Ces faux remèdes qui peuvent vous tuer
Par
Fateema Capery
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Fateema Capery
Jeûnes extrêmes, remèdes miracles, produits « naturels », diagnostics improvisés sur Google… À Maurice, la désinformation médicale prend de l’ampleur. En marge de la Journée mondiale de la santé, observée le 7 avril, tour d’horizon d’un phénomène qui, derrière ses promesses de guérison facile, peut coûter la vie.
Il suffit d’un message vocal sur WhatsApp, d’une vidéo TikTok ou d’un post Facebook pour qu’un conseil médical – vrai ou faux – se propage en quelques heures. À Maurice, comme dans de nombreux pays, la frontière entre l’information sanitaire sérieuse et la désinformation dangereuse est devenue poreuse, brouillée par le flot continu de contenus en ligne que plus personne ne filtre vraiment.
« Comme dans beaucoup de pays, les réseaux sociaux ont rendu l’information médicale plus accessible. Mais malheureusement, il n’y a aucun contrôle sur le contenu diffusé », constate le Dr Mehjabeen Beebeejaun, endocrinologue, diabétologue et spécialiste en médecine interne, dont les 21 ans de carrière lui ont permis d’observer, au fil des consultations, une transformation profonde du comportement des patients.
Elle identifie sans hésiter les terrains les plus touchés par la désinformation : le diabète, l’hypertension, les maladies cardiovasculaires et la prise en charge du cancer. En effet, ce ne sont pas les affections rares ou méconnues qui concentrent le plus de fausses informations. Ce sont, au contraire, les maladies les plus répandues qui attirent le plus grand nombre de pseudo-traitements viraux. Précisément parce qu’elles touchent des millions de personnes, y compris à Maurice où le diabète de type 2 figure parmi les problèmes de santé publique majeurs.
Les remèdes qui circulent le plus souvent ? Des produits à base de plantes ou des préparations ayurvédiques présentés comme capables de « guérir » le diabète. Le Dr Beebeejaun ne balaie pas ces approches d’un revers de main : « Certaines peuvent avoir des fondements scientifiques, mais d’autres ne reposent sur aucune preuve solide. Ces produits doivent toujours être utilisés avec prudence et sur avis d’un professionnel de santé qualifié. »
Elle ajoute une mise en garde concrète, souvent ignorée : « Certains produits commercialisés comme des remèdes naturels peuvent contenir des substances nocives pour le foie. »
Parmi les tendances les plus préoccupantes figure également celle des jeûnes hydriques très prolongés – parfois jusqu’à un mois – présentés sur les réseaux sociaux comme une façon d’« inverser » le diabète. Si elle reconnaît que le jeûne intermittent peut présenter certains bénéfices, elle est sans ambiguïté sur les versions extrêmes : « Les jeûnes à l’eau sur une longue période ne sont pas durables. Ils peuvent provoquer des déséquilibres électrolytiques et des carences nutritionnelles. »
Certaines tendances observées à Maurice dépassent le cadre des remèdes de grand-mère pour frôler franchement le charlatanisme. Le Dr Beebeejaun évoque avec une pointe d’incrédulité une forme de « médecine astrologique » où une tige métallique tenue dans la paume serait censée diagnostiquer l’ensemble des maladies d’un patient. Ou encore l’utilisation de « micro-poisons » présentés comme des traitements homéopathiques.
Plus préoccupant encore : des thérapies à base de cellules souches sont proposées dans des conditions non contrôlées, avec la promesse de guérir définitivement le diabète de type 1. « Il n’existe actuellement aucun remède contre le diabète de type 1 », rappelle-t-elle fermement. « Arrêter l’insuline sans l’avis d’un spécialiste peut mettre la vie en danger. » Un message qui peut sembler évident, mais que l’espoir d’une guérison miraculeuse rend parfois inaudible.
À ces dérives s’ajoute un phénomène désormais quotidien dans les cabinets médicaux : le patient qui pousse la porte de la consultation avec un diagnostic déjà établi, fruit de ses recherches sur Google, sur les réseaux sociaux, ou, de plus en plus souvent, via un programme d’intelligence artificielle.
« Beaucoup de patients arrivent avec une idée déjà très arrêtée de ce qu’ils pensent avoir », observe le Dr Mehjabeen Beebeejaun. Elle ne condamne pas en bloc cette démarche – s’informer est légitime –, mais rappelle que les informations trouvées en ligne restent d’une fiabilité inégale et peuvent induire en erreur.
