Chagos : Peros Banhos, le débarquement qui rebat les cartes
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Le dossier des Chagos vient de franchir un nouveau cap. Ce qui semblait, au départ, être une initiative isolée s’est progressivement transformé en séquence stratégique aux ramifications multiples, mêlant justice britannique, rivalités politiques internes au Royaume-Uni et enjeux géopolitiques internationaux.
Tout commence avec le débarquement discret de Misley Mandarin, qui se présente comme le « First Minister » du gouvernement chagossien en exil, accompagné de trois autres Chagossiens à Peros Banhos. L’arrivée s’est faite sans annonce officielle préalable, prenant de court les autorités britanniques ainsi que les observateurs. Débarquement planifié de longue date ou effet de surprise soigneusement orchestré ? La question reste posée.
Selon ses propres déclarations, le voyage aurait été préparé depuis plusieurs mois. Pourtant, le trajet emprunté, les moyens logistiques mobilisés et l’équipement de communication utilisé laissent penser que l’opération ne relevait pas d’une simple démarche improvisée.
La réaction de Londres ne tarde pas. Un Eviction Order est signifié au groupe afin d’obtenir leur départ immédiat du territoire. Mais l’affaire prend rapidement une tournure judiciaire. La Haute Cour du Territoire britannique de l’océan Indien émet une injonction temporaire suspendant l’expulsion et accorde un délai de sept jours au British Indian Ocean Territory pour justifier sa décision.
Cette injonction ne tranche pas sur le fond, mais elle change la dynamique. Londres se retrouve contraint de s’expliquer devant la justice. Le dossier quitte ainsi le simple terrain administratif pour entrer dans une phase juridictionnelle sensible.
Pendant ce temps, Misley Mandarin maintient sa position. Il affirme qu’il ne bougera pas et invoque un droit historique et moral à se trouver sur la terre de ses ancêtres. Malgré l’ordre d’éviction initial et les risques juridiques, il campe sur sa détermination.
La situation se corse davantage le samedi 21 février, lorsque Nigel Farage, figure politique britannique aux positions souverainistes affirmées, tente à son tour de rejoindre l’archipel. Il se voit refuser l’accès. Cette tentative avortée soulève de nouvelles interrogations.
Pourquoi un acteur politique britannique de premier plan chercherait-il à se rendre sur place ? Geste symbolique ou stratégie politique calculée ? Le refus d’accès alimente les spéculations et confirme que le dossier a pris une dimension bien plus large que celle d’un simple retour symbolique.
Débarquement surprise. Ordre d’éviction. Injonction judiciaire. Tentative d’accès refusée à une figure politique britannique. Chaque étape semble ajouter une couche supplémentaire à un dossier déjà complexe.
Pour Ajay Daby, avocat et observateur politique, la séquence actuelle autour des Chagos dépasse largement l’initiative personnelle de Misley Mandarin. À ses yeux, ce dernier n’est qu’un pion dans une mécanique plus vaste.
Le débarquement surprise à Peros Banhos, réalisé dans une relative discrétion avant d’être largement relayé en direct, ne serait pas anodin. « Non seulement il a pris le gouvernement britannique par surprise, mais en plus, nous assistons à un règlement de comptes entre les Anglais », analyse-t-il. Selon lui, l’affaire révèle des fractures politiques internes au Royaume-Uni.
Ajay Daby estime toutefois qu’il ne s’agit pas d’un affrontement direct avec Maurice. « Pas question d’entrer en conflit avec le gouvernement mauricien, mais désormais, tout se joue dans la droite », affirme-t-il, faisant référence aux dynamiques politiques conservatrices britanniques et aux figures qui gravitent autour du dossier.
L’avocat considère que le contexte international impose une lecture plus large. « Personnellement, je pense qu’il faut mettre un new time frame pour mieux comprendre la situation. Donald Trump, de son côté, ne cédera pas en matière de sécurité. Qui nous dit qu’il ne compte pas négocier une nouvelle approche ? », s’interroge-t-il.
Selon lui, les volte-face de Trump démontrent une posture stratégique fluctuante. « Tantôt avec dédain, puis avec assurance. Il est temps de revoir notre stratégie », conclut-il.
Pour Anil Gayan, ancien ministre des Affaires étrangères, le débarquement de Misley Mandarin à Peros Banhos ne peut être réduit à une simple initiative militante. Selon lui, la mise en scène et le timing de cette présence sur l’un des atolls révèlent des intérêts plus larges.
« À ce stade, je peux dire que le deal ne sera pas réalisé comme on l’attend. Starmer aura un choix à faire, comme je l’ai dit précédemment dans mes anciennes déclarations, et le choix est clair quand il s’agit de sécurité internationale », affirme-t-il. Pour l’ancien chef de la diplomatie mauricienne, la dimension stratégique du dossier dépasse largement la question symbolique du retour.
Anil Gayan maintient que le gouvernement mauricien aurait dû finaliser l’accord avant l’élection de Donald Trump. « En cherchant trop, on finit par tout perdre », soutient-il. Selon lui, le contexte géopolitique actuel rend toute avancée plus fragile.
Il estime également que Misley Mandarin agit comme un paravent pour des intérêts politiques britanniques. « Pour que Misley Mandarin débarque sur l’un des atolls et dise maintenir la lutte, il est clair qu’il est aidé par une majorité qui ne veut pas voir le deal entre Londres et Maurice se concrétiser. Il y a de plus grands intérêts en jeu », analyse-t-il.
L’ancien ministre qualifie la situation de critique, estimant que le dossier des Chagos se retrouve une nouvelle fois au centre de l’attention internationale. « L’Amérique n’acceptera jamais que sa sécurité soit menacée. Le gouvernement mauricien a mal joué ses cartes. L’ironie, c’est de voir que nous essayons d’organiser une visite officielle sur les Chagos alors que Misley, en l’espace de quelques jours, a pu faire un tel prodige, aidé par Nigel Farage », conclut-il. Il appelle désormais à une révision stratégique et à l’ouverture de nouvelles discussions diplomatiques.
Pour Jocelyn Chan Low, historien et observateur politique, la tentative de Nigel Farage d’accéder à Peros Banhos n’a rien d’anodin. Elle s’inscrit, selon lui, dans une stratégie politique plus large portée par l’extrême droite britannique.
« Nigel Farage est l’étoile montante actuelle. Il est clair qu’il se sert des Chagossiens pour gagner des points en politique, mais aussi sur la scène internationale », analyse-t-il. Pour l’universitaire, le dossier des Chagos devient progressivement un outil de positionnement idéologique dans les luttes internes au Royaume-Uni.
Il souligne également la proximité entre Nigel Farage et Donald Trump, un élément qui, selon lui, renforce la dimension géopolitique du dossier. « Il ne faut pas oublier que Nigel Farage est proche de Donald Trump. Ce n’est pas un détail. Dans un contexte où les États-Unis insistent sur la dimension stratégique de Diego Garcia, chaque geste politique prend une autre ampleur », explique Jocelyn Chan Low.
Même si Londres a reconnu la souveraineté de Maurice dans le principe, l’historien estime que la bataille politique se joue désormais ailleurs. « L’Angleterre reconnaît la souveraineté de Maurice, mais aujourd’hui, tout se joue chez les conservateurs et dans les franges les plus dures de la droite britannique », soutient-il.
Pour lui, le dossier des Chagos dépasse désormais le cadre bilatéral. Il est devenu un enjeu politique interne britannique, avec des répercussions internationales.