[Blog] Et que veut le peuple ?
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La lassitude nationale face à l’incertitude politique et au risque économique
Par Santosh Neerohoo – Consultant en Gouvernance, Gestion des Risques et Audit Interne Citoyen engagé pour l’avenir d’une île Maurice possible et durable
Et que veut le peuple
Le peuple ne demande pas des épisodes politiques à rebond. Il demande une chose simple et exigeante à la fois : gouverner. Gouverner, ce n’est pas seulement parler, ni occuper l’espace médiatique. Gouverner, c’est décider, expliquer, exécuter - puis assumer. C’est fournir de la direction, de la cohérence et de la stabilité dans un monde déjà instable. Le mandat confié à l’Alliance du Changement n’était pas un mandat de spéculation permanente. Il était un mandat de travail, de discipline et de résultats. Soixante sièges sur soixante n’ont pas été accordés pour nourrir des équilibres internes fragiles, mais pour produire une action publique forte, lisible et efficace. Pourtant, depuis plusieurs semaines, le pays semble glisser d’une phase d’espoir vers une phase d’attente anxieuse. Les citoyens perçoivent que l’énergie politique est aspirée par des tensions internes plutôt que dirigée vers la relance économique, la réforme de l’État et la protection du pouvoir d’achat.
Quand la politique devient un facteur de risque
Dans toute économie moderne, la politique n’est pas neutre. Elle est soit un stabilisateur, soit un amplificateur de risque. Lorsqu’un gouvernement est perçu comme cohérent, discipliné et orienté vers l’exécution, les marchés, les investisseurs et les ménages adaptent leur comportement de manière constructive. Ils investissent, consomment et prennent des risques mesurés. À l’inverse, lorsque l’exécutif paraît fragmenté, hésitant ou contradictoire, le pays entre dans une zone grise : les décisions sont retardées, les projets suspendus, la confiance s’effrite. Ce phénomène n’a rien d’abstrait. Il affecte directement les prêts bancaires, les projets immobiliers, l’investissement étranger, la création d’emplois et même la planification des ménages. C’est dans ce contexte que les débats autour du pilotage économique prennent une dimension bien plus large que la simple arithmétique des portefeuilles. Ils touchent à la lisibilité du pilotage du pays.
Une question simple, un enjeu majeur
Le cœur du débat est, au fond, assez simple : comment est organisée la responsabilité exécutive pour la politique économique et financière du pays, et comment cette responsabilité est-elle exercée de manière continue, lisible et arbitrée au sein du gouvernement ? Lorsque cette architecture devient floue, tout le reste se brouille. Les réformes ralentissent. Les administrations hésitent. Les partenaires internationaux doutent. Et la population commence à se demander si les priorités nationales sont réellement au sommet de l’agenda politique. Il ne s’agit pas de personnes ni de portefeuilles, mais de lisibilité institutionnelle. Ce n’est pas un débat partisan. C’est une question de gouvernance.
La perspective du citoyen “lambda”
Le citoyen “lambda” est, comme tout être humain, doté d’une capacité de perception, d’un ressenti et d’une faculté de jugement. C’est à travers ces trois dimensions qu’il vit et interprète la situation politique - et c’est avec ces mêmes facultés qu’il a accordé un mandat absolu, en toute connaissance et en toute confiance.
La perception
Ce que les citoyens observent aujourd’hui, ce n’est pas seulement une discussion sur des postes. C’est une impression de désordre. Des messages contradictoires. Des rumeurs qui circulent plus vite que les clarifications officielles. Des déclarations publiques suivies de silences prolongés. Dans un pays aussi exposé que Maurice - dépendant du tourisme, de la finance, de l’investissement et de la réputation internationale - la perception est presque aussi importante que la réalité. Lorsque la perception devient celle d’un pouvoir hésitant, le dommage est déjà en cours.
Les Mauriciens perçoivent surtout une chose : l’État semble ralentir alors que 2026 devait être l’année du redémarrage.
Le ressenti
Derrière les débats politiques, il y a des familles. Des parents qui paient des prêts. Des jeunes qui cherchent un emploi. Des entrepreneurs qui hésitent à investir. Des retraités qui surveillent l’inflation. Ils ne lisent pas les communiqués. Ils ressentent simplement que l’atmosphère est instable. Et l’instabilité génère la peur. La peur pousse à l’épargne, au report de décisions, au retrait. C’est ainsi que la politique devient un frein économique.
La faculté de jugement
Un mandat électoral n’est pas une récompense à se partager. C’est une responsabilité à exercer. Une coalition peut avoir des divergences - c’est normal. Mais elle a le devoir de les gérer sans exposer le pays à l’incertitude permanente. Un État ne peut pas fonctionner comme un forum politique permanent. Il a besoin de décisions, de hiérarchies claires et de mécanismes d’arbitrage crédibles.
2027 contre 2026 : le vrai danger
Une inquiétude grandissante traverse le pays : celle de voir les calculs politiques du cycle de mi-mandat (2027) prendre le pas sur les priorités économiques de 2026. Or, le gouvernement dispose encore de quatre années pleines de mandat pour gouverner. Avec une majorité de 60–0, il bénéficie d’un capital politique exceptionnel. La véritable échéance, celle devant laquelle il sera jugé par le peuple, n’est pas 2027 mais l’élection générale de 2029, sur la base d’un bilan réel. Avec une majorité de 60–0, le gouvernement dispose d’un capital politique exceptionnel. Dans un tel contexte, les calculs de positionnement prématurés ne sont pas seulement inutiles : ils sont contre-productifs, car ils détournent l’énergie politique de la seule chose qui compte à ce stade du mandat - l’exécution
2026 est donc l’année clé du redémarrage économique. C’est l’année où doivent être consolidés les choix budgétaires, les réformes structurelles et la crédibilité internationale. Si cette année est absorbée par des jeux de positionnement prématurés, le coût ne sera pas politique - il sera économique et social, et il se paiera pendant des années.
