Chagos : le bras de fer entre pro et anti-rétrocession s’intensifie à Londres
Par
Patrick Hilbert
Par
Patrick Hilbert
Alors que le Royaume-Uni gèle le texte de loi sur la rétrocession, partisans et opposants au transfert de souveraineté vers Maurice s'affrontent au Parlement sur le consentement des Chagossiens.
Le débat autour de la rétrocession des Chagos à Maurice connaît une nouvelle montée de tension au Royaume-Uni ces jours-ci. Alors que le gouvernement britannique a gelé le texte de loi permettant la rétrocession de l’archipel à Maurice depuis février, les camps favorables et opposés au transfert de souveraineté multiplient les offensives politiques et médiatiques à Londres. Au cœur de cette bataille : la question du consentement des Chagossiens et celle de leur droit au retour.
Depuis plusieurs jours, Olivier Bancoult, dirigeant du Chagos Refugees Group, mène une campagne active dans la capitale britannique afin de convaincre parlementaires et opinion publique qu’une majorité de Chagossiens soutient la rétrocession des îles à Maurice, à condition que leurs droits soient garantis. Cette mobilisation intervient alors que les milieux conservateurs et nationalistes britanniques accentuent également leur pression contre tout transfert de souveraineté.
Vendredi matin, le groupe Great British PAC, considéré comme proche de l’extrême droite britannique, a salué sur Facebook la première lecture d’un projet de loi privé présenté, vendredi, à la Chambre des Lords. « Les Chagossiens doivent avoir une voix significative dans leur avenir et ils souhaitent massivement rester britanniques », a affirmé l’organisation.
Le texte a été introduit par Lord Weir of Ballyholme. Lors de la première lecture du projet de loi, celui-ci a déclaré : « Je présente un projet de loi visant à affirmer et protéger la souveraineté du Royaume-Uni sur les îles Chagos et le Territoire britannique de l’océan Indien, à prévoir des dispositions limitant toute cession ou transfert de souveraineté sans l’approbation du Parlement et sans le consentement du peuple chagossien, ainsi qu’à assurer la protection de l’importance stratégique et militaire du territoire. »
Dans le même camp, Misley Mandarin, First Minister autoproclamé des Chagos et figure du mouvement opposé à la rétrocession, et qui se trouve depuis plusieurs mois à Peros Banhos, aux Chagos, a estimé vendredi sur Facebook que cette initiative parlementaire constituait « un moment d’une réelle importance ». Selon lui, « pour la première fois, le Parlement est appelé à inscrire dans la loi ce que le peuple chagossien a toujours soutenu : aucune décision sur l’avenir des îles Chagos ne peut être légitime sans notre consentement ». Il a ajouté que « le projet de loi de Lord Weir ne protège pas seulement la souveraineté britannique, il protège aussi la souveraineté des Chagossiens sur leur propre avenir ».
Face à cette offensive politique, la délégation du Chagos Refugees Group tente de reprendre l’initiative. Samedi, le quotidien britannique « The Guardian » a rapporté que six représentants du groupe effectuaient actuellement une tournée politique au Royaume-Uni afin de plaider en faveur de la finalisation de l’accord entre Londres et Port-Louis.
Selon le journal, la délégation estime que la question chagossienne a été « détournée dans les couloirs de la politique britannique ». « Ce n’est pas une question de souveraineté pour nous, le plus important ce sont nos droits », a déclaré Olivier Bancoult lors d’une rencontre organisée dans le West Sussex devant des Chagossiens vivant au Royaume-Uni. « Il n’y a pas de réelle volonté du gouvernement britannique de trouver une solution pour notre peuple. Nous devons trouver une voie. Nous souffrons encore et notre position est claire : nous avons le droit de vivre dans notre lieu de naissance », a-t-il ajouté.
Dans une déclaration remise à des parlementaires britanniques, Olivier Bancoult a affirmé : « Nous avons observé avec une profonde inquiétude comment la question sacrée de nos droits humains a été détournée dans les couloirs de la politique britannique. »
Plusieurs témoignages de Chagossiens expulsés ont également été mis en avant durant cette visite. Rosemonde Bertin, présentée comme la dernière femme à avoir accouché dans l’archipel avant les expulsions, a raconté son émotion après avoir obtenu l’autorisation de retourner brièvement sur les îles. « Comment se fait-il que je sois née aux Chagos mais que je ne puisse pas y aller sans permission, alors que d’autres personnes de troisième ou quatrième génération peuvent y aller et y rester ? » a-t-elle déclaré en créole.
Joseph Bertrand, 71 ans, expulsé vers Maurice à l’âge de 12 ans avant de s’installer au Royaume-Uni, a également pris la parole. « Nous ne voulons pas de simples visites patrimoniales. Nous voulons y aller, nous voulons y vivre », a-t-il affirmé.
La délégation a rencontré plusieurs personnalités politiques britanniques, dont l’ancien dirigeant travailliste Jeremy Corbyn et Lord David Alton, président du comité parlementaire conjoint sur les droits humains. Lord Alton a réaffirmé son « soutien personnel de longue date au droit des Chagossiens de retourner définitivement dans leur patrie ».
Jeremy Corbyn a, de son côté, rappelé que selon le droit international, « les îles doivent faire partie de Maurice », en référence à l’avis consultatif rendu en 2019 par la Cour internationale de justice et soutenu ensuite par l’Assemblée générale des Nations unies.