Cherté de la vie - Les « invisibles » de la crise : quand la classe moyenne bascule
Par
Jean-Marie St Cyr, Sharone Samy, Marjoreland Pothiah
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Jean-Marie St Cyr, Sharone Samy, Marjoreland Pothiah
À Maurice, la hausse du coût de la vie révèle les angles morts d’un système de protection sociale conçu pour une pauvreté d’un autre âge. Entre les filets de sécurité qui ne les atteignent pas et des statistiques qui ne les voient pas, des milliers de ménages s’appauvrissent en silence.
«Bizin travay gramatin pou manze tanto. » Presley Fidèle, employé dans une firme privée, résume en une phrase ce que les économistes peinent à modéliser : travailler ne suffit plus à manger. « Rs 200 ne valent plus rien. Tout a augmenté du jour au lendemain », dit-il. Il n’est pas sans emploi, ni sans revenu. Il est simplement de ceux que le système ne voit pas venir.
Deux hausses du prix du diesel en moins d’un mois. Une augmentation du prix du pain, de l’électricité, de l’essence. Pour une large frange de la population mauricienne, c’est une arithmétique quotidienne et cruelle : chaque fin de mois, il manque quelque chose. Pas assez pour figurer sur un registre d’aide sociale. Trop pour absorber les chocs sans dommages. Ce paradoxe – être trop « riche » pour les aides, trop fragile pour s’en passer – définit désormais la situation d’une classe moyenne prise en étau.
Dans les commerces, la pression est tout aussi palpable. Sheela Veerapen, commerçante dans la capitale, a lancé son activité il y a peu. Elle se retrouve déjà fragilisée. « Tout est devenu cher. Même l’huile comestible a augmenté. Le prix des légumes aussi », constate-t-elle. Laurent, restaurateur, va plus loin : « Je me suis rendu dans un supermarché pour acheter de l’huile ; il n’y en avait plus. Les étagères se vident à vue d’œil. » Il a dû revoir le prix de ses menus. « Quel prix proposer pour que les clients puissent continuer à manger ? » s’interroge-t-il. Une question qui, dans sa brutalité, dit tout de l’effet domino à l’œuvre.
À ce tableau s’ajoute un phénomène révélateur : le panic buying. Face à la crainte de nouvelles hausses ou de tensions sur certains produits, des consommateurs choisissent d’anticiper en stockant. Un réflexe qui traduit moins une irrationalité qu’une anxiété économique profondément ancrée.
Pour mesurer cette réalité, les outils manquent. Ou plutôt, ils regardent ailleurs. Le seuil national de pauvreté est fixé à Rs 12 378 par mois par Statistics Mauritius, selon des méthodes héritées de décennies passées. La Banque mondiale retient, pour un pays à revenu intermédiaire supérieur comme Maurice, un seuil de 8,3 dollars par jour, soit environ Rs 950 en pouvoir d’achat local. Deux références, deux logiques, et entre elles, un angle mort considérable.
« La pauvreté d’il y a cinquante ans n’est pas la même que celle que l’on observe aujourd’hui », rappelle l’économiste Manisha Dookhony. Le pays a progressé, les formes de précarité aussi. Elles sont désormais moins visibles – pas de toit effondré, pas de dénuement manifeste – mais elles n’en sont pas moins réelles. Un ménage peut être officiellement au-dessus du seuil de pauvreté, tout en étant incapable de payer ses factures d’électricité, de rembourser un prêt immobilier et d’acheter des fournitures scolaires dans le même mois.
La précarité prend aussi des formes géographiques : certaines personnes vivent dans des localités où les bus passent très rarement, dans des zones sujettes aux inondations, ou sans accès réel à des soins de qualité. Autant de dimensions invisibles dans les statistiques officielles. Le coefficient de Gini mauricien – à 37 %, élevé pour un pays de ce niveau de développement – traduit cette réalité chiffrée : la croissance n’a pas ruisselé de façon équitable, et les inégalités se sont enkystées.
