Mise à jour: 11 janvier 2026 à 16:30

Briser le silence : Maurice face à sa crise de santé mentale

Par Guest .
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Environ 11,4 % de la population mauricienne souffre d’un trouble mental ou d’une addiction.
Environ 11,4 % de la population mauricienne souffre d’un trouble mental ou d’une addiction.

La santé mentale est un enjeu sérieux que la population mauricienne doit impérativement prendre en compte. Trop peu de personnes parlent de la santé mentale et de son importance. Pour de nombreuses familles, il demeure même tabou d’évoquer leur bien-être psychologique. Pourtant, la santé mentale est tout aussi essentielle que la santé physique, et il est regrettable qu’elle ne soit pas traitée avec le même degré de sérieux.

Lorsque vous souffrez de dépression, les réactions sont souvent du type : « C’est juste une phase », « to pa kapav ena depresion, mo pli strese ki twa », ou encore « to pena rezon pou ena depresion ». Ce même manque de considération s’applique à d’autres troubles mentaux. Or, de la même manière que l’on peut tomber malade physiquement, on peut aussi souffrir de troubles psychiques.

« La santé mentale doit être traitée avec la même importance que la santé physique – non comme une question secondaire, mais comme une priorité nationale urgente »

Il est nécessaire de renforcer la sensibilisation, d’encourager des discussions ouvertes et d’organiser des ateliers pour aider les personnes à apprendre à faire face et à gérer les difficultés liées à la santé mentale. Il ne s’agit pas de dire « to pena problem dan to lavi, to pa gagn drwa depresif », mais plutôt : « que pouvons-nous faire pour améliorer la situation, ou du moins pour mieux la gérer ? »

Les problèmes de santé mentale peuvent prendre de nombreuses formes : stress post-traumatique (PTSD), dépression, anxiété, trouble bipolaire, schizophrénie, pour n’en citer que quelques-uns. Vivre avec un trouble mental est souvent perturbant, déroutant et angoissant, surtout au début. On peut y voir un signe de faiblesse ou craindre de « perdre la raison ». Ces peurs sont fréquemment renforcées par des représentations irréalistes de la santé mentale dans les médias, ce qui rend plus difficile la prise de parole ou la recherche d’aide, et accentue l’isolement et la détresse. 

Une crise invisible aux chiffres alarmants

En réalité, les troubles mentaux sont une expérience humaine courante. La plupart des gens connaissent quelqu’un qui a traversé une difficulté liée à la santé mentale. Ils peuvent toucher n’importe qui, quel que soit le milieu social. Avec une combinaison adéquate de soins personnels, de traitement et de soutien, le rétablissement est possible.

Maurice fait actuellement face à une crise de santé mentale sans précédent, qui ne peut plus être dissimulée derrière la stigmatisation ou le silence. Les données de 2023/2024 indiquent que 11,4 % de la population mauricienne – soit environ 100 000 personnes – souffre d’un trouble mental ou d’une addiction. Cela représente un Mauricien sur dix confronté à la dépression, à l’anxiété, aux traumatismes, aux addictions ou à des troubles psychiatriques plus sévères. 

Les établissements de santé publics ont enregistré 80 000 consultations psychiatriques en 2022, et le Brown Séquard Mental Health Centre, à lui seul, a comptabilisé 29 000 admissions, soit une augmentation de 11,5 % par rapport à 2021, ainsi que 6 265 nouveaux cas de santé mentale, en hausse de 13,7 %. De manière alarmante, chez les enfants, 297 nouveaux cas ont été recensés en 2022, soit une augmentation de 32,7 % en une seule année. Les spécialistes alertent également sur la hausse des cas de la maladie d’Alzheimer, soulignant la complexité croissante des enjeux de santé mentale dans une population vieillissante.

Malgré ces chiffres, la stigmatisation continue d’ériger un mur invisible autour de la santé mentale. Beaucoup hésitent à consulter par crainte du stéréotype selon lequel « si to al Brown Séquard, to bizin fou ». Les professionnels de la santé mentale rappellent pourtant que le Brown Séquard, comme tout autre centre de soins spécialisés, prend en charge un large éventail de troubles, allant de l’anxiété et de la dépression aux traumatismes, à la démence et aux troubles du comportement chez l’enfant. Mettre fin à la stigmatisation est aussi essentiel que le développement des services.

Briser le silence pour sauver des vies

À travers mon expérience personnelle, j’ai vu trop de personnes lutter contre la dépression, l’anxiété, le PTSD et bien d’autres troubles. Récemment, le pays a été profondément bouleversé par des histoires tragiques de Mauriciens ayant mis fin à leurs jours. Ce ne sont pas de simples statistiques : c’était des personnes réelles, avec des familles, un avenir et des rêves. De la même manière que l’on soigne un rhume avant qu’il ne s’aggrave, nous devons prendre en charge la dépression, l’anxiété et les traumatismes avant qu’ils ne nous détruisent. Le silence ne devrait jamais être la raison pour laquelle quelqu’un n’est plus parmi nous. Nous devons parler davantage de santé mentale, et non moins.

Maurice dispose depuis des années d’une loi et d’une politique en matière de santé mentale, mais leur mise en œuvre reste insuffisante. Les services communautaires demeurent limités, et l’accès dépend souvent de la localisation géographique, du niveau de sensibilisation et des moyens financiers. Je le répète : la santé mentale doit être traitée avec la même importance que la santé physique – non comme une question secondaire, mais comme une priorité nationale urgente.

Maurice se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Avec plus de 100 000 personnes concernées, une augmentation constante des cas psychiatriques et des suicides qui endeuillent des familles entières, le pays ne peut plus se permettre de chuchoter à propos de la santé mentale. La hausse de la dépression, de l’anxiété, des troubles liés à la consommation de substances, de la démence et de la détresse chez les jeunes souligne l’urgence de faire de la santé mentale une priorité nationale, dans les faits et non seulement dans les discours. Surtout, il est temps de mettre fin à la peur, au jugement et aux stéréotypes selon lesquels demander de l’aide serait un signe de folie. Chercher de l’aide est un acte de courage – et souvent un acte qui sauve une vie.

Maurice est à un moment charnière de son histoire. Le pays choisira-t-il de parler ouvertement, de soutenir avec compassion et d’agir avec détermination ? Ou le silence continuera-t-il d’emporter ceux qui auraient pu être sauvés ?

Niharika Akaloo, étudiante en droit et militante socio-environnementale

Bio Express

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Niharika Akaloo

Niharika Akaloo, 24 ans, habitante de Rivière-Noire, est étudiante en droit et militante socio-environnementale, engagée en faveur de la justice et d’un changement porteur de sens. Animée par la volonté de remettre en question les normes sociales établies, elle milite pour la protection de l’environnement et l’équité sociale. Elle mobilise à la fois l’activisme et le droit comme outils pour lutter contre les injustices systémiques. Convaincue de la nécessité de questionner le statu quo, elle œuvre pour un avenir plus juste, durable et inclusif.

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