Budget 2026-2027 : ces pistes pour freiner l’inflation et redynamiser l’économie
Par
Christina Vilbrin
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Christina Vilbrin
Entre inflation persistante, dette élevée, et ralentissement de la croissance, le prochain Budget s’annonce décisif. Mais économistes et observateurs s’accordent tous sur une chose : des solutions existent, à condition d’agir vite, de mieux cibler les priorités et de remettre le pouvoir d’achat au centre de l’équation.
Tahir Wahab, observateur économique : « La marge de manœuvre est suffisante pour que le gouvernement mette en place des accompagnements sociaux en cette période de volatilité et d’inflation. Il faut savoir que l’État a récolté beaucoup de taxes avec l’abaissement du seuil d’enregistrement à la TVA de Rs 6 millions à Rs 3 millions pour les PME. Avec les deux augmentations successives du prix du carburant cette année, les recettes collectées par l’État ont naturellement augmenté. De même, à chaque hausse des prix dans les supermarchés, la TVA perçue progresse également, renforçant ainsi les revenus publics. Mais il faut aussi regarder l’autre face de la médaille : le coût de la vie s’est considérablement alourdi pour la population. La marge de manœuvre générée par ces recettes additionnelles doit donc être redistribuée afin d’apporter un véritable soulagement aux citoyens. »
Azad Jeetun, économiste : « Il n’y a pas beaucoup de marge de manœuvre parce que les moyens sont limités. »
Georges Chung, économiste : « Quelles sont les marges de manœuvre ? Dans l’absolu, il n’y a pas de marge de manœuvre. Cependant, par rapport à il y a un ou deux ans, il se peut qu’il y en ait un peu. Mais la situation, telle qu’elle est, est très critique. Quand on regarde les grandeurs économiques, le montant et le pourcentage de la dette restent très élevés, dépassant les normes habituelles, soit entre 89 % et 90 % du PIB. À cela s’ajoute la dépréciation chronique de la roupie face au dollar, qui se poursuit, sans compter la rareté du dollar sur le marché. La baisse du taux de croissance, qui sera bien inférieur à 3 %, ainsi que l’inflation qui va sans doute s’accélérer au cours des prochains mois avec la guerre au Moyen-Orient. La balance commerciale reste toujours très déficitaire, je n’ai pas besoin de faire un dessin. La situation est très critique, même pour les réserves de la BOM. Il faudrait nuancer, car on ne sait pas vraiment ce qu’il y a derrière. Est-ce qu’il n’y a pas des emprunts corollaires ? »
Roshan Jhummun, enseignant d’économie* : « Le contexte économique est particulièrement difficile et complexe. Chacun peut exprimer son point de vue, mais seuls ceux qui tiennent les rênes et ont accès aux réalités des finances publiques connaissent véritablement l’ampleur de la situation dans laquelle nous nous trouvons. »
*Il est aussi député.
