Cassam Uteem : «Allez la France !»
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Derrière la ferveur du supporter des Bleus entouré de ses petits-enfants, l’ancien président mauricien livre un récit pudique entre souvenirs du terrain, idéal de fraternité et deuil silencieux d’un fils.
Dans quelques semaines, le monde entier s’arrêtera pour regarder un ballon rouler. Cassam Uteem aussi. L’ancien président de la République sera là, dans son salon, entouré de ses petits-enfants, avec des amuse-gueules sur la table et les Bleus sur l’écran. « Ce sont des moments simples mais magnifiques », dit-il avec un sourire chaleureux. Sauf que pour lui, le football n’a jamais été tout à fait un sport comme les autres.
C’est par eux qu’est venue la passion pour l’équipe de France. Ses petits-enfants, fervents supporters des Bleus, l’ont converti sans même s’en rendre compte. « Mes petits-enfants adorent l’équipe de France et moi aussi, aujourd’hui, j’ai un véritable coup de cœur pour cette équipe. »
Mais ce qui le touche dépasse les résultats. Ce qu’il voit dans cette sélection, c’est une certaine idée du monde. « Il y a des joueurs venant de différentes origines, y compris africaines. Le football montre que des personnes d’horizons différents peuvent jouer ensemble, se respecter et réussir ensemble. » Pour un homme qui a consacré sa vie publique au vivre-ensemble, l’équipe de France ressemble presque à une démonstration.
Son plus grand coup de cœur footballistique demeure Zinedine Zidane. « Un joueur extraordinaire. J’aimais son tempérament, son intelligence, son efficacité sur le terrain. » Dans sa voix, l’admiration est sincère. Pour lui, Zidane représente l’élégance du football.
Il suit encore avec plaisir les matchs.
« Lorsqu’il y a un grand match de Manchester ou de l’équipe de France, je prends toujours plaisir à regarder cela avec ma famille. » Le Mondial reste le rendez-vous au-dessus de tous les autres. Cette année encore, il ne le ratera pas.
Avant d’être spectateur, Cassam Uteem a été joueur. Longtemps. Avec conviction. Au Royal College de Port-Louis, sur les terrains de la cour d’Edith Cavell Street – trois terrains de tartan, deux de volley, un de football –, le jeune Cassam ne manquait aucune occasion de jouer. Les récréations, les après-midis, les cours de Physical Education. Arrière central, il organisait le jeu, défendait avec sérieux, et montait parfois à l’attaque. « Il m’arrivait de marquer quelques buts », dit-il avec un éclat de rire. Les équipes étaient à huit contre huit, et les matchs contre d’autres collèges étaient de vrais événements. « Ces matchs nous apprenaient beaucoup : la discipline, la coopération, le respect et la force mentale. »
Ces années-là, le football mauricien vibrait différemment. En évoquant les grands joueurs qui ont marqué sa jeunesse, Cassam Uteem cite plusieurs figures emblématiques avec beaucoup de respect. « Parmi les grands footballeurs qui ont marqué cette période figurent J.C. Sauzier et Gora Moossun comme gardiens de but. Ensuite France Favoris, Marc Gallet et Mamade Elahee. Je me souviens aussi de José Desvaux, Saleem Moosa, Ashok Chundunsing, Dhoona Raman et Shyam Oodunt. »
À travers ces noms, c’est tout un pan du football mauricien qui renaît. Une époque où les joueurs jouaient avant tout avec le cœur. « Autrefois, un joueur achetait lui-même ses chaussures, prenait le bus et venait jouer avec passion. Aujourd’hui, le football est devenu un big business. »
Il constate avec lucidité les changements gigantesques dans le football moderne. « Regardez les grands joueurs argentins ou européens. En quelques années seulement, ils gagnent des millions d’euros ou de dollars. » Pour autant, il ne critique pas le professionnalisme. Il regrette simplement que la passion pure ait parfois laissé place à l’aspect financier.
En ce temps là, suivre la Coupe du monde relevait presque du rituel secret. Pas d’Internet, pas de smartphones, pas de diffusion permanente.
« Les matchs n’étaient pas suivis comme aujourd’hui. On écoutait parfois les commentaires à la radio ou alors on lisait les résultats dans les journaux. » Cette rareté rendait l’événement encore plus magique. « Quand on obtenait les résultats, on en parlait pendant des jours. Il y avait une véritable passion populaire. »
Aujourd’hui, tout est immédiat. « Les jeunes peuvent voir les matchs en direct sur leurs téléphones. Le football a énormément évolué. »
Cassam Uteem observe ce basculement sans amertume excessive, mais avec lucidité. « Avant, beaucoup plus de Mauriciens jouaient réellement au football. Aujourd’hui, il y a davantage de spectateurs, mais moins de jeunes qui jouent sur les
terrains. »
Ce glissement l’inquiète. Lui qui a dirigé un club de première division sait ce que le football peut construire chez un jeune : la discipline, la coopération, la force mentale, le respect de l’adversaire. Des choses qu’on n’apprend pas dans les tribunes. « J’aimerais que l’État fasse les efforts nécessaires pour remettre le football mauricien sur les rails. Nous avons des jeunes avec beaucoup de potentiel. Pourquoi Maurice ne pourrait-elle pas un jour atteindre un niveau africain élevé et rêver d’une participation à une Coupe du monde ? » La question paraît immense. Il la pose quand même.
Et puis il y a ce qu’il ne dit pas tout de suite. Ce père qui parle de football, qui sourit en évoquant les terrains de son enfance et ses petits-enfants devant les Bleus, ce père a perdu un fils après un match. Il avait 38 ans. « Après avoir joué, il a ressenti des douleurs avant de faire une crise cardiaque. Il n’a malheureusement pas survécu. » Il le dit calmement, comme on dit les choses qu’on a dû apprendre à dire pour ne pas s’effondrer à chaque fois. « Cela a été une des périodes les plus douloureuses de ma vie. »
Depuis, il ne parle plus tout à fait de football de la même façon. Pas avec moins d’amour, mais avec plus de conscience. « Je demande aux jeunes et aux personnes plus âgées de faire attention. Il faut faire des examens médicaux, connaître ses limites et éviter les excès physiques. » Un message de prévention, oui. Mais surtout, les mots d’un homme qui sait ce que ce sport peut coûter.
À l’approche du Mondial 2026, l’ancien président garde cette foi intacte dans la jeunesse, le sport et les valeurs humaines. Car pour lui, le football reste avant tout une histoire d’amour entre les peuples, les générations et les familles. Et quand les Bleus entreront sur la pelouse, Cassam Uteem sera là, entouré de ses petits-enfants, les yeux brillants devant l’écran, lançant avec passion : « Allez la France ! » Il sera heureux, sûrement. Et quelque part dans ce bonheur-là, il y aura aussi l’absence de celui qui n’est plus là pour regarder avec lui.