Burn-out : les parents à bout de souffle

Par Kinsley David
Publié le: 22 février 2026 à 07:00
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Ne jamais céder au découragement.
Ne jamais céder au découragement.

Ils travaillent plus, culpabilisent davantage, dorment moins et doutent sans cesse. Le burn-out parental n’est plus un tabou. Dans une société en mutation rapide, être parent semble devenu un défi permanent. Pourquoi cette fatigue s’installe-t-elle ? Et comment réinventer son rôle sans perdre l’essentiel ?

La société a changé. Cette phrase revient comme un refrain. Pourtant, derrière cette évidence se cache une réalité plus complexe. En l’espace de 30 à 40 ans, nous sommes passés d’un modèle familial traditionnel, structuré autour de la communauté et des repères collectifs, à une société industrialisée, individualisée et hyperconnectée. Les deux parents travaillent, le temps se fragmente, les écrans s’invitent à table et l’éducation ne repose plus sur les mêmes piliers.

Pour le Dr Arshad Joomun, chef religieux et fondateur de l’association M-Kids, le constat est clair : « La société a beaucoup changé, mais nos mentalités n’ont pas évolué au même rythme ». Autrefois, explique-t-il, les familles étaient plus soudées. Les enfants grandissaient entourés des grands-parents, des voisins, d’un tissu communautaire fort. Aujourd’hui, ils sont souvent confiés à des tiers pendant que les parents travaillent. Le temps de qualité en famille se raréfie, et les moments d’échange sont remplacés par la fatigue et la pression du quotidien.

De nouvelles sources d’angoisse 

À cette transformation sociale s’ajoute une révolution numérique qui bouleverse les équilibres. Téléphones, jeux vidéo, réseaux sociaux : les écrans occupent une place centrale. « Les études montrent que les téléphones font beaucoup de dégâts dans la famille », affirme-t-il. L’addiction aux écrans, la précocité numérique des enfants, le cyberharcèlement deviennent de nouvelles sources d’angoisse. Et pourtant, rappelle-t-il, ce sont souvent les parents eux-mêmes qui offrent l’accès libre aux outils numériques, sans toujours en contrôler le contenu.

Mais la pression ne vient pas seulement du digital. Elle est aussi économique. La vie coûte plus cher, le stress financier s’invite dans les foyers et fragilise les relations. Certains parents cumulent deux, parfois trois emplois pour joindre les deux bouts. D’autres travaillent depuis la maison, mais découvrent que le télétravail brouille les frontières et augmente les responsabilités. Dans ce contexte, comment rester disponible émotionnellement ?

À cela s’ajoute la pression académique. La course aux résultats commence dès le plus jeune âge, avec les comparaisons entre enfants, l’obsession des notes et la peur de l’échec : « La comparaison détruit moralement les enfants », insiste le Dr Joomun. Entre permissivité excessive et autoritarisme rigide, le juste milieu semble difficile à trouver. Les limites deviennent floues. « Il n’y a plus de règles claires », observe-t-il. Là où autrefois les cadres étaient stricts, aujourd’hui l’enfant est parfois traité comme un adulte sans en avoir la maturité.

On ne naît pas parent, on le devient 

Cependant, pour le Dr Jonathan Ravat, directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot et anthropologue, il convient d’éviter une lecture nostalgique. « On dit souvent que la société a changé. Mais elle a toujours changé. Le changement est constant ». S’appuyant sur la philosophie du Yi King, il rappelle que l’impermanence est la seule permanence. Autrement dit, ce que nous vivons n’est pas une anomalie, mais une transformation.

Ce qui distingue notre époque, c’est peut-être la vitesse et l’ampleur des mutations. Nous sommes sortis d’un référentiel traditionnel pour entrer dans une ère industrielle et numérique. Les rôles parentaux se redéfinissent. Les pères sont parfois plus présents, plus engagés. Certains choisissent des structures professionnelles plus modestes pour préserver du temps familial. D’autres, au contraire, se retrouvent pris dans une spirale de travail accrue.

Le réel, insiste-t-il, est multidimensionnel. « On ne naît pas parent, on le devient ». Être parent est un apprentissage progressif, traversé par les contextes sociaux, économiques et culturels. La révolution numérique, toutefois, pose un défi particulier : diminution de la capacité d’attention, immédiateté permanente, culture de la performance. Le danger serait alors de réduire l’enfant à sa future réussite financière. « Si la seule chose qui compte est la réussite matérielle, on réduit la personne à un consommateur », dit-il.

