Mise à jour: 22 janvier 2026 à 12:00

[Blog] Des solutions pragmatiques pour notre économie en désastre

Par Guest .
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Mubarak Sooltangos

Notre salut économique passe par la nécessité de corriger tout ce qui marche à demi, d’éliminer tout ce qui nous a ruiné, de corriger nos erreurs du passé et surtout d’admettre que nous n’avons pas été à la hauteur des aspirations de nos citoyens. Ce n’est qu’après que nous aurons la sérénité d’esprit pour mettre en chantier ce qui assurera durablement la prospérité de notre pays. Nous ne pouvons pas passer du plâtre sur du bois pourri. Il restera cependant un casse-tête majeur : Comment séparer, parmi notre gratin qui a une mainmise sur l’administration de notre pays, ceux qui nous ont ruinés, par erreur ou poussés par une gourmandise sans limite, de ceux qui veulent vraiment travailler avec les méninges, dans un but désintéressé ? Un gouvernement ne peut pas fonctionner avec des fossoyeurs internes de tout ce qui nous est précieux, par loyauté envers ceux du passé qui nous ont ruinés. La difficulté est de les singulariser pour pouvoir les éliminer de nos instances de décision. « It is a one million dollar question ».

A. NOTRE SÉCURITÉ ÉNERGÉTIQUE

C’est un sujet de brûlante actualité depuis 20 ans, mais il paraît « qu’il est urgent d’attendre ». Il revient sans cesse sur les lèvres de tous ceux qui nagent dans la rhétorique sans jamais avoir de solution pragmatique et durable à proposer, comme pour la plupart de nos problèmes d’ailleurs. Entre-temps, nos importations de produits énergétiques ont fini par grimper à la première place dans ce que nous importons. L’ex-ministre des Finances Padayachy, dans son Budget 2023/24, avait accordé un certain nombre d’incitations au développement de l’énergie solaire. C’est une bonne chose dans l’esprit, mais la production d’énergie solaire nécessite des investissements initiaux importants et les mesures budgétaires mettent du temps à porter leurs fruits. Il avait aussi oublié certains points fondamentaux, trop nombreux à mon avis, pour que son incompétence ne saute pas aux yeux.

1. LA COLLABORATION SECTEUR PUBLIC/PRIVÉ

Si on veut produire de l’énergie verte, les matières premières doivent venir de la nature. Or, ceux qui ont toujours travaillé la terre et exploité les autres bienfaits de la nature, notamment l’eau, le soleil, les minéraux et les vents, sont issus du secteur privé. Aucun gouvernement ne peut, sous le chapitre de l’énergie (ou l’agriculture), exclure le secteur privé du dialogue. L’incitation à l’investissement ne peut être unilatéralement annoncée (en public pour faire joli) sans faire un « cost-benefit analysis » sérieux avec chiffres à l’appui. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle étude. Par contre, j’entends souvent parler du fait que l’électricité vendue au CEB par les Independant Power Producers (IPP) se fait à un prix trop élevé. Les négociations de prix durent éternellement et bien sûr, les IPP ne peuvent prendre de décision d’investir davantage, sans savoir si leurs investissements seront rentables.

Il faut l’admettre, ce sujet de prix et de l’IPP est devenu une arme politique. On gagne des votes, apparemment, lorsqu’on fait du secteur privé des profiteurs sans vergogne. Il y a, à la clé, bien sûr, que les IPP appartiennent à une minorité ethnique distincte. Voilà le fond du débat, alors que l’appartenance ethnique de n’importe quel citoyen ne devrait faire de lui un privilégié ou quelqu’un à abattre. L’égalité des chances est inscrite dans notre Constitution, mais dirait-on, qu’importe la Constitution devant les impératifs politiques ? Moralite pa ranpli vant.

On en a marre de la politique qui prend notre pays en otage pour satisfaire la gourmandise du pouvoir d’une poignée.

2. LES IPP, LA SOLUTION QUASI-IMMÉDIATE

La production d’énergie doit être envisagée comme une entreprise globale en tenant compte de toutes les voies possibles. Les IPP exploitant des centrales à bagasse sont un meilleur pari pour le pays si nous voulons augmenter la production d’électricité non fossile à brève échéance. L’investissement lourd en équipement est déjà en place, et les centrales n’ont qu’à être alimentées par un combustible vert plus rentable. Qu’importe si les IPP font des bénéfices importants ? Ils ont osé investir gros parce que ce sont des entrepreneurs qui prennent des risques. Ils ont eu cette vision de convertir notre industrie sucrière en industrie cannière. Nul n’est parfait et seuls ceux qui ne tentent jamais rien sont à l’abri d’une erreur. En tant que professionnel aguerri, je vois bien les erreurs qu’ils commettent en vendant nos sucres spéciaux en vrac, comme un produit de masse sans faire de sucre mauricien une marque de valeur et de référence. C’est là tout l’enjeu du « branding », qui crée l’image d’un produit sélectif pour le faire commander un prix plus élevé. Prenez l’exemple des produits griffés, comme Ferrari, Louis Vuitton et Hermès. Yes, we can, tout en étant conscient que les sucres spéciaux sont dans une ligue inférieure et en gardant bien les pieds sur terre. On se laisse bien rêver lorsqu’on évoque les milliards que nous pouvons, paraît-il, récupérer de la location de nos îles Chagos.

