Ils sont unis par le sang et par leur profession. Pourtant, chacun mène sa carrière en toute indépendance, sans que l’autre ne s’en mêle. Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, et son fils, Me Hisham Oozeer, sont deux avocats qui se fixent pour mission de faire triompher la justice pour leurs clients. Rencontre.
Assis face à face, père et fils, chacun vêtu d’un costume, l’un gris, l’autre bleu, nous racontent leur parcours ainsi que leur passion pour la profession d'avocat. Deux hommes aux personnalités distinctes, mais animés par une même ferveur. Tantôt proches, tantôt amis, collègues ou même adversaires, le respect demeure au cœur de leur relation. Non pas uniquement en raison du lien familial, mais parce qu’il est profondément ancré en eux.
Le Senior Counsel est catégorique : il faut être passionné par ce que l’on fait et exercer ce métier avec sincérité et rigueur. Son fils partage cette vision, même si chacun exprime ses convictions à sa manière. D’un calme remarquable, tous deux se montrent pertinents dans leurs propos et particulièrement méticuleux dans leur travail. Une qualité presque innée chez les Oozeer.
Pour Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, ce qui compte avant tout dans l’exercice de sa profession, c’est l’humain. « C’est le bonheur des autres qui fait mon bonheur. Si les autres ne sont pas heureux, je ne le suis pas », confie-t-il.
Mais comment le fils s’est-il passionné pour la profession de son père ? Les deux hommes échangent un sourire. Leurs regards se croisent et les replongent dans ce moment lors duquel tout a basculé.
Me Hisham Oozeer prend la parole. « J’avais 17 ans. Papa m’avait emmené avec lui à Port-Louis. En cours de route, il m’a dit qu’il devait passer au tribunal de Moka pour une affaire qui ne durerait que quelques minutes. Le tribunal était vieux et dans un état délabré. Assis dans la salle d’audience, j’étais captivé par ce que disait papa. Je l’ai vu plaider avec une véritable vocation, une grande sincérité et de tout son cœur. Comme vous le savez, papa ne lève jamais la voix. Il était calme, mais plaidait avec une ferveur intense. C’est à ce moment-là qu’il y a eu le déclic. »
Poursuivant son récit, il explique qu’il souhaitait initialement faire carrière dans les ressources humaines comme sa mère feu Aisha Oozeer figure connue au sein du Mauritius Employers Federation. Mais, dit-il, le destin en a décidé autrement. Et c'est un choix qu’il ne regrette nullement, puisqu’il aime venir en aide aux autres. C’est d’ailleurs ce qui nourrit également sa seconde passion : le social.
De son côté, Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, reconnaît sans détour qu’il rêvait de voir ses trois fils embrasser une carrière de juriste (voir encadré). « C’est Hisham qui a réalisé ce rêve », dit-il avec fierté.
Le fils poursuit ses explications. « Au départ, ce n’était pas mon objectif de devenir juriste. Mais en me familiarisant avec le droit, les cours de justice et la détresse des gens, j’ai voulu exercer cette profession. Mon objectif est aussi de faire évoluer les choses comme avocat et de venir en aide aux justiciables. »
Pour Me Hisham Oozeer, la plaidoirie de son père au tribunal de Moka lui a montré « qu’il fallait avoir confiance en soi et défendre son client avec ardeur », une attitude qui reflète parfaitement son objectif : « aider et faire quelque chose pour quelqu’un d’autre ».
« Il faut être absolument honnête envers soi-même, son client et le tribunal. Il n’y a pas de démesure dans ce métier. Nous faisons ce travail pour aider l’être humain», précise le Senior Counsel.
« On ne devient pas avocat pour être riche. On le devient pour aider les gens. Il faut surtout être honnête envers ses clients et la Cour. Et ne jamais oublier Dieu ni ses pratiques spirituelles avant de prendre une décision», ajoute Me Hisham Oozeer.
Pour les Oozeer, le client demeure au centre de leur engagement. « Nous les conseillons et nous nous battons pour eux.
Même s’ils ne remportent pas la bataille, ils repartent avec la conviction qu’un travail a été accompli avec honnêteté, sincérité et ferveur. »
Se conseiller mutuellement
Même s’ils exercent chacun de leur côté, les échanges professionnels restent fréquents. Me Hisham Oozeer confie qu’il sollicite régulièrement les conseils de son père, en sa qualité de Senior Counsel de l’étude. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des divergences de vues. Il lui arrive de me dire : « Papa, non... pas comme ça ! » », dit le père avec le sourire. Les désaccords existent, mais ils s’inscrivent toujours dans un profond respect mutuel.
Père et fils s’opposent... devant la justice
Il leur est déjà arrivé de se retrouver face à face dans une même affaire. Le père représentait une entreprise, tandis que le fils défendait un employé. Au terme des négociations, un consensus a finalement été trouvé.
« C’était difficile. Les négociations ont été très tough. Mais mon client a obtenu ce qu’il voulait. Il est reparti satisfait et, aujourd’hui, nous sommes même devenus amis », souligne Me Hisham Oozeer.