Les témoignages confirment ce malaise diffus. Une mère confie qu’après sa journée de travail, elle n’a plus l’énergie d’écouter son enfant et se sent coupable. Un père explique qu’en cumulant deux emplois, il voit ses enfants dormir plus qu’il ne les voit grandir. Des enseignants observent une baisse de concentration, une fatigue chronique liée aux écrans, mais aussi des parents eux-mêmes dépassés. 

Les vidéos virales montrant des altercations dans les bus, où des passagers s’emportent contre des enfants turbulents, deviennent alors le symptôme d’un malaise collectif. Ce ne sont pas seulement des scènes d’indiscipline. Elles révèlent une société plus impatiente, prône aux jugements, moins solidaire. Le parent est exposé, l’enfant est stigmatisé, mais l’accompagnement fait défaut.

Ainsi, selon l’analyse du Dr Jonathan Ravat, le burn-out parental n’est pas seulement une fatigue individuelle. Il est le produit d’une accumulation : pression économique, hyper connexion, solitude éducative, injonction à la performance, disparition progressive des repères collectifs. Lorsque la vitesse du changement dépasse notre capacité d’adaptation, l’épuisement devient inévitable. « Les solutions ne résident pas dans un retour en arrière, mais dans un ajustement conscient. Retrouver du temps de qualité, même bref. Instaurer des moments sans écrans. Réapprendre à écouter avant de sanctionner. Poser des limites claires et cohérentes. Se former, accepter que devenir parent soit un apprentissage continu. Replacer les valeurs humaines au centre : respect, responsabilité, autonomie, solidarité », ajoute-t-il. 

Il faut avant tout se rappeler que l’enfant apprend d’abord par l’exemple. Offrir du temps, de l’attention et de la cohérence reste essentiel. Être parent aujourd’hui n’est pas forcément plus difficile qu’hier, mais c’est différent. C’est justement dans cette différence que se mesure notre capacité à évoluer tout en conservant notre humanité.


Bashir Taleb : réapprendre l’autorité et redéfinir la mission de l’école

Dans un contexte où le burn-out parental s’installe et où l’école est régulièrement pointée du doigt, le regard du pédagogue Bashir Taleb tranche par sa franchise. Son analyse ne cherche ni à ménager ni à accabler, mais à interroger les responsabilités de chacun.

Il observe d’abord une évolution inquiétante dans la posture parentale. Selon lui, beaucoup de décisions prises au nom du « bien de l’enfant » relèvent davantage d’un besoin personnel que d’une réelle réflexion éducative. Offrir ce que l’on n’a pas eu dans son enfance peut sembler généreux, mais cette générosité n’est pas toujours guidée par l’intérêt supérieur de l’enfant. 

Il cite des exemples concrets : une motocyclette offerte à un adolescent de 15 ou 16 ans sans s’assurer qu’il possède la maturité nécessaire, un smartphone donné sans encadrement, des permissions de sortie accordées sans limites claires ni vérification des fréquentations.

À ses yeux, cette permissivité nourrit l’exigence croissante des enfants. Lorsqu’aucune frontière n’est posée, l’enfant apprend à tester, à négocier, parfois à manipuler. Il rappelle alors un principe fondamental : le « non » n’est pas une preuve de manque d’amour. Au contraire, il constitue un repère structurant. C’est dès la petite enfance que l’enfant doit comprendre que la frustration fait partie de l’apprentissage.

La question du temps parental revient également dans son analyse. Ce temps ne peut être évalué à l’aune de sa quantité, mais de sa qualité. Être physiquement présent ne suffit pas si l’attention est absorbée par d’autres préoccupations. Il reconnaît toutefois que la société n’offre que peu d’espaces de formation aux parents. L’absence d’une véritable « école des parents » constitue, selon lui, un manque majeur.

Le regard du pédagogue ne s’arrête pas à la sphère familiale. L’école, elle aussi, traverse une zone de turbulence. Le métier d’enseignant est devenu plus complexe, mais une contradiction interpelle : ces mêmes enseignants parviennent souvent à instaurer discipline, motivation et lien solide dans le cadre des leçons particulières. Cette différence questionne l’organisation et le leadership au sein des établissements scolaires. Une réflexion sur les modes d’administration et de gestion s’impose. 

Malgré ces mutations, l’école demeure irremplaçable comme espace de socialisation. Elle façonne les comportements, les interactions, le vivre-ensemble. Les enseignants doivent être préparés à ce rôle élargi, au-delà de la simple transmission académique. À travers l’analyse du pédagogue, une idée s’impose : l’éducation ne peut plus fonctionner en silos. L’autorité parentale doit être réaffirmée avec cohérence, l’école doit repenser son leadership, et la société doit accompagner ces transformations. Sans cela, le burn-out parental risque de devenir non pas une exception, mais la norme silencieuse d’une génération.