3. L’ÉTERNEL DÉBAT SUR LES PRIX DE L’ÉLECTRICITÉ

Si le prix demandé par les IPP est élevé, leur produit a le mérite de représenter presque 100 % de valeur ajoutée lorsqu’ils utilisent la bagasse. Les carburants fossiles importés à grands frais n’apportent rien en termes de valeur ajoutée et ils sont hautement polluants. L’absence de vue globale de notre économie fait pleurer. Par ailleurs, notre électricité verte est de la substitution d’importation pure, donc précieuse. Plus nous la développerons, plus nous nous affranchirons du besoin d’importer et plus nous allégerons notre déficit commercial, notre problème économique numéro un. Est-ce si difficile à comprendre ? Doit-on systématiquement tourner le secteur privé productif en ennemi de la nation en raison de l’épiderme des plus gros d’entre eux ? On en a marre de la politique qui prend notre pays en otage pour satisfaire la gourmandise du pouvoir d’une poignée.

4. LES COMBUSTIBLES DISPONIBLES À BAS PRIX

La production de sucre est en baisse, ce qui entraîne une pénurie de bagasse, dont l’approvisionnement est, de surcroît, saisonnier. En dehors de la saison de coupe, les IPP doivent importer du charbon, un combustible polluant qui nécessite une importante sortie de devises étrangères. D’autres combustibles non fossiles doivent être encouragés. L’observation pure révèlera la panoplie de combustibles qui peuvent convenir à notre climat et qui pourraient être cultivés sur des terres marginales. Ces terres sont laissées à l’abandon, pas par paresse, mais parce que récolter 20 tonnes de cannes a l’arpent n’est pas rentable. En plus la pénurie de main d’œuvre ne nous permet pas de penser à des développements « labour-intensive ».

Un exemple de solution :  Ce que nous appelons communément le « fatac » est une source de combustible bon marché nécessitant peu d’intrants en termes d’eau, de main-d’œuvre et d’engrais. Il pousse à l’état sauvage en Afrique, où il est qualifié « d’herbe à la croissance la plus rapide ». Qu’importe si la valeur calorifique du « fatac » ne peut rivaliser avec celle du charbon. Ce que nous n’avons pas en qualité peut bien se compenser par la quantité produite à bas prix. Nous discourrons jusqu’à l’éternité en voulant rechercher ce qui est excellent comme combustible, sous la poussée des scientifiques qui n’ont aucune notion des enjeux économiques. Pourquoi ne discutons-nous pas de la faible valeur calorifique de la bagasse aussi ? C’est vers ce genre de combustible bio avec un rapport qualité-prix raisonnable que les IPP devraient être orientés, avec un niveau d’incitations gouvernementales décentes. D’autres combustibles bon marché, comme l’acacia, peuvent aussi faire l’objet d’expérimentations. Les IPP sont les mieux placés pour permettre le pays de réaliser immédiatement un bond de géant dans la production d’énergie écologique, mais il ne faut pas les sevrer de profits somme toute, légitimes.

Aucune manne de subvention distribuée gratuitement sans conditions préalables, n’apportera de résultat.

5. LES INCITATIONS À L’INVESTISSEMENT

En plus, il ne s’agit pas de donner des incitations à l’investissement au secteur énergétique et espérer qu’elles feront, à elles seules, fonctionner nos générateurs et feront foisonner des parcs photovoltaïques. Il faut accompagner les intentions par de la réflexion et de l’action pour faire démarrer les choses et ensuite s’assurer que la stratégie est la bonne. Toute stratégie se modifie constamment à la lumière des résultats obtenus. Ceci est le rôle de l’État, qui accorde les subventions. L’État ne peut pas devenir passif et se contenter de rester amorphe. Mais voit-on des fonctionnaires quitter leurs sentiers battus confortables et prendre cette nouvelle direction ? Il semble tellement plus simple (pour eux) de faire la STC importer de l’huile, du lait en poudre, et du riz, sans valeur ajoutée aucune pour ensuite subventionner ces produits à coup de milliards. À quoi tout ce cinéma mène-t-il ? Je vais vous faire un aveu : Plus l’État s’engage dans ce rôle d’intermédiaire, plus cela fait le Bonanza des Procurement Officers sous le dictat des décideurs politiques de telles mesures, et tout le monde sait par quel procédé. À l’opposé, quand il faut tenter le difficile pour augmenter notre production d’électricité, le CEB fait appel aux investisseurs privés pour ensuite faire le prix devenir un outil politique. J’aimerais bien que nos politiques mettent en question mon point de vue et viennent de l’avant pour défendre leurs idées.

