Christian Domingue : les mains dans l’écorce
Par
Waren Marie
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Waren Marie
À Bel-Air, Christian Domingue façonne le bois comme on transmet une prière. Entre héritage familial et création sur mesure, cet artisan d’exception redonne ses lettres de noblesse au travail manuel.
À Bel-Air, il existe une maison où le bois ne se contente pas d’être un matériau. Il est une présence. Il est dans l’air, dès l’entrée, dans les murs, dans les gestes répétés depuis des décennies. Chez Christian Domingue, l’atelier n’est pas un lieu à part : il fait partie de la maison, et de la vie. Héritier d’un savoir-faire familial, l’ébéniste sculpte, assemble et façonne depuis plus de trente ans, loin des effets de mode.
Ce jour-là, Christian travaille sur une pièce destinée à l’église de Ste-Croix. Un projet entamé il y a près de six mois, qui avance lentement, sans pression inutile. La sculpture impose son propre tempo. Ici, rien ne se précipite. Le bois décide autant que la main qui le façonne. « Chaque morceau est différent. Certains parlent tout de suite, d’autres jamais. On ne force pas le bois. » Le dialogue peut être long, parfois silencieux.
Ses journées commencent rarement à l’aube. Vers 9 heures, parfois plus tard. Mais une fois plongé dans le travail, le temps disparaît. Il peut rester à l’atelier jusqu’à 23 heures sans s’en rendre compte. La concentration est telle qu’elle efface le reste. Manger, boire, s’arrêter deviennent secondaires. Le bois réclame une attention totale, une endurance discrète, presque silencieuse.
Ce métier, Christian Domingue ne l’a pas choisi par hasard. Il l’a hérité. Son père et son grand-père travaillaient déjà le bois. L’atelier familial se trouvait derrière la maison. Enfant, il y passait ses journées, jouait parmi les outils, observait sans vraiment apprendre. « On a grandi là-dedans », dit-il simplement. À force de regarder, de toucher, d’écouter, le bois est devenu une évidence.
Il commence à sculpter de manière professionnelle à l’âge de 20 ou 21 ans, aux côtés de son père. Avec les années, son travail s’affirme. Il ne se limite pas aux œuvres religieuses, même si elles occupent une place importante dans son parcours. Christian crée aussi du mobilier sur mesure pour des hôtels : comptoirs de réception, tables, éléments décoratifs, pièces pensées pour dialoguer avec un espace précis. Plusieurs établissements de standing à Maurice font appel à lui pour cette approche artisanale, où chaque projet est conçu comme un cas unique.
Il a également travaillé à Rodrigues, réalisant une station complète ainsi qu’un grand crucifix pour des églises de l’île. Des projets qui comptent pour lui, non par leur visibilité, mais par le sens qu’ils portent. « Ce sont des œuvres qui me rendent heureux », confie-t-il, sans chercher à en dire davantage.
Le métier, pour lui, n’a rien de confortable. C’est un défi quotidien, fait de doutes et de remises en question. Il lui arrive de vouloir fermer l’atelier, de faire une pause. Et pourtant, souvent, il revient. Parfois à quatre heures du matin, quand tout est encore immobile. Une idée s’impose, une forme se précise. « On commence avec une idée, et on finit parfois par faire quelque chose de mieux que prévu. »
En dehors du bois, Christian Domingue cultive d’autres regards. La photographie, d’abord, qu’il pratique par passion. Il y retrouve le même sens du cadre, du détail, de l’équilibre. Et puis la musique. DJ dans ses heures perdues, il passe du silence de l’atelier aux vibrations des platines avec une étonnante continuité. Là encore, tout est question de rythme et de justesse.
Mais s’il devait choisir, il n’hésiterait pas. « Je choisis le bois. » Son contact, son son, sa présence. Même lorsqu’il ne travaille pas, le bois reste là, en arrière-plan, comme une évidence.
Christian réfléchit aujourd’hui à une nouvelle collection de mobilier. Un projet personnel, encore en gestation. Dans sa propre cuisine, il a déjà commencé à expérimenter : une pièce volontairement mise à l’écart, intégrée sans s’imposer. « Je veux que le meuble raconte une histoire », dit-il. La collection existe pour l’instant dans sa tête. Elle prendra forme en temps voulu.
Dans son atelier de Bel-Air, Christian Domingue continue de travailler le bois à la main, avec patience et retenue. Chaque création naît d’un échange discret entre l’homme et la matière. Pour lui, le bois n’est pas seulement un métier. C’est une transmission, une constance, une manière d’habiter le monde.