Chagos : Les îles secrètes au cœur du bras de fer entre les États-Unis et le Royaume-Uni
Par
Defimedia.info
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Dans un article publié par la BBC, la journaliste Diane Selkirk revient sur l’archipel des Chagos, un paradis tropical aujourd’hui au cœur d’un bras de fer diplomatique entre le Royaume-Uni, les États-Unis et Maurice. Isolé et interdit aux touristes, ce territoire de l’océan Indien abrite l’un des systèmes récifaux les plus préservés de la planète, mais demeure marqué par une histoire coloniale et humaine douloureuse.
Lors de son troisième jour de navigation vers le sud depuis Addu City, aux Maldives, la journaliste raconte avoir été prise dans une zone d’orages, où d’épais nuages ont réduit la visibilité à presque zéro. Après avoir franchi un passage semé de récifs, son bateau atteint enfin des îles luxuriantes et inhabitées. Amarrée au large de l’île de Boddam, elle réalise alors qu’elle vient d’arriver dans l’un des archipels les plus isolés au monde : les Chagos.
Composé de sept atolls et d’une soixantaine d’îles éparpillées dans l’océan Indien, l’archipel est décrit comme un lieu exigeant, où l’autonomie est essentielle. Salomon, l’atoll le plus au nord, se situe à 286 milles nautiques au sud des Maldives. Après six années de tour du monde, la journaliste explique que sa famille et elle ont parcouru la moitié de la planète pour rejoindre cet endroit, en emportant toutes les provisions nécessaires.
Malgré son apparente insignifiance, cet archipel bordé de palmiers se retrouve au centre d’un conflit diplomatique international. Ces dernières semaines, les Chagos ont ravivé les tensions entre le Royaume-Uni, les États-Unis et Maurice, relançant le débat sur la souveraineté et l’héritage du colonialisme.
Le Royaume-Uni contrôle l’archipel depuis 1814, sous l’appellation officielle de Territoire britannique de l’océan Indien. En 1965, les îles ont été séparées de Maurice, alors colonie britannique, et établies comme territoire d’outre-mer. Londres avait acheté l’archipel pour trois millions de livres sterling, mais Maurice affirme avoir été contrainte de céder les Chagos dans le cadre d’un accord menant à son indépendance.
À partir de 1967, le gouvernement britannique a entamé l’expulsion forcée des habitants afin de permettre la construction d’une base militaire conjointe avec les États-Unis sur Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel. Depuis son indépendance en 1968, Maurice revendique la souveraineté sur les Chagos, soutenant qu’ils font partie intégrante de son territoire.
Sous la pression diplomatique, le Royaume-Uni a signé en 2025 un accord controversé visant à transférer le contrôle de l’archipel à Maurice. Une décision vivement critiquée par le président américain Donald Trump, qui l’a qualifiée « d’acte de grande stupidité ».
Pendant que les dirigeants s’affrontent sur l’avenir du territoire, les traces du passé restent visibles sur place.
Un paradis fragile et hanté
Les Chagos figurent parmi les systèmes récifaux les plus intacts au monde et ont longtemps bénéficié d’une réputation quasi mythique auprès des navigateurs. Pendant des décennies, des voyageurs autonomes y séjournaient pendant des mois, vivant de pêche et de récolte de noix de coco. Cette époque a toutefois pris fin à la fin des années 1990, lorsque les autorités ont renforcé les restrictions d’accès.
Aujourd’hui, l’archipel est fermé au tourisme. Les rares visiteurs autorisés — marins, chercheurs ou personnels habilités — doivent obtenir des permis à l’avance, passer un examen médical et souscrire une assurance spécifique avant de pouvoir s’y rendre.
Durant un séjour de quatre semaines, durée maximale autorisée, la journaliste décrit un environnement naturel spectaculaire. Les récifs, riches en vie marine, abritent requins, raies, tortues et d’immenses bancs de poissons tropicaux. Sur les côtes, des milliers d’oiseaux marins nichent en nombre impressionnant : fous à pieds rouges, sternes fuligineuses, noddis ou encore phaétons.
Mais cette beauté cache aussi une grande fragilité. Certaines zones récifales montrent des signes de blanchissement. Chaque soir, d’énormes rats, introduits il y a plusieurs siècles par les colonisateurs européens, sortent de la jungle, attirés par les œufs d’oiseaux. Ils côtoient de gigantesques crabes de cocotier, rendant les plages presque impraticables.
Sur Boddam, autrefois l’une des trois îles habitées, l’exploration révèle une jungle dense traversée par d’anciens sentiers. Les vestiges d’une église, d’une prison et d’une école construits dans les années 1930 subsistent encore. Dans le cimetière, la majorité des inscriptions ont été effacées par le temps.
Pour la journaliste, les îles semblent à la fois intactes… et hantées.
