Baleines à bosse : le fragile refuge de Maurice
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Chaque hiver austral, les baleines à bosse parcourent des milliers de kilomètres pour venir mettre bas et élever leurs petits dans les eaux mauriciennes. Mais le bruit des navires, le trafic maritime et les dérangements humains fragilisent ce sanctuaire essentiel à leur survie… et à celle de tout l’écosystème marin.
Elle a une voix. Elle porte sur des dizaines de kilomètres sous l’eau, faite de grognements, de gémissements et de motifs qui se répètent comme un refrain qu’on réapprend d’une saison à l’autre. C’est avec cette voix que le mâle séduit, que la mère retrouve son petit dans le noir, que le groupe se coordonne sans jamais se voir. Et c’est cette voix, aujourd’hui, que le trafic maritime est en train de couvrir.
Chaque année entre juillet et octobre, ce chant revient dans les eaux mauriciennes, porté par des géantes qui remontent depuis les régions polaires. « Elles traversent des milliers de kilomètres pour venir dans nos eaux. Leur présence est un privilège, mais aussi une responsabilité », résume Murali Krishna Appandi, fondateur de #SaveTheBlu.
Ce séjour mauricien répond à deux besoins précis. D’abord, la reproduction : « Les mâles jouent un rôle majeur durant cette période. Ils participent aux interactions sociales et produisent des chants complexes, étudiés par les cétologues. Ces vocalisations, qui constituent l’un des phénomènes acoustiques les plus remarquables du monde marin, semblent liées à la communication et à la sélection sexuelle », indique-t-il.
Ensuite, la mise bas. Les eaux mauriciennes, plus chaudes, sont moins énergivores pour les jeunes, qui doivent impérativement renforcer leur capacité de nage avant d’entamer la longue migration de retour, explique Murali Krishna Appandi. « Les femelles utilisent ces habitats comme zones de mise bas, d’allaitement et d’apprentissage pour leurs baleineaux », ajoute-t-il. « Préserver nos eaux, c’est protéger une étape fondamentale de la survie des baleines à bosse dans l’océan Indien », insiste-t-il.
Sur le terrain, les volontaires de #SaveTheBlu suivre les mêmes routes chaque saison : au large du Morne, de Rivière-Noire, de Tamarin. « Nous remarquons la présence régulière de baleines à bosse, des comportements sociaux, des interactions entre individus et des zones où certaines femelles semblent rechercher davantage de tranquillité », témoigne-t-il.
Tout aussi visibles sont les pressions croissantes liées aux activités humaines : augmentation du trafic maritime, bruit sous-marin, multiplication des embarcations et parfois des approches non responsables.
Il faut ajouter à cela le fait que Maurice se trouve au carrefour de routes commerciales très fréquentées. Le trafic ne cesse de croître dans l’océan Indien, poussé par la reconfiguration des routes commerciales liée aux tensions géopolitiques mondiales. Conséquence : le bruit des navires couvre les fréquences des baleines, un phénomène que les scientifiques appellent le masquage acoustique.
« Comme la lumière pénètre difficilement dans les profondeurs de l’océan, les baleines utilisent principalement les sons pour communiquer, se déplacer, s’identifier entre elles et coordonner leurs activités, de la reproduction à l’alimentation », explique Murali Krishna Appandi. Le fondateur de #SaveTheBlu résume le problème d’une image : « Si plusieurs machines fonctionnent en même temps, il devient impossible de s’entendre. »
Les bateaux d’observation ajoutent une pression plus directe encore. « Des changements de vitesse, de direction, ou des perturbations dans les périodes de repos et les activités sociales sont systématiquement observés lorsque les distances de sécurité ne sont pas respectées. » Chez les mères, chaque approche mal calculée a un coût : « Lorsqu’une mère interrompt l’allaitement ou qu’un baleineau est séparé de sa trajectoire, c’est l’ensemble de cette chaîne d’interdépendance océanique qui est fragilisée », rappelle-t-il.
Dans certaines régions du monde, la persistance de la chasse à la baleine accentue la vulnérabilité de ces géantes ; une pression de plus, ajoutée à celles du trafic et du bruit. Pour lui, c’est là tout le danger : « Un écosystème peut parfois résister à un choc, mais lorsqu’on multiplie les agressions, l’équilibre devient fragile. Le véritable danger est de croire que l’océan est infini et qu’il peut tout absorber. »
Une baleine vivante ne se contente pas d’exister : elle entretient l’océan. Les scientifiques la considèrent comme une espèce clé de voûte (« Keystone Species »), une véritable ingénieure des écosystèmes marins. Quand elle plonge en profondeur pour se nourrir puis remonte respirer, elle brasse l’eau – un mécanisme que les chercheurs appellent la pompe à baleine (« Whale Pump ») – et ramène vers la surface des nutriments qui font vivre le phytoplancton : la base de toute la chaîne alimentaire marine, et l’un des plus gros producteurs d’oxygène de la planète. « Les migrations des baleines assurent également un transport de nutriments entre différents bassins océaniques, renforçant la connectivité écologique et la productivité des écosystèmes marins. »
Même sa mort nourrit l’océan. Une carcasse qui coule au fond de l’eau (un phénomène appelé « Whale Fall ») devient un festin qui peut nourrir les grands fonds pendant des décennies. « À Maurice, où les baleines à bosse fréquentent nos eaux chaque année pour la reproduction et la mise bas, leur présence témoigne de la valeur écologique exceptionnelle de notre espace marin. »
Raison pour laquelle la protection ne peut pas s’arrêter à quelques baies, elle doit couvrir tout le corridor. « Un baleineau a besoin d’un environnement calme pour grandir. Chaque perturbation peut avoir un impact sur son comportement, son énergie et sa capacité à survivre. Protéger les baleines, c’est donc protéger une génération future », résume Murali Krishna Appandi.