La parole et le silence
Un autre facteur de fragilité est l’asymétrie de communication. D’un côté, des déclarations parfois fragmentées. De l’autre, des silences prolongés. Entre les deux, un vide informationnel s’installe. En gouvernance, ce vide n’est jamais neutre. Il est immédiatement rempli par des rumeurs, des interprétations, des spéculations et des lectures intéressées. Plus le silence dure, plus la perception de désordre s’ancre, même lorsque des décisions sont en cours de préparation. Un pays ne peut pas être gouverné par interprétation. Il doit être gouverné par des décisions explicites, expliquées dans un langage clair, afin que les citoyens, les institutions et les partenaires économiques sachent où va le pays et sur quoi ils peuvent compter.
Ce que veut réellement le peuple
Le peuple ne demande ni des héros ni des boucs émissaires. Il demande : de la clarté, de la stabilité, de l’exécution, et du respect pour le mandat qu’il a donné.
• La clarté, c’est savoir qui décide, qui est responsable et où va le pays. C’est la fin des zones grises, des messages contradictoires et des pouvoirs dilués.
• La stabilité, c’est la certitude que, malgré les débats et les divergences, l’État tient la barre.
• L’exécution, c’est la différence entre les annonces et les résultats.
• Le respect du mandat, c’est agir plutôt que négocier indéfiniment.
Le peuple veut que l’économie démarre, que les réformes avancent et que l’État fonctionne - non pas dans les communiqués, mais dans la réalité quotidienne.
La “rupture” : de la promesse politique à l’épreuve de la gouvernance
La notion de rupture occupe une place centrale dans le discours politique de ces dernières années. Elle a servi à exprimer une volonté de changement, de restauration de l’éthique publique, de réformes institutionnelles et de justice sociale. Mais toute promesse politique, une fois le pouvoir exercé, devient une exigence de gouvernance. La rupture ne se mesure plus alors en slogans, mais en décisions, structures et résultats.
Une véritable rupture se manifeste lorsque :
• les institutions deviennent plus cohérentes,
• la méritocratie et la transparence s’imposent,
• l’État de droit est renforcé,
• la lutte contre la drogue et la corruption est effective,
• les grandes réformes - notamment électorales et économiques - avancent,
• et surtout lorsque le vécu quotidien du peuple s’améliore : croissance, emploi, coût de la vie, opportunités pour les jeunes. Faute de traduction concrète, la rupture risque de se réduire à une rupture déclarative : un mot-symbole puissant, mais sans portée réelle.
Proposition de quelques mesures pour éclairer l’action
Dans une démocratie mature, la réflexion sur la qualité de la gouvernance ne relève pas uniquement des gouvernants. Les citoyens, les professionnels et les institutions ont aussi la responsabilité de contribuer au débat public lorsque la stabilité, la confiance et l’efficacité de l’État sont en jeu. Les propositions qui suivent sont non exhaustives. Elles ne constituent ni des injonctions ni un programme politique, mais des pistes de gouvernance soumises à la considération des dirigeants, qui doivent eux-mêmes composer avec leurs responsabilités, leurs contraintes institutionnelles et les réalités de l’exercice du pouvoir.
Elles visent simplement à suggérer des voies concrètes pour transformer un mandat exceptionnel en action publique plus lisible, plus stable et plus efficace.
Cinq mesures de gouvernance pour faire passer la “rupture” du slogan à l’action
1) Une clarification écrite de l’architecture exécutive
Un document public précisant qui détient quelle responsabilité politique, pour quels dossiers prioritaires 2026, avec quels objectifs mesurables et quels mécanismes d’arbitrage. Il s’agit de responsabilités politiques assumées devant le pays.
2) Un protocole de gouvernance de coalition
Des règles explicites sur la prise de décision, la solidarité gouvernementale, la gestion interne des désaccords et l’interdiction de régler les conflits par médias interposés. Une coalition gouverne par règles, pas par improvisation.
3) Un plan de 90 jours pour la relance
Dix priorités nationales, un calendrier public, des indicateurs simples et un point mensuel devant la nation. La confiance naît de l’exécution visible.
4) Une cellule de gestion des crises politiques
Un mécanisme restreint, piloté au plus haut niveau, pour anticiper, contenir et résoudre les tensions avant qu’elles ne deviennent des crises publiques. La gouvernance reprend le dessus sur l’improvisation politique.
5) Une doctrine de communication responsable, transparente et proactive
Parler moins, mais mieux. Décider avant d’annoncer. Expliquer avant de laisser spéculer. Et informer régulièrement le public sur l’état réel des discussions, des décisions et de leur mise en œuvre. La transparence renforce la confiance nationale.
Conclusion
Le peuple est souverain. Il a donné un mandat pour gouverner, pas pour tergiverser. Si la politique interne paralyse l’État, ce mandat devient une captivité nationale. L’histoire ne juge pas la taille d’une majorité. Elle juge l’usage qui en est fait.
© Santosh Neerohoo – Janvier 2026