Cassam Uteem : souvenirs, foi et leçons de vie autour du Ramadan
Par
Azeem Khodabux
Par
Azeem Khodabux
Ancien ministre, ancien président de la République et figure respectée de l’engagement social mauricien, Cassam Uteem se confie avec simplicité sur le Ramadan, l’enfance, la transmission et la responsabilité. Derrière la fonction et le protocole se révèle un homme de foi, forgé par la discipline, nourri par l’exemple parental et guidé par une conviction profonde : celle que la spiritualité authentique rend plus humble, plus juste et plus solidaire. Un témoignage empreint de mémoire, de cœur et d’espérance pour les générations d’aujourd’hui.
Que représente aujourd’hui le mois sacré du Ramadan dans votre vie personnelle et spirituelle ?
Il a été ordonné aux musulmans de jeûner pendant le mois du Ramadan. Quiconque aura vu poindre la nouvelle lune observera le jeûne, nous dit le Saint Coran. Il est donc obligatoire, sauf empêchement majeur, à moi et à tous ceux et toutes celles qui professent la foi islamique de jeûner pendant le mois du Ramadan car ce jeûne fait partie des cinq piliers fondamentaux de l’Islam. Nous profitons également de l'atmosphère ambiante de ce mois pour nous ressourcer spirituellement tout en exprimant notre solidarité agissante envers les indigents et les familles vivant en situation de précarité.
Comment viviez-vous le carême lorsque vous étiez enfant ? Quels souvenirs vous reviennent en premier ?
Une première image qui me vient à l’esprit est celle de ma grand-mère (dadi) et de ma maman, levées bien avant l’aube pour préparer à la braise de charbon dans un réchaud, le souhour (sehri), le repas chaud du matin qu’elles nous servaient tout chaud, après avoir eu toutes les peines du monde à nous réveiller, mon frère et moi. Le menu peu varié comprenait des faratas, alors denrée alimentaire de base, accompagnés de légumes et quelques fois d’œufs et de bananes frites au beurre et un gobelet de thé pour nous les petits. Il m’arrivait souvent de somnoler en classe mais le jeûne ne m’empêchait pas de jouer au foot pendant la récréation même si cela résultait en une soif intense et une attente interminable de l’Iftar.
Dans la famille Uteem, comment se déroulaient le carême quand vous étiez jeune ?
Dans la plupart des familles musulmanes du faubourg de Port Louis où nous habitions, le rituel était le même : le réveil et le souhour avant l’aube, la prière du matin que les enfants, rendormis tout de suite après le repas, rataient souvent, l’école en jour de semaine, la lecture du Coran avant l’Iftar, les prières du soir (Taraweeh) à la mosquée. Les femmes passaient la majeure partie de leur temps à la cuisine, préparant le dîner et les gato delwil pour l’Iftar – le moment où on rompt le jeûne. Nous étions tous un peu plus assidus à la prière pendant le Ramadan.
Qui vous a le plus marqué dans votre enfance dans la transmission des valeurs religieuses et humaines ?
Mon père accordait une attention particulière à l’éducation de ses enfants, y compris notre éducation islamique. Il avait choisi pour nous la meilleure école coranique (madrassa) d’alors, la Muslim High School, même s’il nous fallait marcher, chaque matin, plus d’un kilomètre pour nous y rendre. Mes parents ne prêchaient pas, leur comportement nous inspirait et nous orientait. Nous suivions leur conduite comme un modèle à imiter.
À quoi ressemblait l’Eid-ul-Fitr de votre enfance ?
Je me souviens de l’atmosphère de fête qui y régnait, des habits neufs que les enfants portaient pour se rendre à la mosquée pour les prières spéciales de l’Eid-u-Fitr. Les visites chez les proches pour ‘récolter des idies, des cadeaux’. Il n’y a pas de fête, comme aujourd’hui d’ailleurs, sans vermicelle, qu’on partageait avec les voisins et sans briani qu’on dégustait en famille.
Y avait-il une tradition particulière à l’Eid qui vous faisait particulièrement rêver enfant ?
Une fois la prière de l’Eid terminée, j’avais hâte de recevoir mon ‘idie’, qui est une tradition qui perdure et qui consiste à offrir de l’argent ou des cadeaux aux enfants pour la fête. En fin de journée, on prenait plaisir à compter ses sous !
En tant que jeune homme, qu’est-ce que le Ramadan vous a appris sur la discipline et la patience ?
Le jeûne du Ramadan est d’abord et avant tout un acte spirituel, un acte de purification morale et physique. Il représente également une opportunité unique pour le corps de se regénérer. Il permet le renforcement de la dévotion envers son Créateur, la maîtrise de soi y compris la discipline et la patience. Je pense que le Ramadan m’a été bénéfique à plus d’un titre.
Pensez-vous que le jeûne a contribué à forger l’homme que vous êtes devenu ?
Incontestablement, la pratique du jeûne et d’autres formes de prière contribue dans une grande mesure à forger le caractère d’un individu et à façonner sa personnalité.
Lorsque vous étiez président de la République, comment conciliiez-vous vos fonctions officielles et la pratique du Ramadan ?
