Budget 2026/27 : croissance, inclusion et résilience
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
Le prochain Budget, selon le ministère des Finances, mettra l’accent sur la croissance économique et l’inclusion, tout en visant la résilience climatique et l’assainissement des finances publiques. Entre impératifs macroéconomiques et attentes sociales, économistes et syndicalistes livrent leurs analyses sur les priorités annoncées.
À l’approche du Budget 2026/27, le cap fixé par le ministère des Finances se veut ambitieux : renforcer le potentiel de croissance du PIB, améliorer la productivité et la compétitivité, créer des emplois de qualité, relever le niveau de vie et consolider la résilience climatique, tout en rétablissant des finances publiques saines. Sur le papier, l’équation paraît cohérente. Sur le terrain, elle s’annonce délicate.
Pour l’économiste Bhavish Jugurnath, ces orientations interviennent à un moment charnière, notamment en cette deuxième année du gouvernement. « L’accent du ministère des Finances sur la croissance économique est primordial », estime-t-il. Toutefois, il met en garde contre un environnement international instable.
« Nous sommes dans une situation pleine de tensions géopolitiques qui peuvent affecter l’économie mondiale. » Il évoque également des taux d’intérêt élevés et des pressions sur les devises. Dans ce contexte, Maurice, petite économie ouverte, reste vulnérable aux chocs externes. « Le Budget devra renforcer la résilience interne de l’économie. »
Même son de cloche pour l’économiste Manisha Dookhony, qui estime que le Budget doit opérer un choix stratégique clair : privilégier la croissance par l’investissement plutôt qu’une austérité stricte. « Il est difficile de réduire la dette uniquement par l’austérité. Il faut grossir le gâteau national », avance-t-elle.
Pour elle, l’augmentation durable du PIB constitue la voie la plus soutenable pour alléger le poids de la dette publique. Elle rappelle que les agences de notation surveillent attentivement la soutenabilité budgétaire et la solidité institutionnelle.
Elle note que de 2023 à 2026, l’« institutional strength » du pays est passée de Baa1 à Baa2, soulignant l’importance croissante des institutions dans l’évaluation du risque souverain. « Un budget combinant discipline sur les dépenses courantes et investissements stratégiques enverrait un signal positif aux investisseurs. »
Du côté syndical, le ton est plus prudent. Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress (MLC), met en garde contre un décalage entre annonces macroéconomiques et réalités quotidiennes.
« Le peuple a trop souffert avec la vie chère et il attend une vie meilleure avec le prochain budget », explique-t-il. Pour lui, le gouvernement doit trouver « l’équilibre entre la croissance et le social ».
Jane Ragoo, secrétaire générale de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), se montre critique face aux effets d’annonce. « La croissance est un moyen pour une meilleure condition de vie pour les travailleurs.
Malheureusement celle-ci ne se traduit pas par une meilleure répartition de la richesse ni par un emploi stable et décent », déplore-t-elle. Pour elle, l’inclusion ne doit pas rester un slogan, mais se matérialiser dans les salaires, la sécurité d’emploi et la protection sociale.
La question de la productivité apparaît comme un point de convergence entre les économistes. « Il est très important d’aller vers la productivité et d’améliorer la compétitivité », soutient Bhavish Jugurnath. Ce qui passe, selon lui, par des incitations ciblées dans des secteurs clés comme le manufacturier et les services financiers, mais aussi par un investissement accru dans le capital humain et la technologie. « Monter en gamme, créer davantage de valeur ajoutée et favoriser l’innovation sont des leviers essentiels. »
Manisha Dookhony partage cet avis. « Stimuler la productivité et la compétitivité constitue la seule manière durable de générer les recettes fiscales supplémentaires nécessaires pour rembourser le service de la dette sans asphyxier les ménages », dit-elle. Elle évoque notamment l’intelligence artificielle comme vecteur potentiel de gains d’efficacité et d’innovation.
Les syndicats, eux, appellent à la prudence. « Un employé n’est pas un robot », rappelle Haniff Peerun. Selon lui, il n’existe pas de « bâton magique » pour doper la productivité. Il propose des mécanismes de partenariat, comme l’actionnariat salarié, afin d’accroître l’engagement des travailleurs. Jane Ragoo, pour sa part, craint qu’une focalisation excessive sur la productivité ne se traduise par un gel des salaires ou un affaiblissement des droits des travailleurs.
La question de la main-d’œuvre constitue un défi majeur. « Nous avons un manque de main-d’œuvre dans une situation d’urgence », relève Bhavish Jugurnath. Il appelle à des politiques visant à retenir les talents locaux tout en attirant des compétences étrangères capables de dynamiser l’écosystème et de favoriser le transfert de savoir-faire.
Haniff Peerun insiste, lui, sur la nécessité de freiner l’émigration des jeunes. Il prône davantage de transparence et de méritocratie dans le recrutement, ainsi que la création d’emplois décents. Il se montre réservé quant au recours accru à la main-d’œuvre étrangère.
Jane Ragoo souligne que la création d’emplois de qualité suppose un salaire décent, une sécurité d’emploi et un accès à la formation continue. « Dans un contexte d’automatisation et de robotisation, une « transition juste », notamment pour les jeunes, les femmes, les travailleurs migrants et les acteurs du secteur informel est essentielle. »
Pour sortir d’un modèle trop dépendant de quelques piliers traditionnels, Bhavish Jugurnath plaide pour l’émergence de nouveaux secteurs porteurs. Il cite l’éducation numérique, les TIC, le digital banking, la robotique, le tourisme médical ou encore l’économie bleue. « Si nous renforçons ces secteurs capables d’avoir une valeur ajoutée, c’est définitivement pour créer de l’emploi pour les Mauriciens », affirme-t-il.
Manisha Dookhony met l’accent sur une montée en gamme du secteur manufacturier, notamment dans la pharma, la biopharma et les appareils médicaux. Elle évoque également l’agroprocessing et des activités à plus forte valeur ajoutée dans les services financiers comme axes de transformation.
Au-delà des grands équilibres macroéconomiques, Haniff Peerun met en lumière des déséquilibres structurels. « Nos importations dépassent largement nos exportations bien que nous ayons des ressources pour combler cet écart », note-t-il.
Il cite l’importation de produits alimentaires comme les pommes de terre, les oignons, l’ail ou le gingembre, alors que des terres fertiles restent sous-exploitées. « Nous sommes entourés par la mer, mais nous importons du poisson et même du sel », souligne-t-il. Il plaide pour des investissements accrus dans l’agriculture, l’élevage et la pêche afin de tendre vers une plus grande autosuffisance alimentaire.
La transition écologique s’impose comme une dimension incontournable pour nos intervenants. Bhavish Jugurnath rappelle que la croissance ne peut se concevoir sans transition écologique. « Face aux inondations et aux risques climatiques croissants, il est essentiel de promouvoir une économie verte et résiliente », dit-il.
Haniff Peerun insiste sur l’amélioration des infrastructures, la gestion des déchets et une urbanisation maîtrisée. Il évoque également d’autres urgences sociales : lutte contre la drogue, la pauvreté, l’érosion du pouvoir d’achat. Pour Jane Ragoo, le Budget représente une occasion de faire progresser la justice sociale. Elle estime que des mesures concrètes, comme le retour de la pension de vieillesse à 60 ans, constitueraient « un grand pas ». Plus largement, elle appelle à une inclusion bénéfique à tous.