rappelle-t-elle. Selon le récit mythologique, elle a été enlevée de Sparte (cité de l’ancienne Grèce) par Pâris, prince de Troie, ce qui a déclenché la guerre de Troie. Sparte faisant partie du bassin méditerranéen, on pourrait imaginer qu’Hélène n’était pas blanche, commente Christina Chan-Meetoo. « Or, dans l’imaginaire collectif fortement alimenté par les médias de divertissement, la perfection esthétique a longtemps été associée à la blancheur de peau. Cela paraît donc révélateur de nos préjugés que de refuser qu’une interprétation libre d’une fiction artistique puisse oser expérimenter en choisissant une femme noire pour incarner cette beauté divine qui n’a même pas existé. »

Ce réflexe, selon elle, prend racine dans des siècles de représentations artistiques : depuis longtemps, l’art – et notamment le cinéma hollywoodien, en partie relayé par le cinéma asiatique – a majoritairement choisi des peaux blanches ou claires pour incarner les bons rôles, au point que « beaucoup d’entre nous avons inconsciemment fini par confondre ces représentations avec une vérité historique. On oublie que les grands récits touchent l’humanité entière, pas une seule couleur de peau. C’est une forme de colonisation de l’esprit qui s’est incrustée et qui est difficile à déloger ».

Cette confusion n’est pas un hasard : pour Christina Chan-Meetoo, cinéma, médias et publicité ne se contentent pas de refléter le monde, ils façonnent ce qui est désirable. « En associant systématiquement la minceur, les traits fins ou la peau claire au succès, au pouvoir et au bonheur, ils ont contribué à consolider des standards d’appréciation, au détriment de la diversité des corps et des visages. » 

Ce conditionnement commence très tôt : les dessins animés, les jouets et les films et séries de notre enfance créent nos premiers repères. « Dans son subconscient, un enfant exposé aux mêmes images stéréotypées peut intégrer l’idée que le pouvoir et la légitimité appartiennent à un ou deux groupes précis et la malévolence et la laideur à d’autres. Inverser la tendance ou proposer autre chose bouscule ce logiciel inconscient, et c’est pour cela que cela peut perturber certains. »

C’est cette perturbation, précisément, qui explique, selon elle, la résistance face à des représentations alternatives comme celle de Lupita Nyong’o : « Le changement fait peur, surtout quand il touche à des symboles culturels profonds. Pour certains, modifier le visage d’un personnage traditionnel est perçu comme une menace ou une réécriture de l’histoire. Il y a une part de nostalgie rigide et, parfois, des préjugés racistes ou sexistes qui peuvent se cacher derrière un prétendu souci de fidélité au texte, en oubliant que c’est un texte de fiction. » 

Des standards hérités d’une vision occidentale ou eurocentrée continuent d’ailleurs de dominer bien au-delà du seul cas d’Hélène. Certes, « les lignes bougent », mais les critères de beauté dominants (cheveux lisses, peaux claires, traits occidentaux) restent très ancrés dans les industries de la mode et du cinéma mondial. « Le modèle occidental a été globalisé, et cela demande un effort conscient pour valoriser d’autres esthétiques qui sont tout aussi légitimes. »

À Maurice, cette tension prend une couleur particulière. Malgré la coexistence de plusieurs cultures sur l’île, « ce qui aurait dû nous donner une ouverture naturelle à la diversité des visages », l’influence des modèles dominants internationaux – blockbusters d’Hollywood, séries et films de Bollywood ou publicités occidentales – reste forte, estime Christina Chan-Meetoo. « Nous oscillons constamment entre la fierté de notre pluralité locale [...] et la fascination pour ces modèles dominants internationaux. Le défi est de donner à nos propres visages autant de valeur qu’à ceux qui viennent d’ailleurs. »

Les réseaux sociaux, dans ce contexte, jouent un rôle ambivalent, « une arme à double tranchant », selon elle. « D’un côté, des plateformes comme TikTok ou Instagram permettent enfin à des minorités, des corps différents et des identités marginalisées de créer leur propre visibilité [...]. De l’autre, les algorithmes et les filtres de retouche ultra-stéréotypés poussent parfois vers une nouvelle uniformisation encore plus agressive. »

Pour Christina Chan-Meetoo, l’enjeu dépasse largement le débat sur un casting : il touche à l’estime de soi, en particulier chez les jeunes. « On ne peut pas devenir ce que l’on ne peut pas imaginer. Quand un jeune ne voit jamais quelqu’un qui lui ressemble réussir, être aimé ou sauver le monde à l’écran, il intègre un message invisible : “Tu es secondaire”. Une représentation juste et valorisante donne confiance. » 

Interroger les visages que l’on place au centre des récits est, conclut-elle, « une question de justice culturelle et de démocratie visuelle. Ceux qui contrôlent les récits contrôlent l’empathie. [...] C’est indispensable pour construire un imaginaire collectif plus juste, plus riche et varié et, au final, beaucoup plus humain. »

Au fond, ce n’est peut-être pas le visage d’Hélène qui dérange, mais ce qu’il révèle du nôtre.

Ces castings qui ont enflammé la toile 

Ariel (La Petite Sirène - 2023) 
Le choix de l’actrice noire Halle Bailey pour incarner la sirène de Disney avait déclenché une vague de commentaires racistes sous le hashtag #NotMyAriel, les détracteurs invoquant une « infidélité » au conte d’Andersen. En contrepartie, les vidéos virales de petites filles afro-descendantes émerveillées de se voir à l’écran avaient fait le tour du monde.

Blanche-Neige (2025)
L’annonce de Rachel Zegler, actrice d’origine colombienne (latina), pour incarner un personnage dont le nom même évoque une peau « blanche comme la neige » a suscité une levée de boucliers similaire. La controverse a été amplifiée par les déclarations de l’actrice souhaitant moderniser le dessin animé de 1937, jugé dépassé dans son rapport au prince charmant.

La Fée Clochette (2023)
Lorsque Yara Shahidi, une actrice afro-américaine et iranienne, a été choisie pour incarner la célèbre fée minuscule, historiquement blonde aux yeux bleus dans le classique de 1953, les critiques ont à nouveau dénoncé un « agenda d’inclusion forcé » de la part de Disney.

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