Vijay Ramanjooloo, Psychologue clinicien, membre de la National Preventive Mechanism Division, de la NHRC : « Les droits sont toujours accompagnés de responsabilités »

Les enfants sont plus conscients de leurs droits aujourd’hui. Est-ce, selon vous, une des causes des tensions avec les parents et du sentiment qu’ils sont « moins obéissants » qu’avant ?
Aujourd’hui, les enfants sont plus conscients de leurs droits, notamment dans le cadre du Children’s Act 2020. Cette évolution peut parfois être perçue comme une remise en cause de l’autorité parentale. Il est cependant essentiel de clarifier que reconnaître un enfant comme une personne à part entière ne signifie pas renoncer à lui poser des limites. 

On peut écouter un enfant, respecter sa parole et considérer son opinion, sans abandonner l’autorité dont il a besoin pour grandir. Autorité peut rimer avec aimer et respecter. Les parents ont le droit et le devoir d’exercer une autorité sur leurs enfants. Ce devoir est structurant. 

Un enfant a besoin d’un adulte qui assume sa place et qui pose un cadre clair. L’éducation ne consiste pas à obtenir une docilité passive. Autrefois, on exigeait de l’enfant qu’il obéisse, qu’il comprenne ou non. Aujourd’hui, le changement est profond : l’enfant doit respecter les règles, mais il doit aussi en comprendre le sens. Il ne s’agit pas d’une soumission au pouvoir de l’adulte, mais d’une soumission à la règle qu’enseigne l’adulte. Et cette règle ne peut être crédible que si l’adulte lui-même la respecte, car un enfant apprend par identification. Les droits sont toujours accompagnés de responsabilités. 

Depuis l’interdiction des punitions corporelles, certains parents se disent désarmés face aux comportements difficiles. Ce sentiment est-il légitime et comment exercer l’autorité sans violence ni humiliation ?
L’interdiction des punitions corporelles peut donner à certains parents le sentiment d’être désarmés. Ce ressenti est compréhensible, car pendant longtemps, l’autorité était assimilée à la force. Pourtant, frapper n’a jamais construit une autorité durable. Cela installe la peur, pas le respect. Éduquer consiste à expliquer les règles à l’enfant, mais aussi à exiger qu’il les respecte. Et si, alors qu’il les connaît, il les transgresse, il faut être capable de le sanctionner. 

Sanctionner ne signifie pas humilier. Il ne s’agit pas de dresser l’enfant par la peur, mais de lui permettre de comprendre le sens de la règle et l’intérêt qu’elle protège. L’autorité devient structurante lorsque la règle est claire, expliquée, constante et incarnée par l’adulte.

On parle beaucoup des droits des enfants, moins de leurs responsabilités. Comment trouver l’équilibre ? Et comment alléger concrètement la charge mentale qui pèse aujourd’hui sur les parents, en particulier les mères ?
Les droits des enfants et leurs responsabilités sont indissociables. Un droit implique une responsabilité. Apprendre à un enfant qu’il a le droit d’être respecté signifie aussi qu’il doit respecter autrui, respecter le cadre familial et les engagements pris. Ce n’est pas un face-à-face entre toi et moi. C’est toi, moi et la Loi. La Loi ne désigne pas uniquement la loi juridique, mais la règle symbolique qui organise la vie commune. Lorsque l’enfant comprend que la règle ne dépend pas d’un caprice parental, mais d’un principe plus large, il peut progressivement l’intérioriser.

Concernant la charge mentale parentale, particulièrement celle des mères, elle est aujourd’hui considérable. Les parents doivent être performants professionnellement, présents émotionnellement, éducateurs, médiateurs et protecteurs. Il est donc nécessaire de développer la guidance parentale, de renforcer les services d’accompagnement psychosocial, de promouvoir une parentalité partagée et de sortir d’une logique de culpabilisation.

Quels sont les recours pour les parents en situation de crise ?
Lorsqu’un parent fait face à des situations graves telles que l’usage de drogue, violence, décrochage scolaire ou délinquance, plusieurs recours existent à Maurice :

La Family Support Service.
Les services sociaux du Ministry of gender equality and Family.
Les services de probation
Les structures spécialisées et centres de réhabilitation
Les professionnels de santé mentale
Les autorités judiciaires si nécessaire

Le cadre légal mauricien, notamment à travers le Children’s Act 2020, prévoit des mécanismes de protection et d’intervention. Cependant, sur le terrain, de nombreux parents se sentent isolés face à des problématiques complexes. Il est essentiel de renforcer la prévention, la coordination institutionnelle et l’accès aux services de soutien familial.