Azad Jeetun : « Il y a trois grandes priorités : l’inflation, la croissance et l’investissement. Sur l’inflation, il n’existe pas de solution miracle à court terme, surtout dans un contexte international déjà fortement inflationniste. La Banque de Maurice a d’ailleurs pris certaines décisions pour restreindre la demande. Augmenter les taxes peut effectivement freiner la consommation et contribuer à ralentir l’inflation. Mais le vrai problème aujourd’hui ne vient pas uniquement de la demande : ce sont surtout les coûts qui explosent. Dans ces conditions, les moyens d’action restent limités à court terme. À plus long terme, il faudra surtout produire nous-mêmes ce que nous consommons. Concernant la croissance, on parle depuis longtemps de nouveaux piliers économiques et de nouveaux créneaux. Mais jusqu’à présent, il n’en est rien. L’économie océanique ou encore le secteur pharmaceutique offrent pourtant des perspectives intéressantes, même si cela nécessitera des investissements importants. En parallèle, il ne faut pas négliger les secteurs traditionnels : le manufacturier continue de piétiner, l’exportation est devenue le parent pauvre de l’économie et l’agriculture également. Par ailleurs, l’investissement et la croissance vont de pair. Sans investissement, il ne peut pas y avoir de croissance durable. Il faut donc créer davantage d’incitations, y compris pour l’investissement privé. Là aussi, le moteur tourne au ralenti aujourd’hui. »
Georges Chung : « Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises : il est essentiel de faire entrer des devises étrangères dans le pays. Pour y parvenir, il n’existe qu’une seule solution, à savoir stimuler rapidement les exportations de biens et de services dans tous les sens. »
Roshan Jhummun : « Il faut rétablir le pouvoir d’achat. Deux leviers doivent être actionnés : les revenus des ménages et le niveau des prix. D’un côté, il s’agit d’augmenter ce qui entre dans les poches des familles. De l’autre, de contenir ce qu’elles dépensent au quotidien. Cela passe par des mesures concrètes de contrôle des prix, notamment en favorisant l’importation parallèle. Cette approche permettrait de réduire les coûts à l’importation et de limiter les effets de la dépréciation de la roupie. Il est également essentiel de diversifier les sources d’approvisionnement en produits de base afin de réduire la dépendance à quelques marchés. Parallèlement, pour renforcer le pouvoir d’achat des Mauriciens, il faut agir sur la fiscalité. Relever le seuil d’imposition permettra de soulager directement les ménages et de leur laisser une plus grande part de leurs revenus disponibles. Je pense également que le secteur agricole a un rôle essentiel à jouer dans la sécurité alimentaire. Il faut encourager un retour vers la terre et faciliter l’accès aux terres pour les entrepreneurs, afin de développer une véritable logique d’autosuffisance alimentaire. Par ailleurs, le port de Port-Louis a un rôle stratégique à assumer. Aujourd’hui, le coût du fret maritime est extrêmement élevé. Il est donc nécessaire de mettre en place des incitations pour attirer davantage de navires et faire de Port-Louis un hub de transit vers l’Afrique. Cela permettrait de réduire les coûts de transport, qui restent l’un des principaux freins à la compétitivité et au pouvoir d’achat. »
Tahir Wahab : « La première des priorités, c’est d’éviter cette situation inflationniste et la hausse des prix en général. Il faut contrôler les augmentations de prix. C’est la grande attente des Mauriciens. S’il faut puiser dans le « Consolidated Fund », il faudra le faire. Les consommateurs ne peuvent pas continuer à subir ces augmentations sans compter qu’il y a eu parallèlement une réduction des allocations sociales. Autre priorité : il faut créer de nouveaux secteurs et relancer ceux qui peuvent générer des revenus additionnels. Jusqu’ici, il n’y a eu que des discours, mais on ne fait pas grand-chose en termes de mise en place des bases de nouvelles économies comme l’économie bleue, l’économie verte ainsi que l’économie digitale, qui peut apporter une certaine efficience dans le secteur public. Il faut automatiser certaines activités dans le secteur public afin de réduire les dépenses de l’État et apporter davantage d’efficience. Une économie basée sur la technologie comme c’est le cas à Dubaï réduit les dépenses inutiles et apporte de l’efficacité. Cela attirera aussi les investisseurs. Il est également important de contrôler les dépenses et d’éviter les gaspillages dans tous les secteurs, par exemple dans les hôpitaux. Il faut revoir les coûts et le planning des grands projets. Certains projets pourraient être reportés afin d’éviter les gaspillages. Un ministère qui a eu un budget l’année dernière ne devrait pas automatiquement recevoir davantage ou même le même montant. Il faut challenger certaines activités pour voir où l’on peut économiser. Le rapport de l’Audit donne beaucoup d’exemples sur les économies possibles. On ne réinvente donc pas la roue. »