Maurice est, par ailleurs, structurellement exposée. « C’est une économie extrêmement ouverte. Une grande partie de ce que nous consommons est importée. Dès qu’il y a des perturbations à l’international, nous en subissons immédiatement les conséquences », explique l’économiste Ibrahim Malleck. Les tensions au Moyen-Orient, la volatilité des marchés énergétiques, les disruptions des chaînes d’approvisionnement mondiales : autant de chocs que l’île absorbe de plein fouet, sans pouvoir en atténuer l’origine. « Le véritable enjeu n’est pas l’approvisionnement, mais le coût », précise-t-il.
La question est de savoir si l’on privilégie les indicateurs économiques ou le soutien immédiat à la population»
Cette dépendance a un corollaire politique : Maurice s’est construit un modèle social généreux : gratuité de l’éducation, de la santé, du transport public, pension universelle. « Ce modèle est essentiel, mais il est aussi très coûteux. Dans la conjoncture actuelle, il faut faire des choix », reconnaît Ibrahim Malleck. Des choix que la hausse des prix rend chaque jour plus urgents et plus douloureux.
Mais Jane Ragoo, de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSPP), soulève une question : sous prétexte de la guerre et de la situation internationale, les prix explosent, mais si le marché mondial revenait à la normale, les prix baisseraient-ils à leur tour ? L’histoire récente invite à la prudence. Les prix montent vite. Ils redescendent rarement.
Face à la flambée des prix, le gouvernement a accordé aux travailleurs une compensation salariale de Rs 635 par mois, applicable depuis janvier 2026 pour les employés percevant jusqu’à Rs 50 000. Le Mauritius Labour Congress (MLC) ne mâche pas ses mots : ce n’est pas un ajustement salarial, c’est un pansement. « Elle reste largement insuffisante face à la flambée actuelle du coût de la vie », tranche son président, Haniff Peerun. À cette érosion s’ajoute, selon Jane Ragoo, l’impact du retrait de la Contribution sociale généralisée (CSG), qui a amputé un peu plus encore le pouvoir d’achat réel des travailleurs, sans que cette perte soit intégrée dans les mécanismes de compensation existants.
Mais le problème est moins dans le montant que dans la mécanique. Le taux d’inflation de l’année en cours ne sera calculé qu’en octobre par Statistics Mauritius, et la compensation correspondante ne sera versée qu’en 2027. Les prix, eux, n’attendent pas. Jane Ragoo réclame « un mécanisme automatique, régulier et indexé sur l’inflation réelle, incluant les dépenses essentielles des ménages, et non des ajustements ponctuels décidés de manière unilatérale ». Pour elle, la logique actuelle revient à demander aux travailleurs de faire crédit à l’État de leur propre appauvrissement.
La fiabilité même des données sur lesquelles reposent ces ajustements est contestée. Le MLC remet en cause les chiffres publiés par Statistics Mauritius, estimant qu’ils sous-estiment l’ampleur réelle de la perte du pouvoir d’achat. Une contestation difficile à trancher, faute d’institution indépendante capable de les vérifier. « Il est impératif de revoir en profondeur le mécanisme de calcul du taux d’inflation. Les travailleurs ne peuvent continuer à être pénalisés par un système qui minimise leur réalité économique », insiste Haniff Peerun.
Manisha Dookhony, plus prudente, pointe surtout la lenteur structurelle : « Changer les méthodes nécessite des réformes institutionnelles, ce qui peut engendrer des difficultés. » Un euphémisme qui dit, en creux, l’inertie d’un appareil statistique peu enclin à se remettre en cause.
Emilie Soogund a un emploi stable. Un salaire régulier. Et pourtant... « Même avec un salaire stable, il devient de plus en plus difficile de faire face au logement, à l’alimentation ou encore au transport », dit-elle. Comme beaucoup de jeunes actifs, elle s’est tournée vers des revenus complémentaires : freelance, petits projets parallèles. Non par choix, mais par nécessité. « Ce n’est pas viable à long terme. Cela entraîne de la fatigue, de l’instabilité et une pression mentale constante », prévient-elle.
Travailler davantage ne garantit plus une amélioration des conditions de vie. « Aujourd’hui, travailler devrait suffire à vivre dignement. Ce n’est plus toujours le cas. » Ce glissement a un nom. Les économistes et syndicalistes parlent désormais de « travailleurs pauvres ». Des personnes en emploi, parfois à temps plein, qui n’arrivent plus à vivre dignement.
