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[Blog] Le retour du pareil au même ?

Par Guest .
Publié le: 15 May 2026 à 15:15
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Par Santosh Neerohoo – Consultant en Gouvernance, Gestion des Risques et Audit Interne
Citoyen engagé pour l’avenir d’une île Maurice possible et durable

À peine 18 mois après le mandat historique de 60–0 accordé à l'Alliance du Changement, le pays assiste déjà à des tensions, repositionnements et ambiguïtés politiques qui donnent à certains Mauriciens un sentiment de profond malaise. Entre les calculs autour d'un éventuel deuxième mandat et le refus d'assumer pleinement le rôle d'opposant après une rupture avec le gouvernement, une question commence à émerger : le pays est-il redevenu secondaire face aux logiques politiques ?

L'indécence du moment

Il y a des moments où la politique cesse d'être simplement décevante pour devenir indécente.

L'indécence, d'un côté, de laisser déjà apparaître l'idée d'un deuxième mandat alors même que le premier, né d'un 60–0 historique et âgé de seulement 18 mois, n'a pas encore produit les transformations profondes que le pays attendait.

L'indécence, de l'autre, de quitter le gouvernement au nom d'un désaccord majeur, de provoquer une rupture politique nationale, puis de refuser ensuite d'assumer pleinement le rôle institutionnel que prévoit pourtant la démocratie parlementaire : celui de leader de l'opposition.

Le PM et l'ex-VPM demeurent deux figures majeures de l'histoire politique mauricienne. Mais la séquence actuelle donne le sentiment d'un malaise plus profond : celui d'une politique qui recommence progressivement à tourner autour d'elle-même.

L'un semble déjà regarder l'après.

L'autre refuse d'habiter complètement le présent.

Et entre les deux, le pays attend.

Le mandat que le peuple croyait avoir donné

Le mandat de 2024 n'était pas un mandat ordinaire. Le 60–0 accordé à l'Alliance du Changement représentait bien davantage qu'une victoire électorale spectaculaire. Il traduisait une lassitude nationale face aux dérives, aux tensions permanentes, aux scandales, à la perte de confiance dans les institutions et à l'impression d'un pays qui avançait sans véritable direction collective.

Le peuple n'avait pas voté pour revoir, à peine 18 mois plus tard, les mêmes réflexes de calcul politique, les mêmes repositionnements tactiques et les mêmes ambiguïtés qui ont longtemps fragilisé la crédibilité de la vie publique mauricienne.

Ce vote portait une exigence morale autant que politique.

Les Mauriciens espéraient un État plus discipliné, une gouvernance plus cohérente, une lutte crédible contre la corruption et les trafics, une réforme électorale sérieuse, davantage de méritocratie dans les nominations publiques et une véritable capacité d'exécution. Ils espéraient surtout que l'énergie politique soit enfin dirigée vers le pays réel plutôt que vers les équilibres internes du pouvoir.

Le PM, l'ex-VPM… et le retour du malaise politique

Dans toute démocratie, les ambitions existent. Les désaccords aussi. Mais lorsqu'ils apparaissent aussi tôt après un mandat exceptionnel, ils finissent par créer un décalage avec les attentes du pays.

Une partie de l'opinion publique commence aujourd'hui à ressentir ce décalage.

D'un côté, l'idée même d’un deuxième mandat évoqué trop tôt donne l'impression que la logique de conservation politique reprend déjà le dessus sur l'obligation de résultats. De l'autre, le départ du gouvernement suivi du refus d'assumer pleinement la fonction de leader de l'opposition crée une ambiguïté politique difficilement lisible pour une partie du pays. Une démocratie parlementaire fonctionne pourtant aussi par clarté institutionnelle : lorsqu'on rompt avec le pouvoir, encore faut-il accepter complètement la responsabilité politique qui accompagne cette rupture.

Le problème dépasse les personnes.

Ce qui inquiète progressivement, c'est la sensation de revoir apparaître les anciennes mécaniques du pouvoir mauricien : tensions permanentes, calculs de positionnement, rapports de force internes, communication ambiguë et politique spectacle. C'est précisément ce que beaucoup de citoyens pensaient avoir rejeté en 2024.

Pendant ce temps, le pays réel attend

Pendant que la sphère politique se regarde elle-même, le pays réel continue d'avancer avec ses propres angoisses et ses propres urgences.

