[Blog] Dessalement : Quand le gouvernement découvre que l’eau de mer existe…après avoir laissé fuir celle des rivières
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Par Sunil Dowarkasing
Dans Astérix, Obélix ponctuait régulièrement les absurdités de l'Empire romain par une phrase devenue culte : “Ils sont fous, ces Romains !”
“Ils sont fous, ces décideurs politiques !”
Quand le gouvernement découvre que l'eau de mer existe… après avoir laissé fuir celle des rivières
Ce protocole d’accord illustre davantage l’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes structurels de l’eau qu’une véritable avancée. Après des décennies de sous-investissement dans la réduction des pertes d’eau, la protection des bassins versants et la réutilisation des eaux usées, Maurice se tourne désormais vers le dessalement, l’une des solutions les plus coûteuses et énergivores. Créer un nouveau comité technique et signer un nouvel accord international ne remplacera jamais les réformes attendues sur le terrain. Une fois de plus, le gouvernement semble privilégier les annonces et la coopération internationale plutôt que la résolution des causes profondes de la crise de l’eau.
À la lecture du dernier communiqué du Conseil des ministres annonçant la signature d'un protocole d'accord avec le Maroc sur le dessalement de l'eau de mer, la tentation est grande de moderniser la formule :
“Ils sont fous, ces décideurs politiques !”
Non pas parce que le Maroc n'a pas développé une expertise remarquable en matière de dessalement - c'est incontestable - mais parce que Maurice semble vouloir importer la solution la plus coûteuse avant d'avoir corrigé les problèmes les plus élémentaires de sa propre gestion de l'eau.
Le Conseil des ministres nous propose huit axes de coopération. Huit chapitres soigneusement emballés pour donner l'impression d'une grande stratégie nationale de l'eau. Mais derrière cette abondance de concepts, une question demeure : ces huit axes servent-ils à mieux gérer notre ressource ou simplement à noyer le projet de dessalement sous une avalanche de jargon technocratique ? Après tout, lorsqu'un projet est difficile à défendre, il suffit parfois de le diluer dans suffisamment de terminologie technique pour espérer que personne n'en remarque les contradictions.
Examinons-les.
1. Gestion intégrée des ressources en eau - un vieux concept présenté comme une nouveauté
La gestion intégrée des ressources en eau n'a rien de révolutionnaire. Ce concept repose sur une approche globale qui consiste à gérer de manière coordonnée les rivières, les nappes phréatiques, les barrages, les bassins versants, les forêts, l'agriculture, les eaux usées et les réseaux de distribution afin d'assurer une utilisation durable de la ressource. Or, Maurice ne découvre pas aujourd'hui cette approche. Depuis plus de vingt ans, elle figure dans les stratégies nationales, les rapports d'experts et les plans directeurs du secteur de l'eau. Pourtant, les mêmes problèmes persistent : plus de 60 % de l'eau potable produite se perd toujours dans les fuites du réseau, les bassins versants continuent de se dégrader, les nappes phréatiques subissent une pression croissante avec un taux de remplissage qui ne cessent de diminuer avec le bétonnage agressif et chaque épisode de sécheresse entraîne les mêmes restrictions d'eau. Dès lors, avant d'aller chercher des solutions à Rabat, il serait peut-être plus judicieux de se demander pourquoi celles élaborées à Port-Louis n'ont jamais été pleinement mises en œuvre. Le véritable défi n'est pas un manque d'expertise ni de stratégie ; il réside avant tout dans un déficit de gouvernance, de volonté politique et de mise en application. Après tout, comme dirait Obélix, “ils sont fous, ces décideurs Mauriciens !” : ils partent chercher de nouvelles recettes à l'étranger alors qu'ils n'ont jamais pris la peine d'appliquer celles qu'ils possèdent déjà.
La théorie reste excellente… La pratique mauricienne beaucoup moins et maintenant on préfère celle du Maroc.
2. Économie de l'eau et gestion de la demande
Conservation de l'eau : le meilleur litre est celui que l'on ne perd pas
Le Conseil des ministres met en avant la conservation de l'eau et les stratégies de gestion de la demande comme un axe majeur de sa coopération avec le Maroc. L'intention est louable, mais elle soulève une contradiction difficile à ignorer. Comment peut-on sérieusement parler d'économie d'eau alors que plus de la moitié de l'eau potable produite à Maurice se perd encore dans les canalisations avant même d'atteindre les consommateurs ? Le véritable défi du pays n'est pas seulement de produire davantage d'eau, mais d'abord de préserver celle qu'il produit déjà. Investir dans des usines de dessalement tout en laissant un réseau de distribution vétuste continuer à fuir revient à remplir une baignoire sans avoir pris la peine d'en remettre le bouchon. Le problème fondamental de Maurice n'est donc pas uniquement le manque d'eau ; c'est surtout le gaspillage massif d'une ressource précieuse, conséquence de décennies de sous-investissement dans les infrastructures et d'une gestion défaillante du réseau. Avant de chercher à produire des millions de litres supplémentaires, il serait peut-être plus rationnel de commencer par sauver les millions de litres qui disparaissent chaque jour sous nos pieds.