Georges Chung : « Des mesures de stimulation tous azimuts pour relancer notre secteur d’exportation et lancer véritablement ce nouveau pilier qu’est l’économie bleue. Il faudra agir très vite avant que la situation ne se détériore davantage. »
Roshan Jhummun : « Il faut un Budget orienté à 200 % vers la croissance. Il faut agrandir le gâteau national afin que tout le monde puisse en bénéficier. »
Tahir Wahab : « Il faut impérativement des mesures pour freiner la hausse des prix, éviter les gaspillages, attirer les investisseurs et protéger les PME. Aujourd’hui, on ne parle plus assez de démocratisation de l’économie. Les conglomérats s’étendent même dans des marchés de niche traditionnellement occupés par les PME. Par conséquent, l’économie ne se diversifie pas suffisamment et les Mauriciens n’en bénéficient pas pleinement. »
Azad Jeetun : « Il faut des mesures pour attirer l’investissement, contrôler l’inflation et booster la croissance. Rien ne doit être exclu pour atteindre ces trois objectifs. »
…Et ce qu’il ne doit pas contenir
Roshan Jhummun : « Il ne faudrait pas imposer de nouveaux fardeaux à la classe moyenne, qui souffre déjà beaucoup. »
Tahir Wahab : « Il ne faut pas d’un Budget d’austérité. Ce serait contre-productif, car cela découragerait les investissements. Les gens réfléchiront à deux fois avant d’investir à Maurice si nous allons dans cette direction. Deuxièmement, le Budget ne doit pas contenir de mesures qui remettent en cause l’État-providence. C’est l’un des éléments qui a permis à Maurice et aux Mauriciens de devenir une nation résiliente. »
Azad Jeetun : « Il y a beaucoup de priorités. Rien n’est exclu, même une augmentation de taxes. »
Georges Chung : « Il faut surtout éviter tout ce qui pourrait détériorer davantage notre facture d’importation et faire gonfler encore plus la dette nationale. »
Pour Tahir Wahab, le mot d’ordre doit être l’action. « Il faut commencer à travailler activement dans tous les ministères. Il faut éviter les abus et les gaspillages, tout en consolidant la bonne gouvernance et en disant non à la corruption », ajoute-t-il.
La discipline et la productivité doivent être les maîtres-mots pour tout le monde, avance Azad Jeetun. « On parle d’austérité et du fait qu’il faut se serrer la ceinture, mais je ne pense pas que cela soit acceptable aujourd’hui compte tenu des difficultés que rencontrent déjà les citoyens. C’est la discipline et la productivité qui doivent primer et le bon exemple doit venir d’en haut », soutient l’économiste.
Le maître-mot doit être la diversification à tous les niveaux, fait ressortir Roshan Jhummun. « Il faut aussi se tourner vers d’autres pays, diversifier nos marchés et attirer davantage d’investisseurs », soutient-il. Il estime qu’il faut aussi trouver le juste équilibre entre revenus et dépenses. « Il sera impossible de réduire la dette du jour au lendemain, surtout avec des dépenses structurelles qu’on ne peut pas simplement couper comme la santé et l’éducation », ajoute-t-il.
« Il faut penser davantage à produire et produire, plutôt qu’à consommer et consommer des choses qui ne sont pas nécessaires », recommande Georges Chung.
La TVA doit être repensée de manière progressive, estime Roshan Jhummun. « Aujourd’hui, un taux unique de 15 % s’applique à la majorité des produits. Il serait plus équitable d’introduire plusieurs paliers : 0 %, 5 %, 10 %, 15 %, et jusqu’à 20 % pour les produits de luxe. L’objectif est d’instaurer une fiscalité plus juste, où les produits essentiels restent faiblement taxés, tandis que les biens de luxe contribuent davantage », recommande-t-il.
Roshan Jhummun estime qu’il est essentiel de revoir la réforme de pension dès que l’occasion se présente. Il propose une pension partielle dès 60 ans, puis la pension complète à partir de 65 ans.
À partir de 60 ans : une pension partielle de Rs 9 000
Entre 61 et 64 ans : une augmentation graduelle de la pension
À 65 ans : l’accès à la pension complète de Rs 15 000