Ill ajoute qu’affronter son père représentait « un véritable défi », tant ce dernier est un ténor du barreau fort d’un long parcours juridique.
Même parcours, mais indépendants
Les deux avocats exercent au sein de l’étude de Sir Hamid Moollan, King’s Counsel. Pourtant, il leur arrive parfois de ne pas se croiser pendant plusieurs jours. Ils se rencontrent rarement dans les couloirs de l’étude et échangent le plus souvent par téléphone, confient les deux avocats.
Me Hisham Oozeer est catégorique : « Nous sommes complètement indépendants. »
Son père sourit et nuance : « Trop indépendants. »
Pourquoi ce choix ? Me Hisham Oozeer se remémore un précieux conseil de son confrère, Me Naushad Malleck.
« Écoute, tu as deux choix : soit tu profites de l’avantage d’être le fils de ton père et, dans dix ans, on te connaîtra toujours comme le fils de (… ), soit tu construis ton propre parcours et tu seras reconnu comme Me Hisham Oozeer. »
C’est cette deuxième voie qu’il a choisie. Aujourd’hui, il se dit fier de cette décision et remercie son confrère de l’avoir guidé vers ce qu’il considère comme le meilleur choix. Un choix que son père approuve pleinement.
Vie familiale et vie professionnelle : trouver l’équilibre
« Papa aime son travail. Il travaille six jours sur sept », lance Me Hisham Oozeer, sans détour.
Le Senior Counsel acquiesce. « Je ne peux pas faire autrement. Il y a toujours quelque chose à faire : relire mes notes, mettre de l’ordre dans mes dossiers ou terminer un travail. »
Son épouse, Shameen, s’est habituée à ce rythme de vie et le comprend pleinement.
Son fils, en revanche, a fait un choix différent. À partir du vendredi, il met son travail de côté afin de consacrer du temps à son épouse, Haseena, et à sa famille. Il tient à établir une véritable frontière entre sa vie professionnelle et sa vie familiale.
Comme son père, il reconnaît toutefois qu’il leur arrive souvent de parler de droit lorsqu’ils sont réunis en famille. Des discussions passionnées qui laissent parfois les autres membres de la famille un peu perdus, vu que le père et le fils ne partagent pas toujours les mêmes analyses sur certaines questions juridiques.
Au-delà du barreau, Me Hisham Oozeer nourrit également une profonde passion pour le social. Dès qu’il le peut, il s’y investit avec la même rigueur que dans sa profession.
« Finalement, j’ai quatre vies : ma famille, le barreau, le social... et un peu de temps pour moi », dit-il en souriant.
Qu’en est-il de la profession aujourd’hui ?
Même si leurs visions diffèrent sur certains aspects en raison de la différence de génération, père et fils dressent un constat commun : la profession a profondément changé.
Pour eux, le métier d’avocat n’est plus comme autrefois. C'est une évolution qui s’accompagne de nombreux défis.
Pour Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, il est indispensable d’adopter une approche plus approfondie afin de répondre aux nouvelles réalités de la profession.
De son côté, Me Hisham Oozeer souligne que le système judiciaire évolue rapidement. Chaque année, une soixantaine de nouveaux avocats rejoignent le barreau pour une population d’environ 1,3 million d’habitants.
Selon lui, il est également nécessaire de revoir le fonctionnement du système ainsi que les infrastructures judiciaires.
« Nous devons nous sentir en sécurité et travailler dans de bonnes conditions. Récemment, j’ai dû plaider devant un tribunal de district où il n’y avait même pas d’éclairage. Imaginez la situation. Il est temps de faire évoluer les choses. Le besoin est d’autant plus pressant pour les membres du public en quête de justice. Ils doivent être accueillis et servis dans un cadre doté d’une infrastructure solide, garantissant que la justice ne soit pas seulement rendue, mais qu’elle apparaisse comme telle. »
L’intelligence artificielle : un outil, pas un substitut
Concernant l’intelligence artificielle (IA) père et fils sont sur la même longueur d’onde. Tous deux estiment que l’IA a profondément transformé le monde. Pour eux, elle constitue un outil désormais indispensable, mais ne remplacera jamais l’être humain.
Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, met toutefois en garde contre une utilisation excessive. « Il faut s’en servir avec discernement. L’homme a besoin de l’IA, mais il doit toujours garder l’esprit ouvert. Il ne faut pas tomber dans la facilité ni se laisser piéger par cet outil. »
Pour Me Hisham Oozeer, l’IA permet de gagner en efficacité, mais elle montre rapidement ses limites.
« L’IA aide les gens à être plus efficaces. En revanche, le flair, la capacité de distinguer, d’analyser les preuves ou encore d’apprécier le comportement d’un témoin ne peuvent pas être remplacés par l’intelligence artificielle. Il ne faut pas non plus que l’IA prenne le dessus sur l’homme. »
Parcours professionnel : Quarante-deux ans au barreau
Âgé de 68 ans, Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, affiche une carrière de plus de quatre décennies au barreau.