La syndicaliste Jane Ragoo observe ce basculement sur le terrain : des gens qui ont un travail, qui paient leurs charges, mais dont les revenus réels s’érodent mois après mois. « Avoir un emploi ne garantit plus la sécurité économique. C’est un signal d’alarme majeur qui remet en cause le contrat social lui-même », alerte-t-elle.
Haniff Peerun dresse le même constat : « Une grande majorité de travailleurs lutte chaque jour pour assurer à leur famille un minimum de dignité et de confort. Beaucoup sont contraints d’occuper un deuxième emploi simplement pour subvenir aux besoins essentiels. Cette situation est inacceptable dans un pays où le coût de la vie devient parfois supérieur à celui d’économies comparables. »
Ce sont précisément ces ménages – la classe moyenne endettée, coincée entre ses prêts immobiliers, ses remboursements de terrain et ses dépenses courantes – que Haniff Peerun décrit comme le « pilier fondamental de l’économie nationale », aujourd’hui mis à genoux en silence. Si cette pression continue, prévient-il, « nous assisterons à une accélération de l’exode de nos jeunes vers l’étranger, à la recherche de meilleures perspectives d’avenir ». Pour une île dont le capital humain est la première ressource, ce serait une perte sans retour.
Ces travailleurs fragilisés partagent un point commun avec une autre catégorie encore plus invisible : ils n’entrent dans aucune case administrative. Moins de 25 % des bénéficiaires de Caritas Maurice figurent sur le Social Registry of Mauritius, l’outil officiel d’identification des ménages vulnérables. « Nous touchons déjà cette partie de la classe moyenne qui n’en est plus, et qui sont des pauvres non éligibles au registre social pour la simple raison que les critères sont discriminatoires », déplore Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de l’ONG.
Le seuil d’éligibilité, fixé à moins de Rs 14 000 de revenus mensuels, exclut mécaniquement une grande partie de ceux qui se noient pourtant. À ces critères monétaires trop étroits s’ajoute une logique administrative décourageante : certains ménages renoncent à s’inscrire, convaincus d’avance de l’échec. « Il y a vraiment une espèce de triage avant, où déjà les gens sont découragés », observe Patricia Adèle-Félicité. Résultat : le registre ne mesure qu’une partie de la réalité, la partie qu’il a lui-même définie.
Michel Vieillesse, président d’ATD Quart Monde (Maurice), affine ce diagnostic. Il y a d’abord ceux dont les revenus dépassent à peine le seuil requis. Puis, ceux qui refusent la stigmatisation liée aux démarches d’aide. Puis, ceux qui traversent une période difficile – maladie, licenciement – en espérant qu’elle soit temporaire. Et enfin, ceux qui réduisent leurs repas sans le dire à personne. « Une personne peut être officiellement non pauvre en raison de son revenu, mais vivre dans une grande précarité : endettement, horaires irréguliers, conditions de logement difficiles », explique-t-il.
L’isolement social, l’accès aux soins, l’impact psychologique de la vulnérabilité, la présence de la drogue dans certains foyers comme facteur aggravant invisible : autant de dimensions que les statistiques officielles ne savent pas, ou ne veulent pas, mesurer.
Face à ces carences, la société civile innove là où l’État est absent. Caritas a mis en place, depuis trois à quatre ans, des paniers solidaires et des partenariats avec des entreprises de l’agroalimentaire pour proposer des produits à prix coûtant, ciblant notamment des familles à revenus moyens confrontées à des difficultés pour acheter certains produits essentiels. Mais l’ONG fait également face à une baisse des dons – « Même les dons en nature se font plus rares », observe Patricia Adèle-Félicité – et ses capacités d’extension restent limitées. « Caritas étant une ONG qui a vraiment très peu de moyens, nous ne pourrons pas répondre à la demande du grand public ou de la classe moyenne », reconnaît-elle. L’État, la société civile et les institutions doivent prendre le relais, ensemble, selon elle.