B. NOTRE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Nous ne pouvons envisager de nous lancer dans la production de riz, de blé ou de maïs en raison des vastes étendues de terre requises. Mais nous pouvons accomplir des choses significatives dans la transformation alimentaire à partir d’intrants importés.

1. PRODUITS ÉLABORÉS IMPORTÉS

Une visite dans n’importe quel hypermarché révèle la variété et le volume de produits importés transformés à base de viande, de farine et de poisson, prêts à être consommés, stockés dans les congélateurs. Ce sont tous des produits à faible technicité, nécessitant un investissement relativement faible en équipement. Nous pouvons très bien les produire localement. Réduire le délai entre l’embarquement dans les pays producteurs et la consommation (qui est important pour les produits importés) est une possibilité majeure de réduction des coûts, car ces produits doivent être conservés au congélateur, ce qui est coûteux. Il est aussi coûteux, dans une conjoncture où les taux d’intérêts sont élevés, de conserver des stocks importants. Si on taxait de tels produits importés au moyen des droits de douane, et qu’on donnait un avantage de prix à nos producteurs, on verrait tout de suite un foisonnement de produits locaux.

2. LA SAISONNALITÉ INCONTOURNABLE

Nous savons pertinemment bien que notre production de légumes est saisonnière et soumise aux aléas cycloniques. Nous nous lamentons sur cet impératif de la nature depuis des décennies sans rien faire. Pourtant, la production de légumes est la même partout dans le monde, et des producteurs avisés parviennent à surmonter ces difficultés pour approvisionner le marché toute l’année à des prix stables. Les pays d’Europe de l’Est sont de grands producteurs de fruits et légumes et, bien que leurs terres soient sous la neige pendant pratiquement trois mois, ils réussissent à approvisionner leurs marchés toute l’année, et exporter en plus. Tous produisent au maximum durant l’été et disposent d’installations de stockage pour l’excédent de production estivale. Les produits sont mis sur le marché en hiver à des prix raisonnables. Cela évite les fluctuations brutales de prix qui sont préjudiciables tant aux producteurs qu’aux consommateurs.

3. LES VERTUS DU STOCKAGE

Le stockage des légumes locaux devrait être une préoccupation gouvernementale, à l’instar de l’Agricultural Marketing Board (AMB). Le gouvernement devrait impérativement y engager des fonds publics en raison de l’investissement élevé que représentent les entrepôts frigorifiques, qu’aucun entrepreneur privé ne peut s’offrir. Si c’est encore un service public qui ne sera pas rentable pour l’État, c’est un prix à payer pour briser l’effet de la saisonnalité de notre climat pour le bien des citoyens, producteurs et consommateurs inclus. Si de grands pays stockent des denrées hautement périssables comme la tomate, les raisins et fraises, stocker des légumes et même des pommes d’amour ne devrait pas être une montagne pour nous. Nous éviterions ainsi que les planteurs ne n’abandonnent leur surplus de pommes d’amour dans les champs en période de pic de production, lorsque le prix chute à Rs 15 la livre. Nous éviterions aussi que la population ne soit écorchée par des prix grimpant jusqu’à Rs 120 en basse saison et en période cyclonique. Les planteurs hésitent à investir dans la production de légumes à grande échelle à cause des fluctuations violentes des prix, ce qui cause des pénuries, le recours aux importations et des prix élevés. Soit dit en passant, ce ne sont pas les cultivateurs qui se remplissent les poches lorsque les prix, en période de pénurie, prennent l’ascenseur. Ce sont les intermédiaires. Ils n’engagent pas leurs fonds, n’assurent aucun stockage, et ils récoltent des profits conséquents.

4. LE DIALOGUE SECTEUR PUBLIC/PRIVÉ

Encore une fois, aucune manne de subvention distribuée gratuitement sans conditions préalables, n’apportera de résultat si ces incitations n’augmentent pas la production. Elles ne servent à rien si les subventions ne prennent pas la destination qui leur est fixée à la suite d’une entente mutuelle conclue entre le secteur public et le secteur privé. Il faut ensuite obligatoirement suivre les résultats de près, être dans un dialogue constant, sous peine, pour les producteurs, de voir les subventions leur être enlevées.  La collaboration ne peut exister que pour stabiliser les prix de détail. Notre agriculture demande à être modernisée. Nos méthodes sont archaïques. Il nous semble être à la pointe du progrès que dans le domaine chimique avec le recours grandissant aux herbicides nocifs pour l’environnement et les nappes phréatiques, les promoteurs de croissance et de produits mûrissement. Ici, la collaboration publique/privée s’avère encore plus compliquée que dans le secteur énergétique. La raison est que le secteur privé engagé dans la production agricole est très hétéroclite. Il se compose de petits, moyens et gros cultivateurs. Il faut surtout éviter que les relations des planteurs avec l’État ne soient adultérées par des considérations bassement communautaristes. La dure réalité des choses devrait nous ouvrir les yeux si nous avons un peu de maturité d’esprit.

Par Mubarak Sooltangos
Consultant en affaires, formateur et écrivain

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