Sur la question de l’intelligence artificielle, sa position est nuancée et pragmatique. Elle y voit un outil potentiellement utile, capable par exemple d’orienter plus rapidement un patient vers le bon spécialiste. « Une personne ayant une glycémie mal contrôlée pourrait être dirigée vers un diabétologue plutôt qu’un cardiologue, tandis qu’un patient présentant des symptômes de troubles thyroïdiens pourrait être orienté vers un endocrinologue au lieu d’un ORL. » Mais cette utilité a ses limites : « L’intelligence artificielle peut être un excellent outil, mais il faut l’utiliser avec prudence. »
Le vrai danger ne réside pas dans le fait de s’informer, mais dans les décisions qui s’ensuivent : arrêter un traitement médical sur la foi d’une vidéo, repousser une consultation en espérant qu’un remède naturel suffira, substituer une prescription médicale par un complément alimentaire acheté sans ordonnance. Les conséquences peuvent être un retard dans le diagnostic de maladies graves, mais aussi des complications lourdes : crises cardiaques, insuffisance rénale, cécité, perte de poids sévère, fonte musculaire, ou interactions dangereuses entre compléments alimentaires et médicaments.
Le Dr Mehjabeen Beebeejaun dresse un tableau clinique sombre de situations qu’elle a personnellement vécues. « J’ai vu des patients arrêter leurs médicaments contre le diabète après avoir essayé des remèdes miracles. Certains ont présenté des glycémies extrêmement élevées, certains sont tombés dans le coma et certains sont décédés. » Elle a également suivi des personnes ayant adopté des régimes si extrêmes qu’elles ont développé des carences nutritionnelles et des atteintes neurologiques irréversibles.
D’autres cas l’ont particulièrement marquée : des patients qui ont cessé leur traitement contre la thyroïde pour le remplacer par des algues, et qui ont développé une insuffisance cardiaque. Des personnes ayant consommé des doses excessives de compléments alimentaires vendus sans ordonnance, au point de nécessiter une greffe du foie. « J’ai vu des patients faire un AVC après avoir voulu traiter leur hypertension uniquement avec du citron ou du vinaigre de cidre », dit-elle, avant d’ajouter avec gravité : « Toutes ces situations auraient pu être évitées. »
La question mérite d’être posée franchement : comment des personnes sans formation médicale parviennent-elles à bâtir une crédibilité sanitaire qui rivalise parfois avec celle de professionnels diplômés ? Le Dr Beebeejaun avance une explication sans détour : ils s’expriment simplement, racontent leur propre histoire, et créent un sentiment de proximité que la relation médicale classique offre rarement. « Une expérience personnelle n’est pas la même chose qu’une preuve scientifique. La médecine repose sur des données à grande échelle, pas sur des anecdotes individuelles. »
Elle identifie plusieurs signaux d’alerte que tout internaute devrait apprendre à reconnaître : vérifier si la personne qui prodigue des conseils est réellement un professionnel de santé qualifié ; se méfier des promesses de guérison rapide ou garantie ; rester prudent face aux témoignages sans base scientifique et aux produits systématiquement mis en vente en parallèle des conseils.
Les profils qui se présentent vaguement comme des « experts » sans qualifications claires méritent la même vigilance. Tout comme ces formules rhétoriques bien rodées : « Les médecins ne veulent pas que vous sachiez cela. »
Le Dr Mehjabeen Beebeejaun n’est pas pour autant dans un refus dogmatique de toute approche complémentaire. Elle reconnaît que certains remèdes traditionnels ou pratiques de bien-être peuvent avoir leur place, notamment pour améliorer le confort quotidien ou soutenir une bonne hygiène de vie. Mais ils ne doivent jamais se substituer à un traitement médical, et doivent systématiquement être discutés avec un professionnel de santé.
« La meilleure approche reste une médecine intégrative et holistique, mais toujours fondée sur la sécurité et les preuves scientifiques », conclut-elle.
Dans un pays où les maladies chroniques pèsent lourd sur la santé publique, et où les réseaux sociaux ont définitivement pris place dans la vie quotidienne, cette équation – liberté d’informer d’un côté, rigueur médicale de l’autre – n’a pas fini de se poser.