Après tout, le litre d'eau le moins cher, le plus écologique et le plus durable reste celui que l'on ne perd jamais.
3. Dessalement de l'eau de mer- Transformer la mer en robinet… grâce au charbon.
Voilà la grande nouveauté!
La mesure phare du protocole d'accord est sans conteste l'étude, la conception, la construction et l'exploitation d'usines de dessalement de l'eau de mer. Sur le papier, l'idée paraît séduisante : entourée par l'océan, Maurice pourrait transformer une ressource apparemment inépuisable en eau potable. Mais derrière cette promesse se cache une réalité beaucoup moins reluisante. Le dessalement figure parmi les méthodes les plus coûteuses et les plus énergivores de production d'eau potable. Produire 1 000 litres d'eau dessalée nécessite en moyenne entre 3 et 4 kWh d'électricité, sans compter les coûts d'investissement, d'entretien des installations et de remplacement des membranes. Or, à Maurice, plus de 82 % de l'électricité est encore produite à partir du charbon et des produits pétroliers. Le paradoxe est donc saisissant : au moment où le gouvernement affirme vouloir atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 et réduire les émissions de gaz à effet de serre, il envisage de développer une technologie qui nécessitera davantage d'électricité produite essentiellement à partir d'énergies fossiles. En d'autres termes, pour fabriquer de l'eau, nous risquons d'émettre encore plus de carbone. C'est une logique qui frise l'absurde : prétendre résoudre une partie des conséquences du changement climatique en renforçant la dépendance à l'énergie qui en est l'une des principales causes. Comme l'aurait sans doute résumé Obélix en découvrant une telle stratégie : « Ils sont fous, ces p……………… ! »
4. Développer les ressources non conventionnelles- pourquoi choisir d'abord la solution la plus coûteuse ? Pourquoi chercher des ressources extraordinaires quand on gaspille les ressources ordinaires ?
Le protocole d'accord prévoit également le développement des ressources en eau dites « non conventionnelles », notamment le dessalement de l'eau de mer, la réutilisation des eaux usées traitées et la récupération des eaux pluviales. En théorie, cette approche mérite d'être encouragée, car la diversification des sources d'approvisionnement est indispensable dans un contexte de changement climatique. Toutefois, le choix des priorités interroge. Pourquoi privilégier d'emblée la technologie la plus complexe et la plus coûteuse alors que Maurice n'exploite toujours pas pleinement des solutions beaucoup plus simples, moins onéreuses et plus durables ? La pluie continue de tomber gratuitement sur l'île, une grande partie des eaux usées traitées pourrait être valorisée pour l'irrigation ou certains usages industriels, les barrages pourraient être gérés de manière plus efficace et les pertes considérables du réseau de distribution pourraient être réduites grâce à des investissements ciblés. Pourtant, au lieu de commencer par ces mesures de bon sens, le gouvernement semble préférer la solution qui exigera des investissements de plusieurs milliards de roupies ainsi que des coûts d'exploitation permanents.
À croire qu'en matière de politique de l'eau, le bon sens est devenu, lui aussi, une ressource non conventionnelle
5. Traitement des eaux usées-une ressource oubliée que l'on redécouvre soudainement
Enfin… trente ans après.
Le communiqué met en avant la coopération en matière de technologies de traitement des eaux usées comme s'il s'agissait d'un nouveau chantier pour Maurice. Pourtant, les technologies de traitement existent depuis longtemps et le véritable problème n'a jamais été un manque de savoir-faire, mais plutôt un manque de volonté de valoriser cette ressource. Pendant des années, plusieurs stations d'épuration ont connu des dysfonctionnements, des rejets d'eaux insuffisamment traitées ont continué d'affecter les rivières et les lagons, le taux de raccordement au réseau d'assainissement ( seulement 27%) demeure encore relativement faible et la réutilisation des eaux usées traitées reste marginale, alors qu'elle pourrait alimenter l'irrigation agricole, les espaces verts, certaines activités industrielles ou le nettoyage des marchés ou autres. Dans un pays confronté à un stress hydrique croissant, il est paradoxal de vouloir investir des milliards dans le dessalement de l'eau de mer tout en laissant une ressource déjà disponible être sous-exploitée. Avant de transformer l'eau salée en eau potable à grands renforts d'énergie et de dépenses publiques, il serait sans doute plus logique de tirer pleinement parti de l'eau que nous traitons déjà. Là encore, la priorité semble davantage être la construction de nouvelles infrastructures spectaculaires que l'optimisation de celles qui existent déjà.
