[Blog] Abolir le Best Loser System : une régression, pas une réforme
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Par Bashir Ebrahim-Khan
Les appels à l’abolition du Best Loser System (BLS) se multiplient, enveloppés dans le langage séduisant de la modernité, du mauricianisme et du renouveau démocratique.
Mais derrière ces slogans se cache un projet profondément mal conçu, qui remplacerait un mécanisme constitutionnel fondé sur des règles par un système dominé par la discrétion, l’opacité et le contrôle des appareils partisans.
Le Best Loser System n’est ni un accident de l’histoire ni une dérive communautaire. Il est le fruit d’un long apprentissage constitutionnel entre 1948 et 1966. Avec l’introduction du suffrage universel, il est apparu qu’un système majoritaire simple pouvait exclure des pans entiers de la population de la représentation politique. La première réponse - le pouvoir de nomination du Gouverneur - était une solution transitoire, mais jamais satisfaisante du point de vue démocratique.
Ce que le débat actuel ignore largement, c’est que la classification communautaire à Maurice ne commence pas avec les réformes constitutionnelles des années 1950. Elle s’inscrit dans une réalité administrative vieille de plus d’un siècle. Dès le recensement de 1846, la population était répartie en catégories telles que « General Population », « Ex-apprentices » et « Indians ». Ces catégories ont évolué au fil du temps - se recomposant, se fragmentant - avec l’apparition de « Indo-Mauritians », « Other Indians », puis « Chinese », tandis que la religion devenait un critère statistique formel dès 1952.
En 1962, la catégorie « Muslim » apparaît distinctement. Cette évolution démontre que la pluralité sociale n’est pas une invention constitutionnelle de 1957, mais une réalité déjà établie. La Commission Trustram-Eve n’a pas créé ces distinctions ; elle les a simplement intégrées dans un cadre électoral.
Au début des années 1960, des constitutionnalistes comme Stanley de Smith avaient établi que la nomination exécutive n’avait pas sa place dans une démocratie. Mais la solution de représentation proportionnelle par listes fut rejetée par les acteurs politiques mauriciens, soucieux de préserver le lien entre électeurs et élus. La tentative de la Commission Banwell d’introduire un système mixte échoua pour cette raison.
Le compromis de 1966 fut volontairement pragmatique. Le Best Loser System supprima la nomination et introduisit un mécanisme correctif automatique et arithmétique après les élections. Les candidats - et non les électeurs - déclaraient leur appartenance, et les sièges supplémentaires étaient attribués selon des règles fixes. Aucune discrétion. Aucun marchandage. Aucune intervention politique.
C’est ce système que l’on veut aujourd’hui supprimer. La réforme proposée réduirait les sièges Best Loser à quatre, tout en introduisant une vingtaine de sièges supplémentaires via un système de listes proportionnelles, censé corriger à la fois les déséquilibres politiques et communautaires. Cette approche est incohérente. La proportionnelle corrige les déséquilibres partisans, pas les équilibres communautaires.
Plus grave encore, elle abandonne la principale qualité du système actuel : sa prévisibilité. Là où le BLS repose sur des règles connues à l’avance, le système de listes repose sur la discrétion. Qui établit les listes ? Selon quels critères ? Qui décide de l’appartenance communautaire ? Chaque réponse ouvre la porte à l’arbitraire.
Ce n’est pas un progrès démocratique. C’est un déplacement du pouvoir vers les appareils partisans.
L’expérience internationale montre que ces systèmes renforcent les élites politiques. Les dirigeants sécurisent leur position en tête de liste, indépendamment du vote. La responsabilité démocratique s’affaiblit. Dans un pays comme Maurice, ces effets seraient amplifiés.
L’exemple des élections de novembre 2024 est souvent invoqué. Mais il démontre l’inverse : sans le Best Loser System, il n’y aurait eu aucune opposition. Le problème réel réside dans les effets du scrutin majoritaire sur la représentation des partis -notamment, pas dans la correction communautaire.
Et il y a enfin une question que les partisans de la réforme évitent : celle du coût - et de la légitimité.
Augmenter le nombre de députés de vingt ou plus n’est pas neutre. Cela implique davantage de ministres, de bureaux, de personnel, d’allocations, de véhicules officiels, et une hausse durable des dépenses publiques.
Cela intervient au moment même où l’on demande à la population de « se serrer la ceinture », en invoquant une situation où « la caisse est vide ». Des décisions récentes - en particulier le relèvement brutal de l’âge de la pension de 60 à 65 ans, sans mandat électoral - ont déjà imposé des sacrifices directs aux citoyens. Dans ce contexte, élargir la classe politique tout en réduisant la prévisibilité du système soulève une question simple : où est l’équité ?
Une réforme constitutionnelle ne peut être dissociée de la réalité économique. Un système qui augmente les coûts et la discrétion tout en exigeant davantage des citoyens n’est pas crédible.
Le Best Loser System n’est peut-être pas parfait. Mais il est prévisible, neutre et fondé sur des règles.
La réforme proposée fait exactement l’inverse.
Elle remplace les règles par la discrétion.
Elle déplace le pouvoir vers les partis.
Elle augmente les coûts tout en exigeant des sacrifices.
Ce n’est pas une réforme.
C’est une régression.