Père de trois enfants Hisham, 40 ans, avocat ; Hashim, 39 ans, actuaire ; et Ziyaad, 31 ans, architecte, il a prêté serment en Angleterre en juillet 1984 après des études de droit et de business management. Il a ensuite été admis au barreau mauricien le 24 août de la même année.
Dès son admission, il a rejoint l’étude de Sir Hamid Moollan, King’s Counsel, où il exerce toujours aujourd’hui.
À peine avait-il prêté serment qu’il plaidait déjà son premier dossier, le 27 août 1984, devant le tribunal de Mapou.
En 2009, il a également occupé la présidence du Bar Council.
Admis au barreau en 2011
Me Hisham Oozeer a, pour sa part, prêté serment en Angleterre en 2010 avant d’être admis au barreau mauricien le 24 septembre 2011, à l’issue de ses études de droit.
Père d’un garçon de 11 ans, Humayd, il est très actif au sein du Bar Council.
Membre de cette instance depuis 2017, il y exerce toujours ses fonctions et, en 2022, il en a été le trésorier. En 2016, il a présidé le Young Bar Committee.
Les mots qui les définissent
Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel : « Être avocat, c’est avant tout un état d’âme. Il faut savoir être satisfait, même dans la défaite (to lose happily). »
Me Hisham Oozeer : « Perdre n’est pas un problème, mais ne pas donner le meilleur de moi même en est un. Mon client est ma force motrice. Mais mon devoir premier demeure envers le tribunal. »
Comment améliorer notre système judiciaire ?
Pour les deux avocats, les pistes d’amélioration sont nombreuses. Ils estiment que des efforts importants doivent être consentis, notamment en matière d’infrastructures, afin de rendre la justice plus accessible, plus efficace et plus agréable, tant pour les professionnels que pour les justiciables.
Pour Me Hisham Oozeer, une chose est essentielle : la justice doit toujours être au service de l’être humain.
Leurs hobbies
Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel
Malgré un emploi du temps chargé, il consacre dès qu’il le peut du temps à ses trois petits-enfants. La lecture, la natation et la marche figurent parmi ses passions, même si, reconnaît-il, le temps lui fait souvent défaut.
Me Hisham Oozeer
Passionné par la politique et le social, il aime particulièrement les ouvrages consacrés à la politique. Pour autant, il veille à bien séparer engagement politique et profession d’avocat.
« Sur la route, je fais de la politique mais jamais dans le prétoire », dit-il avec le sourire.
Il apprécie passer du temps avec son fils, Humayd et son épouse, ainsi que retrouver ses amis. « J’ai beaucoup d’amis.
Peut être un peu trop au goût de mon épouse. Mais ils m’aident à grandir et à avancer. Plus particulièrement mon équipe du Rabita, ils se reconnaîtront. »
Les affaires qui ont marqué père et fils
Au fil de ses quarante-deux années de carrière, Me Shaukat Oozeer, Senior Counsel, a été appelé à plaider dans plusieurs affaires d’envergure.
Il a notamment été l’avocat avec feu Sir Marc David alors Queen’s Counsel du défunt Sir Anerood Jugnauth, King’s Counsel, dans l’affaire l’opposant à Harichand Bhageerutty. Il a aussi représenté feu Raj Ramrachia dans le cadre de la commission d’enquête présidée par l’ancien chef juge Sik Yuen, participé aux travaux de la commission d’enquête sur la Central Water Authority, paru dans une affaire contre Serge Clair, ancien chef commissaire de l’Assemblée régionale de Rodrigues, ainsi que pour Tony Mootien, condamné à quatorze ans de prison pour le meurtre de Steeve Labonne à la prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest, en février 2009. Il a également paru pour la compagnie française Thales dans une affaire de corruption impliquant l'ancien président sud-africain Jacob Zuma en 2003.
De son côté, Me Hisham Oozeer a notamment assuré la défense d’Irshaad Peerally, reconnu coupable d’avoir mortellement poignardé sa mère, Farozia Bibi Peerally, âgée de 60 ans, le 27 mars 2018 à Highlands. Celui-ci a été condamné à vingt-huit ans de prison le 11 mars 2021.
Il a de plus représenté Olga Istyufeyeva, une ressortissante du Kazakhstan, condamnée à dix ans de prison devant les Assises dans une affaire d’importation de 7,36 kg d’héroïne, d’une valeur marchande estimée à Rs 105 millions, en 2017.
« Une affaire qui est restée gravée dans ma mémoire est celle à laquelle j’ai assisté en tant que pupil, en 2010, devant la Cour intermédiaire, où l’accusé était représenté par sir Hamid Moollan King’s Counsel (KC). Ce qui m’a profondément marqué fut la manière dont sir Hamid Moollan KC a su demeurer d’un calme impressionnant tout en se montrant d’une redoutable fougue lors de son contre interrogatoire. ».
À noter également que le père et le fils figurent parmi les avocats du panel du Premier ministre, Navin Ramgoolam, depuis son arrestation en février 2015 et qui sont restés à ses côtés au sein de son équipe légale jusqu’à ce jour.