L’autorité n’est ni domination ni violence. Elle est un acte d’amour structurant. Éduquer, c’est expliquer les règles, en exiger le respect et être capable de sanctionner si elles sont transgressées, sans humiliation, mais avec fermeté. Reconnaître l’enfant comme une personne à part entière ne fragilise pas l’autorité. Au contraire, cela l’élève et la rend plus légitime.


La formation des parents - Krishna Seebaluck : « Se préparer, c’est déjà alléger la charge »

La parentalité s’apprend-elle ? Dans une société où les repères évoluent rapidement et où les défis éducatifs se multiplient, la question n’est plus théorique. Elle devient urgente.

Pour le psychologue clinicien Krishna Seebaluck, la formation des parents constitue un levier essentiel. Elle ne vise pas à produire des parents parfaits, mais des parents préparés. Les défis feront toujours partie du parcours éducatif. Ce qui change, en revanche, c’est la capacité à y faire face.

La formation permet d’abord de mieux comprendre les réactions verbales et non verbales des enfants. Un silence, un refus, une colère ou un repli ne sont pas toujours des provocations. Ils sont souvent des messages. Savoir les décrypter évite les réponses impulsives et les escalades inutiles. La préparation aide ainsi les parents à anticiper plutôt qu’à subir.

Comprendre son enfant devient alors la première étape. La seconde consiste à développer des outils concrets pour l’accompagner dans sa croissance. Poser un cadre cohérent, réguler les émotions, encourager l’autonomie, renforcer la confiance : ces compétences ne relèvent pas de l’instinct seul. Elles peuvent s’apprendre et se renforcer.

Les parents eux-mêmes ont besoin d’outils pour assumer pleinement leur rôle. Sans préparation, chaque difficulté devient une charge supplémentaire. Avec une meilleure compréhension des mécanismes émotionnels et comportementaux, la pression diminue. Se préparer, c’est réduire l’imprévisibilité. C’est aussi alléger la fatigue mentale.

La formation ne profite pas uniquement aux adultes. Elle apprend aux enfants à réagir de manière plus adaptée face aux frustrations et aux conflits. Un parent outillé transmet des repères plus stables. Il favorise chez l’enfant la capacité de réflexion, de recul et d’autorégulation.

Dans cette perspective, la parentalité cesse d’être une succession d’épreuves subies. Elle devient un processus conscient. Préparer les parents, c’est renforcer leur confiance. Et renforcer leur confiance, c’est créer un environnement plus sécurisant pour l’enfant. Dans un contexte où le burn-out parental gagne du terrain, la formation apparaît ainsi non comme un luxe, mais comme une nécessité.


MICRO-TROTTOIR 
« Être parent aujourd’hui, c’est… »

Asha R, 36 ans, mère de deux enfants (Curepipe)

« Être parent aujourd’hui, c’est courir tout le temps. Travail, école, activités… On veut être présent, mais on est fatigué. Le plus dur, c’est la culpabilité. Quand je dis non à ma fille pour le téléphone, j’ai l’impression d’être trop sévère. Mais si je dis oui, je culpabilise aussi ».

Jean-Luc A, 42 ans, père de trois enfants (Triolet)

« Avant, nos parents étaient plus stricts. Nous, on veut être plus proches de nos enfants. Mais parfois, ils prennent ça pour une faiblesse. Les écrans compliquent tout. On ne peut pas surveiller tout le temps, et eux savent plus que nous sur la technologie ».

Shireen A, 39 ans, mère célibataire (Rose-Hill)

« Je travaille toute la journée. Le soir, je dois encore gérer les devoirs et la discipline. Il n’y a personne pour relayer. Ce qui me pèse le plus, c’est la pression scolaire. On dirait que si ton enfant ne réussit pas académiquement, c’est toi qui as échoué comme parent ».

Vikash B, 45 ans, père d’un adolescent (Mahébourg)

« Le plus difficile, c’est de poser des limites sans casser la relation. Mon fils me parle d’intelligence artificielle, de réseaux sociaux, de choses que je ne connaissais pas à son âge. On doit apprendre en même temps qu’eux. Être parent aujourd’hui, c’est accepter qu’on ne contrôle pas tout ».

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