Législatives 2019

Catherine Boudet, Docteur en Science politique : «C’est un combat des chefs qui polarise la campagne électorale»

La participation des femmes aux prochaines législatives ne constitue pas une grande progression par rapport aux législatives de 2004. C’est l’avis de Catherine Boudet qui fait une analyse de l’actuelle campagne électorale.

Pour une fois, on a une lutte à trois…
Effectivement, nous avons une triangulaire parce qu’un des partis ‘mainstream’ échaudé par sa dernière expérience électorale, et soucieux de replaire à un électorat lassé des incestes politiques, a choisi de casser la fatalité de la ‘coalition politics’. 

Le MMM se dit confiant de pouvoir faire un bon résultat et serait le joker après les élections. Qu’en est-il vraiment ?
Être un joker, cela sous-entend pour contracter une alliance post-électorale. Prétendre à un rôle de joker post-électoral, ce serait pour le MMM un reniement de son positionnement actuel qui est de « faire alliance avec le peuple mauricien ». Pas seulement avec son électorat donc, mais avec le peuple tout entier ! Donc, le MMM ne peut pas prétendre faire un pacte avec l’électorat avant les élections, et rompre ce pacte après les élections pour renverser le choix des urnes par une alliance post-électorale. Ce serait une trahison incroyable.

Pensez-vous qu’il n’y aura pas de majorité absolue pour les trois blocs et que cela chamboulerait l’échiquier politique ?
C’est un risque en effet qu’on se retrouve dans un ‘deadlock’ par manque de majorité absolue en raison de la triangulaire. Mais je pense plutôt que le MMM se dirige vers un suicide politique. Un suicide noble, certes, s’il va vraiment jusqu’au bout de son pacte avec le peuple. 

La bataille semble se jouer entre Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam. Qui des deux est plus crédible ?
C’est effectivement un combat des chefs qui polarise la campagne électorale. D’un côté, avec Pravind Jugnauth, un leadership consensuel et réformateur qui s’appuie sur son bilan. De l’autre, avec Navin Ramgoolam, un leadership autoritaire et haut en couleur, avec des effets de manche dans le discours. En termes de discours, Pravind Jugnauth est plus crédible, en tout cas plus cohérent dans la mesure où il y a moins de décalage entre discours et bilan chez lui que chez son adversaire. 

Le PM sortant joue sur son bilan et fait d’énormes promesses post-électorales alléchantes. Du bribe ?
Certains observateurs craignaient une surenchère de promesses électorales venant du camp adverse, en fait cette surenchère vient du camp gouvernemental lui-même. Doublement de la pension vieillesse, réalignement du salaire minimum, création de 10 000 emplois jeunes dans la fonction publique. Techniquement et légalement parlant, ce n’est pas du ‘bribe’ électoral car le ‘bribe’ électoral ou ‘vote-buying’, ce sont des promesses faites en direction d’individus ou de groupes d’intérêt spécifiques, dans une logique de favoritisme. Là nous sommes en présence de promesses électorales de nature clientéliste certes, car elles exigent la validation par le vote pour leur mise en œuvre. Mais elles ciblent des catégories universelles de citoyens, elles ne répondent pas à une logique de favoritisme mais à une logique de rattrapage des inégalités.

Pensez-vous que des ex-éléments du MMM virés au MSM ont une chance de se faire élire ?
Les avis divergent sur la réponse. À mon avis la réponse n’est pas oui ou non dans l’absolu, elle dépend plutôt de la façon dont ces candidats justifieront leurs migrations politiques face à l’électorat. 

Le PM sortant a dit de ‘laisse MMM trankil’, est-ce une façon de tendre la main aux mauves pour une alliance post-électorale ?
Cela peut être interprété ainsi mais pas nécessairement. Ca confirme surtout qu’il y a eu des tentatives de rapprochement en direction du MMM en vue de conclure une alliance pré-électorale et qu’elles ont échoué parce que le MMM est resté sur sa position. 

À Maurice, dans la relation entre les partis avant les élections, il y a toujours une période plus ou moins longue de « mamours » durant laquelle un même parti adverse est potentiellement à la fois adversaire et allié. C’est la période qui précède la signature des alliances. 

« Nou laisse MMM trankil » ça signifie en clair que cette période des mamours est passée, que le MMM est redevenu un adversaire à part entière, mais un adversaire négligeable, qu’on a réussi à affaiblir en débauchant parmi ses troupes, et que la vraie cible, c’est le PTR.

Les jeunes semblent désintéressés de la politique. Quelles en sont les raisons ?
J’ai plutôt l’impression qu’il y a deux grandes tendances parmi les jeunes. D’une part ceux qui sont désintéressés ou déconnectés de la politique, dans une forme de révolte contre le politique qui n’est pas porteur de vraies solutions pour eux. Et puis ceux qui sont passionnés par le combat des chefs et qui s’y impliquent très activement, du moins de façon discursive, notamment sur les réseaux sociaux.

L’environnement semble être le cadet des soucis de nos politiciens alors que dans le monde c’est un souci majeur actuellement…
Effectivement, l’environnement n’est pas au cœur de cette campagne électorale, parce que ce n’est pas un sujet clivant. J’entends par là un sujet sur lequel on peut polémiquer et se démarquer de son adversaire. Or, sur l’environnement tout le monde est à peu près d’accord que c’est un vrai problème, mais au niveau des partis ‘mainstream’ on préfère faire la politique de l’autruche parce que c’est un thème dérangeant, et qu’en plus on ne maîtrise pas trop. Donc ce n’est pas vraiment un thème porteur de capital politique, d’où son absence du débat.

Le fait de devoir décliner l’appartenance ethnique des candidats pour être éligible, est-ce un recul, comme le dit REA ?
Ce n’est pas un recul, c’est un retour à la case départ. De toute façon, l’élimination de la déclaration d’appartenance ethnique, c’était une demi-mesure. Tout le monde sait que la déclaration de sa communauté par les candidats, c’est la base sur laquelle est calculée l’attribution des sièges de ‘Best Losers’. Donc vouloir abolir la déclaration de communauté pour les candidats sans abolir l’attribution des sièges au Parlement par communauté, c’est une façon de déplacer le problème. De plus, le mini-amendement de 2014 qui permettait aux candidats de ne pas déclarer leur communauté ne réglait pas le problème du best loser system. Et en plus cela introduisait une discrimination supplémentaire dans le système, puisque ceux qui ne déclaraient pas leur communauté renonçaient de facto à un possible de siège de best loser. On ne peut pas lutter contre une discrimination par une autre discrimination. Le non-renouvellement du Constitution (Declaration of Community) Temporary Provisions 2014, à mon avis c’est un mal pour un bien car cela obligera à considérer le vrai problème en face.

Le nombre des femmes devrait être meilleur cette fois ?
Une bonne douzaine de candidatures féminines sur la liste de l’Alliance Morisyen et autant pour le MMM. En l’état actuel des choses ce n’est pas une grande progression par rapport aux législatives de 2014 où l’Alliance Lepep avait aligné 9 candidates, tandis que l’Alliance de l’Unité en avait aligné 12. Il faudra attendre le Nomination day pour confirmer la tendance générale. Aux législatives de 2014, les femmes, 128 au total, ne constituaient que 17 % du total des candidats. Mais il n’y a pas que les chiffres qui comptent. Il semble que le profil des candidates cette année soit bien diversifié, avec des nouvelles professions, artistes ou présentatrices. Est-ce que celles-ci sauront inviter les problématiques féminines dans les débats pré-électoraux ?

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