Budget 2026-27 - Croissance, PME, pensions, fiscalité : les chantiers ouverts
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Réunis à Réduit lors du forum post-Budget organisé par l’ACCA Mauritius en collaboration avec le MIPA, plusieurs experts ont analysé les orientations du Budget 2026-27. Entre ambitions de transformation économique, soutien à l’entrepreneuriat, inclusion et compétitivité fiscale, les intervenants ont souligné les opportunités et les défis des mesures annoncées.
Selon Anthony Leung Shing, Country Senior Partner et Tax Partner chez PwC Mauritius, l’économie mauricienne passe d’un état de stabilisation à un état de transformation. « Les indicateurs affichent une croissance de 3 % et un PIB sur une trajectoire positive, mais si l’on regarde plus en profondeur, la croissance se fait à un rythme plus lent », dit-il.
Malgré une baisse des recettes de Rs 20 milliards, il note que le gouvernement a réduit ses dépenses, avec Rs 5 milliards d’économies sur les dépenses courantes et Rs 11 milliards au total. Le déficit budgétaire s’est amélioré et la dette a été réduite de Rs 15 milliards. Toutefois, il reste prudent : « Les Rs 10 milliards liées au dossier des Chagos ne sont pas certaines, surtout après la démission du Premier ministre britannique. »
Il salue les investissements dans l’intelligence artificielle, mais avertit: « On peut investir beaucoup, mais la vraie question est : les travailleurs vont-ils l’adopter ? » Enfin, il insiste sur le potentiel de l’économie bleue. « Le gouvernement devrait donner des droits d’exploitation au secteur privé pour valoriser les zones marines », suggère-t-il. Anthony Leung Shing estime que le Budget pose des bases solides et affiche de grandes ambitions « Mais le grand risque reste le niveau d’exécution. »
Feroz Hematally, Head of Tax chez IQ-EQ, estime que certaines dispositions pourraient affecter l’attractivité de Maurice comme plateforme d’investissement international. Il s’est particulièrement attardé sur le traitement du Corporate Climate Responsibility Levy (CCRL). Selon lui, la nouvelle disposition empêchant l’utilisation du crédit d’impôt étranger pour compenser cette taxe risque d’alourdir la charge fiscale des investisseurs internationaux. « Le client peut désormais devoir payer entre 1 % et 2 % de taxe au titre du Corporate Climate Responsibility Levy », explique-t-il.
Feroz Hematally rappelle que Maurice s’est historiquement positionné comme une juridiction compétitive pour les investissements vers l’Afrique. « Beaucoup de compagnies passent par Maurice pour investir en Afrique », souligne-t-il. Il estime toutefois que la nouvelle mesure pourrait pousser certains investisseurs à examiner d’autres destinations. « Les clients peuvent considérer Singapour, Gift City ou même Dubaï », avertit-il.
Le fiscaliste a également rappelé que Maurice fait déjà face à un ralentissement des flux d’investissement vers l’Inde depuis la révision du traité fiscal entre les deux pays. « Nous constatons déjà un ralentissement de beaucoup d’investisseurs qui ne passent plus par Maurice pour investir en Inde. »
Au-delà de la question fiscale, il estime que la stabilité réglementaire est essentielle. « L’investisseur est devenu très conscient du coût, mais aussi de l’incertitude fiscale. » Pour lui, il est impératif de revoir certaines mesures afin de « garder Maurice compétitif face aux autres juridictions financières » et de renforcer son ambition de devenir un centre financier international de premier plan.
Namita Jagarnath Hardowar, cofondatrice et Managing Director d’Institutional Expert Services, a livré une analyse centrée sur les PME, l’entrepreneuriat et l’inclusion. D’emblée elle a demandé : « sommes‑nous en train de créer l’environnement qui permettra à nos citoyens d’augmenter leur productivité ? »
Selon elle, Maurice se trouve à un carrefour marqué par le vieillissement de la population, le manque de main‑d’œuvre, le décalage des compétences, les défis de productivité et la transformation liée à l’intelligence artificielle. Elle identifie trois failles majeures freinant l’élan entrepreneurial : le gap de l’entrepreneuriat, le gap de croissance des PME et le gap d’inclusion. Si le Budget évoque des mesures pour encourager les start-up, elle s’interroge : « Construisons‑nous une véritable culture entrepreneuriale ou simplement des programmes ponctuels ? »
Elle cite l’exemple de Singapour et de l’Estonie, où l’écosystème est fluide, l’innovation encouragée et la vision internationale affirmée. « Ici aussi, nous devons penser régional et africain. Les incitations fiscales attirent, mais c’est l’écosystème qui crée des entrepreneurs. »
Sur l’inclusion, elle salue les avancées comme l’incubateur pour femmes ou la suppression du consentement du conjoint pour les prêts. Cependant, rappelle-t-elle, le succès du Budget se mesurera à la capacité des PME à progresser dans un environnement inclusif.
Sur la prolongation du congé de maternité et le congé menstruel, elle avance qu’on ne peut pas exclure les femmes de l’agenda économique. L’extension du congé de paternité est positive, mais elle avertit que les entreprises dirigées par des femmes pourraient rencontrer des difficultés : « Il faut un soutien spécifique, par exemple un programme pour remplacer les femmes en congé. ».
Pour Afsar Ebrahim, Co‑founding Partner de KICK Advisory Services, le Budget 2026-27 témoigne d’un courage politique en matière de réforme des pensions. Il rappelle que l’âge consensuel de la retraite est de 65 ans, mais souligne les incohérences du système actuel.
« La pension n’est pas contributive, elle est financée par les impôts directs et indirects. Aujourd’hui, le système n’est pas équitable. » Selon lui, les revenus intermédiaires entre Rs 14 000 et Rs 50 000 sont les plus pénalisés et nécessitent davantage de justice.
Sur l’environnement, il questionne la cohérence des projets. « Vingt-cinq fermes aquacoles dans les lagons, comment les concilier avec la protection marine ? » Concernant l’énergie, il critique le manque de clarté autour du solaire et les coûts élevés d’investissement, tout en dénonçant la taxation lourde sur le diesel, essentiel à de nombreuses usines. Il regrette aussi l’absence de stratégie sur la biomasse, un potentiel encore inexploité.
Sur le plan social, Afsar Ebrahim estime que le Budget obtient une bonne note, notamment grâce aux investissements dans l’éducation et la santé. « L’espérance de vie augmente, mais la qualité de vie ne suit pas. » Par ailleurs, il juge que si le Budget marque des avancées sociales, il reste marqué par des incohérences environnementales et énergétiques, et que la réforme des pensions sera la décision la plus significative à condition d’être expliquée et appliquée avec équité.