Du côté des aides publiques existantes, le bilan est mitigé. Le tarif social de l’électricité, par exemple, compte plus de 100 000 foyers bénéficiaires. Un chiffre qui, selon Manisha Dookhony, témoigne d’un ciblage insuffisant. « Des ajustements sont nécessaires pour mieux atteindre les familles dans le besoin », dit-elle. Saupoudrer n’est pas protéger.
Parmi ces invisibles, les femmes chefs de famille occupent une place particulière. Selon les enquêtes de 2023, près de 10 % des ménages qu’elles dirigent vivent sous le seuil de pauvreté, contre 8,4 % pour la moyenne nationale. Beaucoup assument seules la charge des enfants et des personnes âgées, ce qui réduit drastiquement leur capacité à épargner et à faire face aux imprévus.
Manisha Dookhony décrit une « précarité silencieuse » : « Leur stress est lié à l’impossibilité de remplir le réfrigérateur, de payer les factures d’électricité ou d’acheter des fournitures scolaires. Elles subissent également le regard social et le poids du ‘qu’en-dira-t-on’. » Une souffrance qui n’entre dans aucun indicateur, et que le système d’aide atteint rarement.
Patricia Adèle-Félicité évoque aussi la situation de grands-parents, souvent des femmes, contraints de prendre en charge leurs petits-enfants en raison de parents incarcérés, dépendants ou décédés. Des configurations familiales que le Social Registry, dans sa logique purement monétaire, ne sait pas appréhender. Et derrière elles, une question que personne ne pose officiellement : combien sont-elles, ces femmes qui gèrent seules la fin du monde à la fin du mois ?
Face à ce tableau, les marges de manœuvre de l’État sont réelles mais contraintes. La dette publique mauricienne atteint 90,6 % du PIB ; un niveau qui limite les capacités d’intervention et expose le pays à des risques de dégradation, selon la Banque mondiale. Ibrahim Malleck ne nie pas cette réalité, mais refuse d’en faire une fatalité. « Dans une période difficile, il faut accepter de prendre des décisions courageuses pour protéger le Mauricien moyen, même au prix d’une dette accrue », dit-il, plaidant pour que le gouvernement s’écarte d’une gestion purement orthodoxe des finances publiques si la situation l’exige. « La question est de savoir si l’on privilégie les indicateurs économiques ou le soutien immédiat à la population. »
Manisha Dookhony est en faveur d’un basculement vers des outils multidimensionnels de mesure de la pauvreté, capables d’intégrer l’accès aux soins, la qualité du logement, la stabilité de l’emploi ou l’isolement social. Des ajustements ciblés s’imposent également : sur les allocations pour le coût de la vie, sur le soutien aux cantines scolaires – car avec la hausse des prix alimentaires, le risque que certains enfants ne mangent pas à leur faim à l’école n’est plus théorique – et sur l’accès au financement pour les petites entrepreneuses, notamment via des prêts sans garantie.
De son côté, Michel Vieillesse appelle à « repenser en profondeur la manière dont l’État identifie et accompagne les situations de vulnérabilité », en intégrant les dimensions sociales, psychologiques et culturelles que les outils actuels ignorent. Patricia Adèle-Félicité est plus directe encore : « Si on avait vraiment accueilli toutes les demandes et pris le temps de les analyser avant de les rejeter, on aurait pu améliorer ce registre. »
Il faudrait également, selon Manisha Dookhony, renforcer stratégiquement les réserves de produits essentiels, notamment la capacité de stockage des produits pétroliers, pour atténuer l’exposition de l’île aux chocs extérieurs. Une mesure de long terme, peu spectaculaire, mais qui conditionne la capacité du pays à amortir les prochaines crises sans les répercuter immédiatement sur les ménages les plus fragiles.
Presley Fidèle, lui, n’attend pas de réforme institutionnelle pour faire ses comptes. « Espérons que les choses ne vont pas empirer », dit-il simplement. Dans cette retenue, dans cet espoir formulé au conditionnel, il y a peut-être le résumé le plus juste de ce que vivent des milliers de Mauriciens : ni dans la détresse absolue que les registres savent identifier, ni dans la sécurité que leur emploi devrait leur garantir. Quelque part entre les deux, invisibles.