Les familles subissent toujours le poids du coût de la vie. Les jeunes cherchent des perspectives plus stables. Les entreprises attendent davantage de visibilité économique. La drogue continue de détruire des vies et des familles entières. L'insécurité nourrit un malaise diffus. Les routes meurtrières rappellent presque chaque semaine les failles profondes du système.

Dans le même temps, les attentes autour de la réforme électorale, de la modernisation de l'État, de la méritocratie, de la lutte contre la fraude et la corruption, ou encore de la reconstruction de la confiance institutionnelle restent immenses. C'est cela, pourtant, que le mandat historique de 2024 devait permettre d'accélérer.

Le véritable danger est donc moins une crise politique ouverte qu'une lente dérive vers une transition politique permanente où les calculs finissent progressivement par absorber l'essentiel de l'énergie publique.

Une économie prise en étau

Maurice n'évolue pas dans un vacuum. Pendant que la sphère politique se consume dans ses propres tensions, l'économie nationale fait face à des pressions externes d'une intensité rare.

Les tensions militaires au Moyen-Orient - et leur potentiel d'embrasement régional - pèsent directement sur les prix du pétrole et la sécurité des routes maritimes mondiales. Pour une île comme Maurice, dont l'approvisionnement énergétique et logistique dépend entièrement de ces corridors, une escalade n'est pas une abstraction géopolitique. Elle se traduit immédiatement : en coûts de fret, en prix à la pompe, en inflation sur les biens essentiels.

La dépendance structurelle aux importations reste l'une des vulnérabilités fondamentales du pays. Une inflation importée - alimentée par la volatilité des prix mondiaux des matières premières, de l'énergie et des denrées alimentaires - continue de peser directement sur le pouvoir d'achat des ménages, sans que la politique intérieure dispose de leviers suffisants pour l'absorber pleinement.

Le tourisme, pilier essentiel de l'économie mauricienne, n'est pas à l'abri. Les chocs externes - instabilité géopolitique, ralentissement des économies émettrices, fluctuations des coûts de transport aérien - peuvent affecter rapidement les flux de visiteurs et les recettes en devises, fragilisant un secteur sur lequel repose une part significative de l'emploi et de la croissance.

La roupie, quant à elle, subit les effets cumulés de ces pressions : un différentiel d'inflation persistant, des sorties de devises et une incertitude sur les réserves pèsent sur sa trajectoire. La stabilité monétaire n'est pas un indicateur technique parmi d'autres - elle conditionne directement le quotidien des familles et la compétitivité des entreprises.

C'est dans ce contexte de contraintes externes que le pays a plus que jamais besoin d'un gouvernement pleinement concentré sur l'exécution, la cohérence économique et la crédibilité institutionnelle. Chaque semaine d'énergie politique absorbée par les calculs internes est une semaine perdue face à des défis qui, eux, n'attendent pas.

Le vrai risque : le retour du "pareil au même"

Le problème fondamental est peut-être là.

Une partie croissante du pays commence à se demander si le système politique mauricien finit toujours, tôt ou tard, par retomber dans les mêmes logiques de pouvoir, quels que soient les discours de rupture ou les mandats exceptionnels.

Cette impression est dangereuse. Parce qu'elle nourrit progressivement une fatigue démocratique faite de désillusion, de cynisme et d'érosion de confiance. Or, dans une petite démocratie ouverte comme Maurice, la confiance publique n'est pas un simple sentiment. Elle constitue une infrastructure essentielle de stabilité économique, institutionnelle et sociale.

Quand cette confiance se fissure, les investisseurs deviennent prudents, les administrations ralentissent, les réformes perdent leur élan et le peuple commence à douter de la capacité réelle du système à se transformer.

Le peuple mauricien n'a pas accordé un 60–0 pour revoir trop rapidement les vieux réflexes du pouvoir. Il l'a accordé pour permettre une rupture, une stabilisation et une reconstruction nationale.

Conclusion

L'Histoire offre rarement des fenêtres politiques aussi puissantes qu'un mandat de 60–0.
Mais elle montre aussi que les grandes majorités deviennent vulnérables lorsqu'elles commencent trop tôt à penser à leurs équilibres internes, à leurs ambitions futures ou à leur survie politique.

Le peuple, lui, attend toujours des résultats, des réformes et une direction claire. 
Et l'Histoire retiendra moins les tactiques des uns et des autres que leur capacité - ou leur incapacité - à transformer un mandat exceptionnel en véritable projet national.

© Santosh Neerohoo – Mai 2026

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