6. Gestion des boues- redécouvrir aujourd'hui ce que l'on savait déjà hier
Le protocole d'accord met également l'accent sur la gestion et la valorisation des boues issues des stations d'épuration. Sur le principe, cette orientation est pleinement justifiée. Les boues ne sont plus considérées depuis longtemps comme un simple déchet : correctement traitées, elles peuvent être transformées en compost, en fertilisants agricoles, en biogaz ou encore en source d'énergie, s'inscrivant ainsi pleinement dans les principes de l'économie circulaire. Mais cette réalité scientifique et technique n'a rien de nouveau. Elle est connue depuis plusieurs décennies et de nombreux pays l'ont déjà intégrée dans leur politique de gestion des eaux usées.
La véritable question est donc ailleurs : pourquoi ce potentiel n'a-t-il jamais été pleinement exploité à Maurice ? Les boues n'ont pas attendu la signature d'un protocole d'accord avec le Maroc pour exister. Elles sont produites quotidiennement par nos stations d'épuration depuis des années. Si elles représentent aujourd'hui une opportunité, elles représentaient exactement la même opportunité hier. Le problème n'était pas l'absence de technologie ni le manque de connaissances, mais plutôt l'absence d'une vision politique capable de transformer un déchet en ressource.
Cette annonce donne ainsi l'impression que l'on redécouvre une évidence connue de longue date. Comme souvent, il faut attendre une coopération internationale pour présenter comme une innovation ce qui aurait pu être mis en œuvre depuis bien longtemps avec les compétences déjà disponibles dans le pays.
Après tout, les boues n'ont jamais eu besoin d'un passeport marocain pour devenir une ressource ; elles avaient surtout besoin d'une volonté politique mauricienne pour cesser d'être considérées comme un simple problème
7. Échange d'experts- Les experts voyagent beaucoup… les fuites d'eau beaucoup plus.
Le protocole d'accord prévoit également un échange d'experts et de personnel technique entre Maurice et le Maroc. En soi, la coopération scientifique est toujours bienvenue et personne ne contestera l'intérêt d'apprendre des expériences réussies d'autres pays. Toutefois, cette annonce soulève une question fondamentale : Maurice souffre-t-elle réellement d'un déficit d'expertise ou plutôt d'un déficit d'écoute de ses propres experts ? Le pays dispose déjà d'ingénieurs, d'hydrologues, de géologues, d'universitaires, de consultants, d'institutions spécialisées et de dizaines d'études réalisées au fil des années sur la gestion de l'eau. Les solutions existent depuis longtemps ; ce qui manque le plus souvent, ce n'est pas la compétence, mais la volonté politique de transformer les recommandations en actions.
L'histoire récente devrait pourtant inciter à une certaine prudence avant de croire que toute expertise étrangère constitue automatiquement une garantie de réussite. Maurice garde encore en mémoire l'expérience coûteuse de la Ring Road, conçue avec l'appui du cabinet Arab Consulting Engineers, un projet qui s'est rapidement retrouvé confronté à d'importants problèmes techniques, des glissements de terrain et des coûts supplémentaires considérables pour les contribuables. Cette affaire rappelle qu'une expertise importée, aussi prestigieuse soit-elle, ne remplace jamais une bonne connaissance des réalités locales ni une gouvernance rigoureuse.
À force de multiplier les missions d'experts, les ateliers, les séminaires, les protocoles d'accord et les voyages d'études, Maurice risque surtout de devenir un laboratoire permanent de consultations. Les rapports s'empilent sur les étagères des ministères, les recommandations se succèdent, mais les mêmes problèmes persistent année après année. Après tout, ce dont le pays manque aujourd'hui n'est probablement pas d'un nouvel expert, mais d'un gouvernement prêt à appliquer les recommandations des experts qu'il possède déjà.
Comme dirait Obélix : “Ils sont fous, ces politiciens ! Ils commandent toujours un nouveau diagnostic alors qu'ils refusent encore de suivre le traitement.”
