[Blog] Maurice à l’épreuve : où en est l’économie et que faut-il faire maintenant?
Par
Guest .
Par
Guest .
Par Roomesh Ramchurn, Partner chez Forvis Mazars
Les chiffres sont sans appel : l’économie mauricienne résiste, mais elle s’essouffle. La croissance tient encore, l’inflation a reflué et les réserves de change offrent un certain coussin de sécurité. Cependant, derrière cette façade de stabilité, les faiblesses s’accumulent : dette publique élevée, déficits persistants, investissement productif insuffisant, perte de compétitivité, pénurie de compétences, vieillissement démographique et vulnérabilité accrue aux chocs extérieurs.
Autrement dit, Maurice n’est pas au bord de l’effondrement, mais le pays ne peut plus se contenter de gérer l’urgence. Il doit corriger ses fragilités de fond s’il veut retrouver une trajectoire solide de croissance.
Le premier constat est clair : la croissance ralentit. Après 4,7 % en 2024, elle est tombée à 3,2 % en 2025 et devrait encore fléchir en 2026. Cela veut dire que l’économie avance, mais trop lentement pour réduire rapidement la dette, créer suffisamment d’emplois qualifiés et répondre à la montée des attentes sociales.
L’inflation, elle, a nettement reculé après son pic de 2022. C’est une bonne nouvelle. Mais pour les ménages, la réalité reste brutale : les prix ont augmenté durablement et le coût de la vie demeure lourd, en particulier pour les classes moyennes et les foyers les plus modestes.
Le véritable point de tension reste toutefois les finances publiques. La dette publique avoisine toujours 88 % à 90 % du PIB. À ce niveau, elle devient un frein. Chaque roupie absorbée par le service de la dette est une roupie qui n’est pas investie dans les routes, l’eau, l’éducation, la santé, la transition énergétique ou la modernisation de l’économie. À cela s’ajoute un déficit extérieur qui demeure structurellement préoccupant.
Certes, les réserves de change se sont renforcées, mais l’économie reste dépendante des importations, tandis que les exportations productives progressent trop lentement. Le cœur du problème est là : le pays consomme encore plus qu’il ne transforme, et investit encore trop dans des actifs peu productifs, notamment l’immobilier, au détriment des secteurs qui créent réellement de la valeur.
Le marché du travail illustre lui aussi les contradictions de l’économie mauricienne. Le chômage a baissé, mais les entreprises peinent toujours à recruter. Le pays compte encore des milliers de chômeurs alors que plusieurs secteurs dépendent de la main-d’œuvre étrangère. Cela traduit un problème bien connu, mais jamais réellement résolu : le décalage entre la formation, les compétences disponibles et les besoins réels de l’économie.
Dans le même temps, la productivité progresse trop lentement, alors que les coûts salariaux ont fortement augmenté. Résultat : la compétitivité s’érode, les marges des entreprises se contractent et le modèle de croissance devient de moins en moins soutenable. Le pays ne souffre donc pas seulement d’un problème conjoncturel, mais d’un problème de structure.
À ces fragilités économiques s’ajoutent des pressions démographiques et climatiques de plus en plus fortes. Le vieillissement de la population pèse déjà lourdement sur les pensions, la santé et les finances publiques. Dans le même temps, Maurice reste fortement exposé aux cyclones, à l’érosion côtière, au stress hydrique et aux perturbations du commerce mondial.
En réalité, le pays fait face à un double défi : restaurer ses équilibres économiques tout en préparant son modèle de développement aux chocs de demain. Voilà pourquoi la stabilité actuelle ne doit pas être confondue avec une véritable solidité.
Le Budget 2025/2026 a eu le mérite de reconnaître l’ampleur du problème et d’engager un début de redressement. Consolidation budgétaire, réforme fiscale, recentrage progressif du système de pension, nouveaux axes d’investissement, soutien à l’innovation, à la transition énergétique, à l’économie bleue, à l’agriculture et au numérique : le cap est globalement le bon. Mais il faut le dire clairement : ce budget ouvre la voie, il ne règle pas encore le problème. Il pose les premières pierres, sans achever l’édifice.
La première urgence reste budgétaire. Maurice doit continuer à assainir ses finances publiques, mais avec méthode. Il ne s’agit pas de couper indistinctement dans les dépenses. Il s’agit de dépenser mieux. Cela suppose de rationaliser les fonds extrabudgétaires, de remettre de l’ordre dans les organismes parapublics, de mieux cibler les aides sociales et de bâtir enfin une discipline budgétaire crédible, fondée sur des règles stables et transparentes. La réforme des pensions n’est plus un choix politique : c’est une nécessité économique.
La deuxième priorité est la productivité. Tant que Maurice ne produira pas mieux, plus vite et avec davantage de valeur ajoutée, elle restera prisonnière d’une croissance molle. Il faut donc une réforme plus ambitieuse de la formation technique et professionnelle, un meilleur arrimage entre l’école, l’université et l’entreprise, ainsi qu’un environnement qui pousse réellement les entreprises à innover, investir et monter en gamme.
L’investissement privé doit évoluer et se tourner davantage vers les secteurs productifs. La manufacture, l’agro-industrie, les services numériques, les énergies renouvelables, l’économie océanique et le tourisme à forte valeur ajoutée offrent d’importantes perspectives de croissance. À l’inverse, une dépendance excessive à l’immobilier spéculatif risque de limiter le développement durable de l’économie.
La troisième priorité est l’exécution. Trop de réformes annoncées à Maurice ont été ralenties, diluées ou affaiblies par les lenteurs administratives, le manque de coordination et l’insuffisance du suivi. Or, une bonne réforme mal exécutée finit par produire peu d’effet. Il faut donc accélérer les procédures, renforcer le pilotage des projets, clarifier les responsabilités et instaurer une véritable culture de résultats dans l’administration.
Parallèlement, Maurice doit renforcer son dispositif de financement de la résilience climatique. Cela passe par une mobilisation accrue de ressources concessionnelles et une meilleure couverture des risques liés aux catastrophes. Le pays doit également adopter des normes plus exigeantes pour les infrastructures de demain.
Au fond, le redressement économique de Maurice dépendra d’une chose simple : la capacité du pays à transformer ses constats en décisions, puis ses décisions en résultats. Les atouts existent encore, mais ils ne suffiront plus à eux seuls.
Pour renouer avec une croissance forte, réduire durablement la dette et restaurer sa compétitivité, Maurice devra engager une seconde vague de réformes, plus profonde, plus cohérente et surtout plus rigoureusement appliquée. Le temps des diagnostics est terminé, celui de l’exécution commence.