[Blog] Budget 2026-2027 : un budget de réformes, mais pas encore de transformation
Par
Le Dimanche /L' Hebdo
Par
Le Dimanche /L' Hebdo
Par Ali Mansoor, économiste
Si l’économiste Ali Mansoor salue des réformes courageuses, il estime cependant que le Budget 2026-2027 pèche par des prévisions de croissance frileuses.
Le Budget 2026-2027 est probablement l’un des budgets les plus sérieux et les plus réformateurs présentés à Maurice depuis plusieurs années. Contrairement à de nombreux exercices budgétaires qui privilégient les mesures de court terme, celui-ci s’attaque à plusieurs dossiers difficiles que des gouvernements successifs ont souvent repoussés : réforme des pensions, consolidation budgétaire, intelligence artificielle, sécurité alimentaire, sécurité énergétique, gestion de l’eau et efficacité du secteur public. À ce titre, il mérite d’être salué.
Il répond également à plusieurs préoccupations exprimées par les Mauriciens eux-mêmes. Les enquêtes Afrobarometer montrent que les principales préoccupations de la population demeurent le coût de la vie, la drogue, la criminalité, l’emploi et la gestion de l’économie.
Le gouvernement a consacré une attention importante à chacune de ces questions. Les réformes des pensions constituent probablement la mesure structurelle la plus importante du budget. Elles vont dans le sens d’un meilleur ciblage des ressources publiques et d’une plus grande soutenabilité financière. Le budget contient également des mesures positives concernant l’intelligence artificielle, les PME, les infrastructures, la sécurité alimentaire, les énergies renouvelables et la lutte contre la drogue.
Le budget fait donc progresser Maurice dans la bonne direction. Mais la véritable question est la suivante : comment passer d’un budget de réformes à un budget de transformation ?
L’élément le plus révélateur du budget n’est peut-être pas ce qu’il annonce, mais ce qu’il prévoit. Selon le cadre macroéconomique officiel du gouvernement, la croissance atteindrait 3,5 % en 2026-27 puis 4 % en 2027-28 et 2028-29. Autrement dit, même si les réformes réussissent, Maurice reste projetée comme une économie de croissance autour de 4 %.
C’est mieux que la stagnation. Mais cela reste insuffisant pour transformer durablement l’économie, financer une meilleure protection sociale, réduire rapidement la dette publique et créer les opportunités dont la prochaine génération aura besoin. Le budget parle donc le langage de la transformation mais projette l’arithmétique de l’amélioration graduelle.
Le principal enseignement des documents budgétaires est que Maurice reste confrontée à un problème de croissance insuffisamment tirée par les exportations. Le gouvernement projette encore des déficits courants au cours des prochaines années, alors même que la dette publique resterait proche de 80 % du PIB à l’horizon 2029.
Cela suggère que nous continuons à dépendre davantage de la consommation, du tourisme et de l’investissement immobilier que d’une véritable transformation exportatrice. C’est ici qu’une approche inspirée de la Corée du Sud mérite réflexion.
L’État peut soutenir les entreprises, notamment les PME. Mais ce soutien devrait être progressivement lié à des résultats mesurables :
exportations ;
productivité ;
innovation ;
adoption technologique ;
formation de la main-d’œuvre.
L’objectif n’est pas de multiplier les programmes mais de s’assurer que chaque roupie investie par l’État contribue à accroître la capacité du pays à exporter et à créer de la valeur.
Le monde change rapidement. L’intelligence artificielle, les tensions géopolitiques, les bouleversements au Moyen-Orient et la réorganisation des chaînes d’approvisionnement mondiales créent des risques mais aussi des opportunités.
Maurice pourrait se positionner comme une passerelle entre :
l’Europe ;
l’Afrique ;
et des puissances moyennes avancées comme le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée.
Nous disposons déjà de plusieurs atouts :
stabilité politique ;
État de droit ;
institutions crédibles ;
système financier développé ;
ouverture internationale.
Le budget contient plusieurs briques nécessaires à cette stratégie : intelligence artificielle, infrastructures numériques, facilitation de l’investissement, développement portuaire et modernisation des services financiers. Ce qui manque encore est une vision intégrée capable de relier ces initiatives dans un projet national cohérent. C’est ce que pourrait devenir une « Initiative Ramgoolam ».
On parle souvent de compétitivité en termes de fiscalité, de coûts ou d’infrastructures. Mais le principal avantage comparatif de Maurice demeure la gouvernance. Notre taille ne nous permettra jamais de concurrencer les grands marchés.