8. Adaptation climatique- produire plus d'eau ou protéger celle que la nature nous offre ?
Le protocole d'accord met en avant les stratégies d'adaptation au changement climatique et le développement d'infrastructures hydrauliques durables. L'objectif est incontestablement légitime : le changement climatique est bien une réalité et Maurice devra faire face à des sécheresses plus fréquentes, à une plus grande variabilité des précipitations et à une pression accrue sur ses ressources en eau. Mais la véritable adaptation ne consiste pas uniquement à construire de nouvelles infrastructures toujours plus coûteuses. Elle commence d'abord par la protection du cycle naturel de l'eau.
Or, sur ce terrain, le bilan est loin d'être rassurant. Depuis plusieurs décennies, les bassins versants continuent de se dégrader, la déforestation se poursuit, les zones de captage autour des réservoirs sont progressivement grignotées par des activités humaines, tandis que l'urbanisation et le bétonnage réduisent la capacité des sols à absorber et à retenir l'eau de pluie. Pourtant, ces forêts constituent de véritables « usines à eau » : elles favorisent l'infiltration, alimentent les nappes phréatiques, limitent l'érosion et contribuent, par l'évapotranspiration, au maintien du cycle hydrologique local. Dégrader ces écosystèmes revient à affaiblir progressivement la capacité naturelle du pays à capter, stocker et réguler sa propre ressource en eau.
Dans le même temps, plus de la moitié de l'eau potable produite continue d'être perdue dans les réseaux de distribution, la récupération des eaux pluviales demeure marginale, la réutilisation des eaux usées traitées reste sous-développée et la gouvernance du secteur de l'eau demeure fragmentée entre plusieurs institutions qui peinent encore à travailler de manière intégrée.
Dans ces conditions, faire du dessalement le pilier de l'adaptation climatique revient à traiter les symptômes plutôt que les causes. C'est un peu comme installer une climatisation dans une maison dont on continue à enlever le toit. Au lieu de réparer le cycle naturel de l'eau, on choisit de le remplacer par une technologie coûteuse, énergivore et permanente. L'adaptation au changement climatique ne devrait pas commencer par transformer l'eau de mer en eau potable ; elle devrait commencer par empêcher que nos forêts disparaissent, que nos bassins versants se dégradent et que nos réservoirs perdent progressivement leur capacité à alimenter le pays.
Comme dirait Obélix, “ils sont fous, ces p…………. !” Au lieu de protéger les montagnes qui fabriquent naturellement notre eau, ils semblent préférer construire des usines pour produire artificiellement ce que la nature nous offre gratuitement. À ce rythme, Maurice risque de devenir le premier pays à détruire ses propres châteaux d'eau naturels avant d'investir des milliards pour fabriquer, à grand renfort d'électricité, l'eau qu'elle aurait pu continuer à recevoir... du ciel.
La vraie question
Le protocole d'accord avec le Maroc n'est évidemment pas le problème. Le Maroc possède une expertise reconnue dans le domaine du dessalement et son expérience peut certainement être utile à Maurice. Le problème n'est donc pas celui du partenaire choisi, mais celui du choix stratégique effectué.
La véritable question est simple : pourquoi vouloir courir vers la technologie la plus coûteuse, la plus énergivore et la plus complexe avant d'avoir réglé les problèmes fondamentaux de notre propre système hydraulique ? Investir dans le dessalement alors que plus de la moitié de l'eau produite se perd encore dans un réseau vieillissant revient un peu à acheter un nouveau réservoir tout en laissant le robinet ouvert. Même les plus grands experts en gestion de l'eau auraient du mal à expliquer cette logique.
Maurice semble parfois avoir une fascination particulière pour les grandes infrastructures visibles : une usine flambant neuve, une inauguration, une nouvelle coopération internationale. C'est beaucoup plus spectaculaire que de réparer des kilomètres de tuyaux enterrés, protéger des bassins versants ou restaurer les zones de captage qui assurent gratuitement notre approvisionnement en eau. Pourtant, le vrai défi n'est pas de produire toujours plus d'eau ; c'est d'arrêter de perdre celle que nous avons déjà.
Car l'eau la plus durable, la moins chère et la moins polluante reste toujours celle que l'on ne gaspille pas. Avant de transformer l'océan Indien en immense réservoir industriel, il serait peut-être utile de commencer par gérer correctement les ressources naturelles dont nous disposons déjà. Sinon, Maurice risque de devenir un cas d'école : un pays qui cherche de nouvelles sources d'eau non pas parce qu'il manque d'eau, mais parce qu'il n'a pas suffisamment protégé celle qu'il possédait.
