[Blog] Budgets à Maurice de 2019 à 2026 : la grande transition verte ou l’art de repeindre le modèle en vert ?
Par
Le Défi Quotidien
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Six années de promesses environnementales, de révolutions énergétiques annoncées et de réalités écologiques persistantes.
Entre 2019 et 2025, les budgets mauriciens ont progressivement adopté le langage du développement durable. Transition énergétique, résilience climatique, économie circulaire, économie bleue, neutralité carbone, protection des écosystèmes, finance verte : rarement un gouvernement aura autant parlé d’environnement. À écouter les discours budgétaires successifs, Maurice semblait engagé dans une transformation profonde destinée à faire de l’île un modèle régional de durabilité.
Pourtant, derrière les annonces, les stratégies et les feuilles de route, les défis fondamentaux demeurent largement inchangés. Le pays continue de dépendre massivement des combustibles fossiles, ses lagons subissent des pressions croissantes, ses récifs coralliens se dégradent, le traitement des eaux usées reste limité, la protection marine demeure marginale et la planification environnementale souffre toujours d’un manque de cohérence institutionnelle. Au fil des années, Maurice a incontestablement perfectionné son discours écologique ; la transformation du modèle de développement, elle, semble avancer à une vitesse beaucoup plus modeste.
Le budget 2019–2020 marque l’entrée officielle du développement durable dans le récit économique national. Pour la première fois, les énergies renouvelables, la mobilité électrique, la lutte contre la pollution plastique, la gestion des déchets et l’adaptation climatique deviennent des éléments centraux du discours gouvernemental.
Les annonces sont ambitieuses : développement du solaire photovoltaïque sur les bâtiments publics, promotion des véhicules électriques, mesures contre les plastiques à usage unique et soutien à l’économie océanique. Maurice découvre soudainement les vertus de la transition énergétique après plusieurs décennies de dépendance au charbon et au pétrole.
Cependant, les résultats restent modestes. Les projets solaires avancent, mais lentement. La production d’électricité demeure largement dominée par les combustibles fossiles et les producteurs indépendants d’électricité. Quant à la gestion des déchets, elle continue essentiellement à reposer sur l’enfouissement, tandis que l’économie circulaire reste davantage un concept de conférence qu’une réalité économique.
Ce budget aura surtout permis d’introduire le vocabulaire de la durabilité dans l’action publique. La révolution verte est annoncée ; le modèle énergétique, lui, reste remarquablement fidèle à ses habitudes.
L’arrivée de la COVID-19 bouleverse les priorités nationales. L’urgence sanitaire et économique relègue les préoccupations environnementales à l’arrière-plan. La relance repose principalement sur les infrastructures, les grands travaux et le soutien à l’activité économique.
Pourtant, de nombreux experts internationaux et locaux considéraient la pandémie comme une occasion unique de construire une reprise verte fondée sur les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la restauration des écosystèmes et la résilience climatique. Maurice choisit une autre voie.
Les références à la durabilité demeurent présentes dans le discours, mais elles perdent leur caractère prioritaire. La transition écologique devient un objectif à long terme pendant que les préoccupations immédiates occupent l’essentiel de l’agenda politique.
Comme dans de nombreux pays, la crise sanitaire devient le prétexte idéal pour reporter certaines réformes structurelles. Le pays reconstruit rapidement son économie, mais sans véritablement remettre en question son modèle de développement.
Le budget 2021–2022 représente probablement le sommet des ambitions environnementales de l’ancien gouvernement. Il est présenté comme le fondement d’une “nouvelle architecture économique” centrée sur les industries vertes, les énergies renouvelables et la finance durable.
Les annonces se multiplient : accélération du solaire photovoltaïque, soutien accru à la production décentralisée d’électricité, promotion des véhicules électriques, mécanismes de financement vert et programmes de résilience climatique.
Sur le papier, Maurice semble enfin prêt à engager la transition énergétique dont elle parle depuis plus d’une décennie.
La réalité est moins spectaculaire. Les projets avancent, mais à un rythme inférieur aux attentes. Le réseau électrique peine à évoluer aussi rapidement que nécessaire, les énergies fossiles conservent une place dominante et les objectifs énergétiques restent régulièrement repoussés.
Cette année-là, Maurice déclare officiellement la guerre aux combustibles fossiles tout en continuant à en importer pour faire fonctionner l’essentiel de son économie.
La transition énergétique devient ainsi un peu comme l’horizon : plus on avance vers elle, plus elle semble s’éloigner.
L’invasion de l’Ukraine et la flambée des prix du pétrole rappellent brutalement la vulnérabilité énergétique du pays. Après plusieurs années de discours sur l’autonomie énergétique et la résilience, Maurice découvre qu’elle reste fortement dépendante des marchés internationaux.
Le budget met alors l’accent sur la sécurité énergétique, les énergies renouvelables, les véhicules électriques et la sécurité alimentaire.
Mais cette crise révèle surtout le peu de progrès accompli jusque-là. Malgré les promesses répétées, le pays demeure exposé aux mêmes risques qu’auparavant : dépendance énergétique, dépendance alimentaire et vulnérabilité aux chocs externes.
L’ironie est difficile à ignorer. Après avoir consacré des années à parler de résilience, Maurice réalise que sa résilience reste largement théorique. Les discours étaient prêts ; les infrastructures beaucoup moins.
Le budget 2023–2024 poursuit l’offensive verte avec de nouvelles annonces : 86 MW supplémentaires d’énergie solaire, marché du carbone, réhabilitation du littoral, plantation d’un million d’arbres et promotion de l’économie bleue.
