Christian Dupont, Expert Nuclear Fuel Cycle : «Maurice devrait engager une pré-étude de faisabilité sur le nucléaire»
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Expert en Nuclear Fuel Cycle, Christian Dupont avance que la production d’électricité à partir de l’énergie nucléaire est une option à laquelle Maurice devrait songer car cela présente de nombreux avantages, surtout à la suite des dernières avancées technologiques.
Un pays comme Maurice est-il propice à l’implantation d’une centrale nucléaire ?
Les réacteurs Small Modular Reactor (SMR) sont particulièrement attractifs en raison de leur taille adaptée aux petits réseaux et de leur modularité. C’est une solution qui permet de faire face à l’augmentation constante de la demande en énergie, à la dépendance géopolitique en ressources pétrole et gaz. Enfin, il est indispensable pour notre planète de réduire les émissions de CO2 et, en particulier, de supprimer le charbon.
Maurice a toujours su faire face à ses défis, celui concernant l’énergie est un enjeu majeur. Il faut néanmoins savoir qu’une implantation nucléaire nouvelle est un investissement important, qu’il faut considérer l’ensemble du cycle du combustible (uranium, fabrication des combustibles, exploitation d’un réacteur nucléaire, gestion des combustibles usés). De nombreux pays dans le monde sont prêts à relever ce défi.
Le sujet du nucléaire a déjà été évoqué par le passé, mais il se heurte à de nombreux obstacles. Dès que l’on parle de nucléaire, Tchernobyl est souvent évoqué. Quels sont les risques liés à la mise en service d’une centrale nucléaire à Maurice ?
Le concept du réacteur de Tchernobyl RBMK présentait des défauts en termes de sûreté. Ce n’est pas le cas des technologies actuelles qui reposent sur des conceptions de sûreté passive (gravité par exemple) de façon à ce qu’en cas de dysfonctionnement le réacteur s’arrête et reste sous contrôle sans dépendre de systèmes actifs comme des pompes par exemple. Pour Maurice, il faut prendre en compte dans la conception la résistance aux cyclones. Ce n’est pas un obstacle technologique.
On parle beaucoup, ces derniers temps, de minicentrales nucléaires. De quoi s’agit-il et comment fonctionnent-elles ?
Les minicentrales, qu’on appelle SMR sont des réacteurs nucléaires d’une puissance maxi de 300MWe (de l’ordre de 1000 pour les réacteurs actuels) qui par leur dimension permettent un accès à l’énergie plus flexible, sont moins coûteux, car ils permettent une fabrication modulaire (effet de série et construction plus rapide), sont conçus sur le principe de sûreté passive. Ils peuvent reposer sur le principe de fonctionnement des réacteurs actuels ou sur de nouvelles technologies, on parle alors d’AMR (Advanced Modular Reactor).
Ce type de réacteur constitue la future génération. Un est en fonctionnement en Russie, d’autres en construction (Chine) et de très nombreux projets sont en cours de par le monde. La France, les USA s’investissent aussi beaucoup sur ces technologies.
Quels sont les dangers associés à ce type d’installation et quel en serait le coût ?
La conception de ce type de réacteurs est sûre. L’exploitation d’un réacteur nucléaire doit se faire 24/7 et en respect des règles d’exploitations, comme c’est le cas dans l’industrie en général. À noter qu’on a tendance à oublier les catastrophes générées par l’industrie chimique, souvent dû à des erreurs humaines négligence, mauvaise conception. J’ai envie de dire que le principe de sûreté passive fait qu’un réacteur nucléaire est plus sûr que certaines industries chimiques. Concernant le coût, à ce stade, je ne peux pas répondre, une pré-étude serait nécessaire.
Quel pourcentage de la demande énergétique mauricienne une telle centrale pourrait-elle couvrir ?
Sur la base de 3500 GWh/an de consommation, si on considère une puissance installée nécessaire de 800MWe. Un seul réacteur SMR de 200 MWe par exemple couvre 25% de la demande.
Existe-t-il d’autres petits États insulaires qui ont opté pour le nucléaire ?
Il n’y a pas de petit État insulaire nucléarisé à ce jour. En revanche, la Russie opère une centrale nucléaire flottante de 35 MWe en Arctique depuis 2020. On démontre ainsi bien que cette technologie SMR est adaptable à des zones isolées ou insulaires. Singapour, qui est un État insulaire a engagé une étude préliminaire SMR. Les plus petits États, qui exploitent des réacteurs nucléaires, sont la Slovénie, l’Arménie, les Pays-Bas, les Émirats arabes unis. Il y a aussi de très nombreux projets de SMR dans le monde, citons par exemple la Jordanie, l’Indonésie (microréacteur), le Nigeria, l’Argentine, la Bolivie, l’Estonie…
Et qu’en est-il en Afrique ?
Aujourd’hui, le seul pays qui exploite un réacteur nucléaire est l’Afrique du Sud. L’Égypte a en projet 4 réacteurs de 1000MWe. Des projets sont en cours au Nigeria, au Kenya, en Ouganda, au Ghana et au Soudan. Les SMR sont particulièrement attractifs pour l’Afrique en raison de leur taille adaptée aux petits réseaux et de leur modularité. Les initiatives les plus avancées sont en Éthiopie, au Rwanda, en Tunisie, au Maroc, au Zimbabwe…
Devant les perspectives de croissances, la conscience impact environnementale, l’épuisement des ressources, aujourd’hui le monde entier se tourne vers le nucléaire et en particulier vers les SMR. Le secteur est extrêmement dynamique. Le nucléaire qui faisait peur, est maintenant vu comme la solution la plus fiable pour l’avenir, et des pays qui s’en étaient retirés hier, y revienne aujourd’hui.
Maurice qui exploite des centrales à charbon et fuel aurait-elle demain une meilleure image que Maurice équipe d’un ou deux SMR ? La seule question à laquelle, je n’ai pas répondu est celle concernant le coût, je pense que Maurice devrait engager une pré-étude de faisabilité, à l’instar des pays cités ci-dessus.