Notre avenir repose davantage sur :
la qualité des institutions ;
la prévisibilité réglementaire ;
l’efficacité administrative ;
la crédibilité internationale.
Le budget reconnaît l’importance de la gouvernance, mais celle-ci reste un thème secondaire plutôt que le cœur de la stratégie économique. Or c’est précisément cette gouvernance qui peut faire de Maurice un centre financier, un centre de règlement des différends et une plateforme d’investissement vers l’Afrique.
Le gouvernement a raison d’accorder une priorité élevée à la lutte contre la drogue. Les moyens consacrés à la police, à la surveillance, au contrôle des frontières et à la réhabilitation sont importants et nécessaires.
Mais ces mesures s’attaquent surtout aux conséquences de l’exclusion sociale. Elles répondent davantage aux symptômes qu’aux causes. Or près de 28 000 jeunes Mauriciens ne sont ni en emploi, ni en formation, ni dans le système éducatif.
C’est pourquoi je continue de penser qu’un Programme national de service représente la grande réforme préventive qui manque encore. Il offrirait :
une formation ;
un encadrement ;
une expérience professionnelle ;
un accompagnement vers l’emploi ;
un encadrement social et citoyen.
Un tel programme ne serait pas seulement une politique sociale. Il constituerait également :
une politique de l’emploi ;
une politique de prévention de la drogue ;
une politique de prévention de la criminalité ;
une politique de développement du capital humain ;
et finalement une politique de croissance.
L’investissement dans les jeunes est probablement l’une des dépenses publiques offrant les rendements économiques et sociaux les plus élevés.
Le budget mérite d’être félicité pour sa volonté de restaurer progressivement l’équilibre des finances publiques. Le déficit budgétaire devrait diminuer de manière significative et la dette publique suivre une trajectoire descendante.
Cependant, cette consolidation repose en partie sur une augmentation du ratio recettes fiscales/PIB. Autrement dit, l’État prévoit de prélever une part plus importante de la richesse nationale.
Une autre approche mériterait d’être examinée. Si Maurice veut rester un centre financier et un centre d’affaires international attractif, elle doit préserver certains atouts essentiels :
simplicité fiscale ;
prévisibilité ;
faibles coûts de conformité ;
compétitivité internationale.
Au lieu d’augmenter progressivement la pression fiscale, Maurice pourrait viser :
un ratio recettes/PIB relativement stable ;
une réduction du ratio dépenses/PIB grâce aux gains d’efficacité ;
une accélération de la croissance grâce aux exportations et à la productivité.
Les documents budgétaires montrent que les dépenses publiques dépassent aujourd’hui Rs 260 milliards par an. Des gains d’efficacité de seulement 1 à 3 % permettraient déjà de dégager entre Rs 3 milliards et Rs 8 milliards par an.
Cela suffirait à financer plusieurs programmes nouveaux, y compris un Programme national de service, sans augmentation de la pression fiscale.
De plus, une croissance durable de 6 % au lieu de 4 % élargirait naturellement l’assiette fiscale et générerait des recettes supplémentaires sans hausse des taux d’imposition. Dans cette perspective, la consolidation budgétaire reposerait davantage sur :
la croissance ;
l’efficacité ;
le ciblage des dépenses ;
que sur l’augmentation des taux d’imposition.
Le Budget 2026-2027 constitue incontestablement un pas important dans la bonne direction. Il s’attaque à plusieurs problèmes difficiles que des gouvernements successifs ont souvent évités.
Ses points forts sont réels :
réforme des pensions ;
responsabilité budgétaire ;
résilience énergétique et alimentaire ;
intelligence artificielle ;
lutte contre la drogue ;
amélioration du ciblage de la protection sociale.
Mais la prochaine étape doit aller plus loin.
Elle devra reposer sur :
une croissance supérieure à 6 % ;
une stratégie d’exportation inspirée des meilleures pratiques asiatiques ;
une Initiative Ramgoolam positionnant Maurice au cœur des nouvelles chaînes d’approvisionnement internationales ;
la gouvernance comme avantage comparatif central ;
et un Programme national de service comme réforme préventive majeure pour la jeunesse.
En résumé, il s’agit de l’un des meilleurs budgets de réformes de ces dernières années. Le défi consiste maintenant à en faire le point de départ d’une véritable stratégie de transformation économique et sociale.