Ces initiatives témoignent d’une volonté réelle de renforcer l’image environnementale du pays. Cependant, elles restent souvent fragmentées et peinent à s’inscrire dans une vision cohérente de transformation.
Pendant que l’on annonce un million d’arbres, les écosystèmes naturels continuent de subir les pressions de l’urbanisation, du bétonnage et de l’aménagement côtier. Pendant que l’on parle de crédits carbone, les lagons continuent de recevoir des pollutions d’origine terrestre. Pendant que l’on célèbre l’économie bleue, la protection effective des espaces marins reste parmi les plus faibles de la région au regard de l’immensité de la Zone Économique Exclusive mauricienne.
La communication environnementale devient de plus en plus sophistiquée. Les indicateurs écologiques, eux, demeurent beaucoup moins enthousiastes.
Malgré l’abondance des annonces, plusieurs lacunes persistent : absence d’une stratégie intégrée d’adaptation climatique pleinement opérationnelle, gouvernance encore fragmentée...
À l’approche des élections, le budget 2024–2025 présente sans doute l’ensemble de mesures environnementales le plus complet de la période.
Fonds climatique, taxe climatique sur les entreprises, investissements dans les énergies renouvelables, agriculture résiliente, restauration des récifs coralliens, lutte contre les inondations, gestion des déchets : la durabilité est désormais omniprésente.
Le problème n’est plus l’absence d’initiatives mais leur capacité à transformer réellement le pays.
Malgré l’abondance des annonces, plusieurs lacunes persistent : absence d’une stratégie intégrée d’adaptation climatique pleinement opérationnelle, gouvernance encore fragmentée, faible protection marine, dépendance énergétique persistante et difficultés à atteindre les objectifs nationaux de production d’énergie renouvelable.
Le pays devient extrêmement performant dans la création de fonds, de mécanismes financiers et de stratégies climatiques. La transformation du territoire, elle, progresse plus lentement.
L’arrivée du nouveau gouvernement a suscité l’espoir d’un changement de cap dans la gestion des enjeux environnementaux. Le Budget 2025–2026 accorde effectivement une place plus visible à la transition écologique, avec des annonces portant sur le développement du solaire et de la biomasse, la création d’une Climate Finance Unit, la restauration des zones côtières, la mise en place d’un système de consigne pour les bouteilles plastiques ainsi que plusieurs initiatives liées à l’économie circulaire et à l’économie bleue. Le ton apparaît plus cohérent et la vision plus structurée que par le passé, traduisant une meilleure intégration des questions climatiques dans les politiques publiques. Toutefois, derrière cette volonté affichée, le gouvernement se retrouve confronté à des problèmes qui se sont accumulés au fil des décennies : forte dépendance énergétique aux combustibles fossiles, dégradation progressive des lagons, recul du littoral, insuffisances persistantes dans le traitement des eaux usées, faible niveau de protection des espaces marins et absence d’une véritable réforme de l’aménagement du territoire. Quant à l’économie bleue, présentée comme le nouveau moteur de croissance, elle continue de soulever une question fondamentale : comment un pays disposant de plus de 2,3 millions de km² d’espace maritime peut-il encore dépendre largement des importations pour satisfaire sa consommation de produits de la mer ?
Au-delà des annonces, le véritable défi du Budget 2026–20267réside désormais dans sa capacité à rompre avec une pratique devenue récurrente : multiplier les stratégies sans transformer durablement les indicateurs environnementaux. Depuis plus d’une décennie, Maurice accumule plans d’action, feuilles de route, mécanismes de financement climatique, conférences internationales et engagements ambitieux, sans que les progrès observés soient toujours à la hauteur des promesses formulées. Le risque est donc de voir se perpétuer une forme de « transition permanente » où les solutions sont constamment annoncées mais rarement menées jusqu’à leur pleine réalisation. La situation est d’autant plus paradoxale que les défis sont parfaitement identifiés et les solutions largement connues. En réalité, la question n’est plus de savoir quoi faire, mais de démontrer la volonté politique et la capacité institutionnelle nécessaires pour agir à l’échelle requise. Faute de résultats tangibles, la transition écologique pourrait finir par ressembler à un projet sans cesse reporté : toujours en préparation, toujours prioritaire dans les discours, mais perpétuellement attendu sur le terrain.
L’examen des budgets mauriciens entre 2019 et 2025 révèle un paradoxe frappant. Jamais l’environnement n’a occupé une place aussi importante dans le discours politique national. Jamais les concepts de résilience, de transition énergétique, d’économie circulaire, d’économie bleue ou de neutralité carbone n’ont été autant mobilisés.
Et pourtant, les défis fondamentaux demeurent remarquablement constants.
Les combustibles fossiles continuent de dominer la production énergétique. Les lagons restent sous pression. Les récifs coralliens poursuivent leur déclin. Le traitement des eaux usées progresse lentement. La protection marine demeure marginale au regard de l’immensité de la ZEE mauricienne. Les écosystèmes côtiers continuent de reculer face au développement.
En réalité, Maurice n’a pas manqué de stratégies, de plans directeurs, de feuilles de route ou de conférences internationales. Elle n’a pas non plus manqué de budgets verts, de fonds climatiques ou d’annonces ambitieuses. Ce qui a souvent manqué, c’est la capacité institutionnelle, la volonté politique et parfois le courage de remettre en question certains modèles économiques profondément ancrés.
Après sept années de promesses environnementales sous deux différents régimes politiques , une conclusion s’impose : Maurice a incontestablement réussi sa transition vers le langage de la durabilité. La transition vers une économie véritablement durable reste, elle, toujours en cours de négociation avec la réalité.