[Blog] « Une dette de 400 ans » : l’initiative du Ghana à l’ONU et l’héritage sombre de la traite transatlantique
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Par Ali Bilgenoglu, professeur associé au département des relations internationales de l’Université Aydın Adnan Menderes, en Turquie
Un vote historique s’est tenu à l’Assemblée générale des Nations unies le 25 mars 2026. Une résolution portée par le Ghana, reconnaissant la traite transatlantique des esclaves comme le « crime le plus grave contre l’humanité », a été adoptée par 123 voix pour, avec 52 abstentions et 3 votes contre.
Le texte condamne la déportation forcée et l’esclavage de millions d’Africains sur une période de 400 ans, qualifiés parmi les plus grandes injustices de l’histoire. Il appelle également les États membres à présenter des excuses officielles pour leur rôle dans la traite négrière et à contribuer à un fonds de réparations. Il demande en outre la restitution des artefacts africains et des archives nationales pillés, aujourd’hui conservés dans des institutions occidentales.
Cette décision, à forte portée politique et morale, intervient dans un contexte de débats marqués par l’opposition de certains pays d’Amérique du Nord et d’Europe. Les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres nations européennes, historiquement au cœur du système esclavagiste, sont notamment critiqués pour leur refus de s’engager dans une démarche d’excuses.
Entre le début du XVIe siècle et la fin du XIXe siècle, près de 13 millions d’Africains ont été déportés vers les Amériques dans le cadre du commerce triangulaire, le plus vaste système de migration forcée de l’histoire. On estime que 2,5 millions d’entre eux ont perdu la vie durant la traversée, en raison des conditions inhumaines, des maladies et des mauvais traitements.
Ce commerce reposait sur un système en trois étapes : des marchandises européennes étaient d’abord échangées contre des esclaves en Afrique ; ces derniers étaient ensuite transportés vers les Amériques dans des conditions extrêmement dures ; enfin, les produits issus de leur travail forcé - sucre, coton, café ou tabac - étaient renvoyés vers l’Europe, générant d’importants profits.
Ce cycle a contribué à l’enrichissement de l’Europe et des États-Unis, tout en fragilisant durablement les sociétés africaines. Plusieurs travaux académiques, notamment ceux d’Eric Williams et de Joseph Inikori, soulignent que les profits de la traite ont largement contribué au financement de la révolution industrielle en Europe, ainsi qu’au développement des institutions financières et du commerce maritime.
Des villes comme Liverpool et Bristol, en Angleterre, ont vu leur essor économique largement alimenté par ces activités. Aux États-Unis, la richesse initiale du pays s’est en grande partie construite sur le travail forcé dans les plantations du Sud, tandis que les industries du Nord bénéficiaient indirectement de ces profits.
Selon l’économiste Nathan Nunn, les régions africaines les plus touchées par la traite sont aujourd’hui parmi les plus pauvres, mettant en évidence un lien entre l’intensité historique de l’esclavage et les difficultés économiques actuelles.
Pour de nombreux observateurs, la traite transatlantique constitue ainsi non seulement un crime contre l’humanité, mais aussi un facteur déterminant des inégalités structurelles persistantes. Dans ce contexte, l’initiative du Ghana est perçue comme une tentative majeure de reconnaissance historique, même si elle se heurte encore à des résistances sur la scène internationale.
TRT World