Protéger les baleines, ce n’est donc pas seulement préserver une espèce emblématique : c’est maintenir ce qui soutient la sécurité alimentaire, la résilience climatique et l’économie bleue mauricienne. #SaveTheBlu poursuit ce travail à travers des volontaires mobilisés quotidiennement en mer, qui cartographient, avec l’appui d’un réseau scientifique international, les zones sensibles et les corridors de migration — de Rivière-Noire à Coin de Mire. Une hotline WhatsApp, disponible 24h/24 et 7j/7 au 5806 3912, permet à tout pêcheur, plaisancier ou citoyen de signaler un échouage ou un animal en détresse, quelle que soit l’espèce.
Ce travail de terrain, l’équipe l’a appris dans l’urgence. Depuis la création de #SaveTheBlu, elle a répondu à deux échouages de jeunes dauphins — et, le 24 avril 2025 à La Prairie, à un baleiné à bec de Cuvier, une tout autre espèce, plongeur des grands fonds échoué et en détresse.
« Ce dernier événement restera gravé dans nos mémoires : l’animal se trouvait dans un état critique, son corps étant fortement distendu et proche de l’explosion, pendant que nous attendions les directives des services compétents. Cette opération représentait une grande première pour nous », se souvient-il. Grâce à une collaboration avec la communauté locale, la LagoonLife Foundation et les autorités, l’intervention a pu être menée avec professionnalisme, et des prélèvements biologiques ont été transmis à des laboratoires pour déterminer les causes du décès.
Pour Murali Krishna Appandi, la protection ne revient pas seulement aux autorités ou aux scientifiques. « La conservation commence avant tout par l’éducation. L’objectif fondamental est d’observer sans déranger. Cela signifie respecter scrupuleusement les distances, limiter le temps d’observation, éviter de poursuivre les animaux, réduire le bruit des moteurs et laisser les baleines libres de choisir leur comportement. La rencontre doit rester une interaction respectueuse, et non une intrusion », dit-il.
Aux opérateurs touristiques revient une responsabilité particulière : se former, respecter les distances, transmettre cette culture du respect à leurs clients. « Le tourisme peut devenir une force positive, mais uniquement lorsqu’il protège ce qu’il valorise. »
Toute personne présente lors d’un échouage doit respecter des règles strictes, pour sa propre sécurité et celle de l’animal :
« À travers des simulations de sauvetage, nous avons montré qu’une intervention citoyenne doit toujours suivre des protocoles précis, pour le bien-être de l’animal comme pour la sécurité humaine », explique Murali Krishna Appandi. Les recherches de #SaveTheBlu pointent une réalité inquiétante : l’acidification des eaux et l’intensification du trafic maritime autour de Maurice augmentent les risques de collisions et de détresse pour la faune marine. « Nous devons nous préparer à voir ces événements devenir plus fréquents dans les années à venir. C’est pourquoi l’éducation est fondamentale », alerte-t-il.
Ce qui se joue chaque saison entre juillet et octobre tient à une fenêtre courte et fragile : quelques mois pour que les baleineaux apprennent à nager, que les mères se reposent, que le chant retrouve son rôle. C’est sur cette fenêtre-là que #SaveTheBlu construit ses demandes : plus de surveillance en mer, une meilleure gestion des zones sensibles, des opérateurs mieux formés, des technologies comme l’acoustique passive, une vraie stratégie nationale, et une éducation océanique qui commence dès l’école primaire.
Le climat, rappelle Murali Krishna Appandi, complique encore la donne : « L’augmentation de la température de l’eau, les variations de la disponibilité alimentaire et l’évolution des conditions environnementales peuvent grandement influencer les routes de migration et les comportements des espèces. C’est précisément pour cela que nous avons un besoin urgent de recherches accrues, de données locales et d’une science ouverte à tous. »
Son vœu pour la décennie qui vient tient en une phrase : que Maurice cesse de parler de protection de l’océan comme d’un slogan. « Les baleines ne viennent pas à Maurice pour servir d’attraction touristique ou alimenter une liste de souhaits (Bucket List) sur les réseaux sociaux. Elles rejoignent un espace vivant qui mérite du respect, de la science et une gouvernance solide. Notre ambition est de faire de Maurice un exemple mondial, un laboratoire océanique vivant où l’éducation, la recherche et la conservation avancent ensemble. » Pour lui, le plus grand défi n’est pas de sauver les baleines, c’est de convaincre l’être humain qu’il doit changer son comportement.
Il plaide aussi pour un chantier plus institutionnel, notamment face à ce qu’il qualifie de déficit de culture et de connaissances en sciences marines. « Notre pays possède l’opportunité historique de renforcer son réseau d’espaces marins protégés et d’affirmer son leadership dans la conservation de l’océan Indien. Nous appelons à l’intégration des sciences de la mer à tous les niveaux de la société mauricienne dans l’éducation, la recherche, les politiques publiques, les institutions, les collectivités, le monde de l’entreprise et les métiers de la mer. »
Une baleine née dans une région, nourrie dans une autre et observée à Maurice appartient à une histoire qui dépasse largement l’île. La Zone économique exclusive de Maurice s’étend, à elle seule, sur environ 2,3 millions de kilomètres carrés. « L’océan n’est pas une simple frontière. Il représente notre territoire, notre sécurité, notre économie, notre climat et notre avenir. Investir dans la connaissance, c’est investir directement dans la souveraineté maritime de Maurice », conclut Murali Krishna Appandi.
Crédit photo: René Heuzey - Longitude 181, consultant de #Savetheblu.