Une population expulsée
Afin de mieux comprendre cette histoire, Diane Selkirk a recueilli le témoignage d’Anne-Marie Gendron, une Chagossienne vivant aux Seychelles, qui fait partie des quelque 2 000 habitants expulsés de force à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Elle raconte avoir vécu avec ses parents sur Boddam, alors un village animé. « Ils nous ont dit que nous devions partir pour faire place à l’armée américaine », explique-t-elle. « Mais j’ai été baptisée dans l’église. Des générations de ma famille sont enterrées dans le cimetière. Nous n’avions pas d’autre maison. »
Certains habitants, selon elle, n’ont même pas eu le temps de préparer leur départ. « Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. »
Les Chagos avaient été peuplés pendant des siècles, après que les Hollandais et les Français ont amené des esclaves africains et malgaches pour travailler dans les plantations de cocotiers. Au fil des générations, une culture créole propre à l’archipel s’est développée, avec sa langue, sa cuisine et sa musique.
Avant la mise en place de la base militaire sur Diego Garcia en 1971, les États-Unis auraient exigé que le territoire soit entièrement vidé. Les autorités britanniques, soucieuses de répondre à cette demande, ont minimisé le statut des habitants, les décrivant comme de simples travailleurs temporaires. Des documents internes les qualifiaient même de « quelques Tarzans ou Vendredis », en référence au personnage de Robinson Crusoé.
Toute la population a été expulsée.
Après ces déplacements forcés, l’archipel a été en grande partie abandonné. Les villages se sont effondrés, engloutis par la forêt. Les plantations ont été reprises par la jungle. En 2010, lorsqu’une vaste zone marine protégée a été instaurée, les Chagos ont été salués comme un exemple de réussite écologique et de renaturation à grande échelle.
Un accord contesté
Après des années de négociations, un accord a été annoncé en 2025 pour transférer la souveraineté de l’archipel à Maurice. Selon cet accord, le Royaume-Uni — et par extension les États-Unis — conserveraient le contrôle opérationnel de Diego Garcia pour 99 ans. Un fonds de 40 millions de livres sterling devait également être mis en place, et la possibilité d’une réinstallation sur les îles périphériques a été évoquée.
Pour certains, cette perspective représente un progrès. Pour d’autres, elle ravive de vieilles blessures.
Frankie Bontemps, militant chagossien vivant au Royaume-Uni, est né à Maurice après l’exil de sa mère. Il affirme que la discrimination subie par les Chagossiens a profondément marqué son parcours et l’a poussé à quitter Maurice.
Il exprime également ses craintes concernant l’accord signé en 2025 : selon lui, rien ne garantit que les Chagossiens auront la priorité sur leurs terres. Il rejette aussi le fait que les Chagossiens soient systématiquement présentés comme Mauriciens, affirmant qu’ils possèdent une identité propre issue de racines africaines et malgaches, avec une culture distincte développée sur plusieurs générations.
Un avenir incertain
En janvier 2026, le processus a connu un ralentissement. Quelques jours avant que le traité ne soit présenté à la Chambre des Lords au Royaume-Uni, l’administration américaine a exprimé des objections. Le gouvernement britannique a suspendu la procédure et repris les discussions avec Washington, avant que les États-Unis ne reviennent sur leur position quelques semaines plus tard.
Une situation qui, selon Frankie Bontemps, rappelle l’époque où les décisions étaient prises sans consultation des principaux concernés. « Tout s’est fait derrière des portes closes », déplore-t-il. « C’est comme en 1965. Nous n’avons pas de voix. »
Le gouvernement britannique affirme, de son côté, avoir consulté les communautés chagossiennes et assure rester à l’écoute des différents points de vue.
Pour les Chagossiens, les enjeux restent profondément personnels. De nombreux aînés meurent sans avoir pu revoir leur terre natale. Certains espèrent un retour sur les îles extérieures, comme Boddam, pour y développer de petits projets d’écotourisme ou de pêche artisanale. D’autres rejettent totalement l’accord, dénonçant notamment l’interdiction persistante de se réinstaller sur Diego Garcia et le manque de consultation directe.
Les écologistes, eux, mettent en garde : tout retour humain devra être strictement encadré afin de préserver l’écosystème. Des inquiétudes subsistent quant à la capacité de Maurice à protéger la réserve marine à son niveau actuel. La montée du niveau de la mer constitue également une menace majeure : comme les Maldives, l’archipel est extrêmement vulnérable.
Si le tourisme devait un jour être autorisé, il resterait probablement limité. Une étude de faisabilité réalisée en 2015 envisageait un accès restreint via des yachts, plutôt que des complexes hôteliers ou des infrastructures lourdes. Certains estiment que les Chagos pourraient devenir un modèle d’accès contrôlé à un site marin exceptionnel — potentiellement géré par les descendants de ceux qui en ont été expulsés.
« Les Chagos étaient un paradis », résume Anne-Marie Gendron. « Mais c’était aussi notre maison. »
La journaliste conclut en rappelant que, derrière les images idylliques de sable blanc, de palmiers et d’eaux turquoise, se cachent des noms effacés dans un cimetière, des voix absentes des négociations et un avenir encore incertain pour cet archipel disputé.
© BBC