La contradiction environnementale
Le dessalement est souvent présenté comme la solution miracle du XXIᵉ siècle : transformer l’eau de mer, disponible en quantité infinie, en eau potable par simple prouesse technologique. Sur les brochures, l’idée est effectivement séduisante. Dans la réalité, l’océan ne se transforme malheureusement pas en robinet magique sans conséquences économiques et écologiques.
D’abord, il y a la question du coût. Produire de l’eau potable à partir de l’eau de mer est l’une des méthodes les plus coûteuses de production d’eau douce. Contrairement à une source naturelle, une rivière ou une nappe phréatique bien protégée qui fournissent de l’eau avec relativement peu d’énergie, le dessalement exige des infrastructures lourdes, des membranes sophistiquées, une maintenance permanente et surtout une consommation importante d’électricité. Produire environ 1 000 litres d’eau dessalée nécessite généralement autour de 3 à 4 kWh d’électricité selon la technologie utilisée et les conditions d’exploitation. À Maurice, où plus de 82 % de l’électricité provient encore des combustibles fossiles, cela pose une question pour le moins ironique : pour lutter contre la raréfaction de l’eau provoquée en partie par le changement climatique, nous allons augmenter notre consommation d’énergie carbonée pour fabriquer de l’eau. Une belle démonstration de la manière dont on peut résoudre un problème tout en alimentant une partie de ses causes.
Ensuite vient la question que les discours officiels mentionnent beaucoup moins : que fait-on du sel qui reste après avoir retiré l’eau ? Car le dessalement ne fait pas disparaître le sel ; il le concentre. Pour chaque litre d’eau douce produit, une quantité importante de saumure extrêmement concentrée est générée. Cette saumure contient des niveaux élevés de sel, mais également des résidus de produits chimiques utilisés pour nettoyer les membranes, des agents anti-corrosion et parfois des métaux provenant des équipements. La solution la plus courante consiste à rejeter cette saumure en mer, souvent à proximité des côtes. Autrement dit, après avoir pris de l’eau à l’océan, on lui rend une version beaucoup plus salée et chimiquement modifiée. Une sorte de “cadeau de remerciement” dont les écosystèmes marins se passeraient probablement volontiers.
Dans un environnement insulaire comme Maurice, où les lagons, les herbiers marins et les récifs coralliens constituent des écosystèmes particulièrement fragiles, cette question est loin d’être secondaire. Une augmentation locale de la salinité peut affecter les organismes marins sensibles, perturber les équilibres écologiques et créer des zones de stress pour les herbiers et certaines espèces benthiques. Même si les promoteurs du dessalement affirment que des diffuseurs peuvent réduire les impacts, cela nécessite une surveillance permanente et des études d’impact rigoureuses. L’océan n’est pas une poubelle liquide infinie capable d’absorber toutes nos solutions technologiques.
À cela s’ajoutent d’autres impacts souvent oubliés : l’artificialisation des zones côtières pour construire les infrastructures, le prélèvement d’importants volumes d’eau de mer pouvant affecter certains organismes marins lors de l’aspiration, l’empreinte carbone liée à la construction des usines et la dépendance à une technologie qui nécessite des compétences et des investissements permanents.
L’ironie est donc la suivante : Maurice possède une immense réserve d’eau naturelle autour d’elle, mais risque de devoir investir des milliards pour fabriquer une eau plus chère, plus énergivore et accompagnée d’un nouveau problème environnemental à gérer. Pendant ce temps, les solutions les plus simples - réparer les fuites, protéger les bassins versants, restaurer les forêts, récupérer les eaux pluviales et utiliser davantage les eaux usées traitées - restent toujours moins spectaculaires parce qu’elles ne permettent pas forcément de poser une plaque inaugurale devant une grande infrastructure
Conclusion
Au fond, le gouvernement semble vouloir fabriquer de l’eau potable à partir de la mer avant d’avoir appris à gérer correctement l’eau douce disponible. C’est un peu comme acheter un deuxième réfrigérateur parce que le premier reste ouvert toute la journée.
Dans Astérix, les Romains finissaient toujours par reconnaître leurs erreurs. Espérons que nos décideurs ne devront pas attendre des milliards dépensés par les contribuables pour comprendre que la meilleure eau est souvent celle que l’on cesse de gaspiller.
“Ils sont fous, ces p………… ! “ … ou simplement adeptes des inaugurations plutôt que des réparations.