Les exigences du Ramadan - y compris le jeûne - ne représentaient aucune entrave au bon fonctionnement de la Présidence et n’affectaient nullement mes fonctions officielles ni les autres activités sociales auxquelles je m’adonnais. A part quelques petits aménagements d’horaires, c’était « business as usual ».
Gardez-vous un souvenir marquant d’un Eid célébré durant votre présidence ?
Pas particulièrement ! Les célébrations n’ont jamais été une affaire d’État même si j’assistais en tant que Président à la cérémonie à laquelle j’étais convié par des organisations islamiques. Elle était et demeure une fête de nature personnelle et familiale.
Le Ramadan avait-il une résonance particulière lorsque vos enfants étaient encore petits ?
Je m’évertuais à agir envers mes enfants comme mes parents le faisaient envers moi, tout en essayant de créer, autour de nous, une atmosphère empreinte de spiritualité. Je n’ai jamais eu à imposer quoi que ce soit à mes enfants: ils ont toujours su, de par leur formation religieuse ou instinctivement, accorder le respect dû au mois béni du Ramadan.
Comment expliquiez-vous à vos enfants le sens profond du jeûne et du partage ?
Je n’ai rien eu à expliquer! Ils ont eu leur formation islamique au madrassa comme tous les autres enfants musulmans, et ils ont appris, entre autres, l’importance et le sens du jeûne et du partage. Je suis de ceux qui pensent qu’il n’y a rien de mieux que de prêcher par l’exemple, de pratiquer le premier tout ce que l’on conseille aux autres, notamment à ses enfants, de faire.
Comment était la jeunesse mauricienne de votre époque ?
Ni plus vertueuse ni plus méchante que celle d’aujourd’hui. Il y avait, à l’époque, bien moins de tentations et les fléaux sociaux n’avaient pas complètement corrompu et pourri notre société. Les délinquants existaient, mais ils étaient marginaux. À l’école, il y avait les bons élèves et puis les autres. La pauvreté ambiante était une entrave au développement et au progrès des jeunes grandissant dans des banlieues ou dans des villages côtiers. C’est au prix de beaucoup d’efforts et de sacrifices qu’ils arrivaient à terminer leurs études secondaires. Un nombre très restreint pouvait aspirer à entreprendre des études universitaires.
Quels défis rencontraient les jeunes d’autrefois que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent plus ?
Les défis étaient nombreux : la pauvreté telle que je viens de vous la décrire et qui touchait une section importante de notre société a aujourd’hui reculé et le dénuement régressé, le transport public n’était pas aussi organisé qu’aujourd’hui et ne couvrait que certaines régions de l’île : des étudiants devaient élire domicile chez des parents et ne rentraient chez eux que le week-end, la communication entre régions et individus était difficile car l’électricité et le téléphone ne couvraient pas l’ensemble du pays, l’éducation des jeunes filles étaient souvent sacrifiée : les familles ne pouvant financer les études de tous les enfants, les garçons avaient alors la priorité. L’introduction de l’éducation gratuite en1975 a été le game changer!
Selon vous, quelles valeurs essentielles doivent encore être préservées et transmises aux jeunes ?
Le respect, le partage et la solidarité sont quelques-unes des valeurs que nous devons continuer à préserver et à transmettre aux générations futures.
Quel rôle la foi peut-elle jouer aujourd’hui pour aider les jeunes à rester ancrés dans un monde en mutation ?
La foi est une adhésion totale et une confiance absolue en un être suprême, Dieu, en un idéal ou une doctrine – adhésion et confiance qui dépassent le savoir rationnel. La foi implique un engagement personnel, souvent religieux, se traduisant par des actes de culte ou de charité et une certitude intérieure qui ne nécessite point de preuves démontrables.
La foi ne supprime pas les défis d’un monde en mutation, mais elle peut offrir aux jeunes un cadre de sens, de stabilité et d’espérance. Elle peut être une force intérieure pour agir avec confiance et responsabilité.
Que diriez-vous à un jeune qui vit son premier Ramadan avec difficulté ou doute ?
La vie est faite de difficultés et d’épreuves. Le Ramadan est un terrain d’entraînement pour mieux faire face à ces difficultés et ces épreuves. Je dirais à ce jeune que la foi et le doute ne sont pas opposés. Souvent, ils coexistent et le doute agit alors comme un moteur pour approfondir une foi authentique plutôt qu'une certitude. Face à l'inconnu, la foi pousse à chercher Dieu, rendant le doute inévitable et constructif dans le parcours spirituel.
Après un parcours aussi riche, quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes Mauriciens, toutes confessions confondues, sur la foi, l’humilité et le vivre-ensemble ?
Je voudrais d’abord partager cette réflexion personnelle. Pour moi, une foi authentique rend plus humble, apprend le pardon, pousse à servir les autres et encourage la justice et la solidarité. Ensuite leur dire: Ayez une foi qui vous élève, pas qui vous oppose. Soyez fiers de vos convictions, mais restez toujours respectueux. On peut être profondément croyant et profondément ouvert.