Interview

Awadhkoomarsing Balluck président de la Listed Companies Minority Shareholders’ Association : «Il faut reconstituer le Top Management d’Air Mauritius»

Awadhkoomarsing Balluck

Awadhkoomarsing Balluck ne mâche pas ses mots. Il fustige le fait que les pertes deviennent une chose récurrente d’année en année chez le transporteur national.

Êtes-vous d’accord que la direction d’Air Mauritius (MK) attribue cette perte au prix élevé du carburant, qui reste la principale dépense de la compagnie ?
Tout le monde sait que le prix fluctue. Ce n’est pas possible qu’une compagnie d’aviation ne sache pas passer sa commande en carburant. Puis, lorsque des pertes de Rs 1 milliard sont enregistrées, on vient prétendre que c’est la faute au coût du carburant. Il ne faut pas oublier que toutes les compagnies d’aviation se servent de carburant. Pourquoi Air Mauritius doit-elle faire une perte de Rs 1 milliard ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas de perte sur le carburant, n’empêche que c’est trop facile de mettre les pertes sur le dos du carburant chaque année. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, mais que font-ils pour y remédier ? Le coût du carburant représente 31 % des dépenses. Que se serait-il passé si le pourcentage était plus élevé? Les pertes auraient été plus conséquentes.

D’ailleurs, il était question que la compagnie retourne un Airbus A340 pour prendre un Airbus A350. Ce qui aurait généré 16 % de profit sur le carburant. Il y a des questions sans réponses par rapport à cet échange. S’il y a eu un crime, à qui a-t-il bénéficié ? Il ne faut pas oublier les autres pertes. Tout cela démontre la mauvaise gestion au sein de la compagnie.

Est-ce également en raison de la politique du recrutement ?
Je ne dis pas cela. Mais il y a des personnes au sein du management qui sont là depuis 20 ans. C’est comme avoir le même vin dans différentes bouteilles. Un arrive et fait une restructuration, puis un autre. Air Mauritius a dépensé des millions de roupies sur des rapports. Que disent ces rapports ? Ils disent qu’il y a overstaffing. Or, rien n’a été fait par rapport à cela, car on pense qu’on peut gérer la situation. Et lorsqu’il y a des pertes, on les met sur le compte du carburant.

L’état actionnaire, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là de l’argent des contribuables. Si l’état ne pipe mot, quand il y a des pertes, et laisse les mêmes personnes gérer, rien ne changera»

Faut-il revoir le nombre d’employés ?
Définitivement ! Il y a trop d’employés à Air Mauritius pour les quelques vols de MK.

L’Opposition dit que c’est l’ingérence politique au cours de plusieurs décennies qui freine Air Mauritius. Êtes-vous d’accord ?
Bien sûr. Il y a toujours eu des ingérences dans les compagnies d’état, les entreprises parapubliques. Que ce soit sous l’actuel gouvernement ou les précédents gouvernements. Prenez l’exemple du staff. Il y a des compagnies qui sont overstaffed. De ce fait, si on veut qu’une compagnie comme MK fonctionne en toute indépendance, il faut mettre un terme à l’ingérence politique.

Est-ce toujours possible d’assainir la situation ?
Je pense qu’il faut un revirement complet de la manivelle d’Air Mauritius. Il faut reconstituer le Top Management, car ce sont les mêmes personnes avec qui la compagnie accumule des pertes depuis un certain temps. Il y avait un monsieur qui s’appelle Viljoen, que je respecte pour ses compétences. Ils ont trouvé le moyen de le virer pour le remplacer par des dimoun amater. André Viljoen était un aviateur et c’est un financier. Il connaît donc très bien le monde de l’aviation. 

Vous semblez regretter son départ…
Je regrette beaucoup son départ. S’il était encore là, peut-être que le sort de MK aurait été autre. Le problème, c’est que les autres du Top Management se laissent mener. Je vous cite un cas en particulier. Le Management a peur d’un syndicat de gauche. Air Mauritius a engrangé des pertes, mais cela n’a pas empêché l’augmentation des salaires. Cela pour ne pas avoir de problèmes avec le syndicat. Ce n’est pas logique d’augmenter les salaires alors que la compagnie va mal. Est-ce ainsi qu’on gère une compagnie ? S’il y a un problème, il faut avertir les employés. Puis, il y a des « cliques » au sein d’Air Mauritius. Des connexions ici et là qui marchent.

N’est-il pas grand temps que la compagnie Air Mauritius soit gérée en toute indépendance comme une entreprise privée, à l’instar d’Emirates ou de Qatar Airways, même si l’état reste l’actionnaire majoritaire ?
Effectivement. Ce serait l’idéal. Donner la gestion à une compagnie privée pour générer des profits. Les actionnaires doivent toucher leurs dividendes. Et l’état actionnaire, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là de l’argent des contribuables. Si l’état ne pipe mot, quand il y a des pertes, et laisse les mêmes personnes gérer, rien ne changera. L’état nomme les membres du conseil d’administration et les petits actionnaires n’ont d’autre choix que de subir. Il faut amender les lois pour que ces derniers aient leur mot à dire. Le plus important restant la nomination de personnes indépendantes, qui pensent avant tout aux intérêts de la compagnie.

Selon vous, quel modèle opérationnel la compagnie doit-elle adopter ?
Pourquoi, pendant toutes ces années, rien n’a-t-il été fait malgré les pertes ? Il ne faut pas oublier les multiples rapports qui ont mis l’accent sur les problèmes structurels d’Air Mauritius. Montrez-moi les recommandations et quelles actions ont été prises. C’est cela qu’il faut expliquer aux gens et non pas affirmer qu’il y a un problème de modèle. Le dernier rapport est celui de CAPA. Une énième étude. C’est juste pour faire croire aux gens qu’Air Mauritius a été prise en main. Je crois qu’il faut donner leur feuille de route aux membres du conseil d’administration et du Top Management. Il faut de nouvelles personnes, qui auront une nouvelle façon de gérer une compagnie d’aviation. Pourquoi ne pas lancer des appels d’offres internationaux pour la gestion ? à ce jour, c’est la mauvaise gestion qui a mené Air Mauritius à sa perte. Ainsi, ce n’est pas à l’état de bail out Air Mauritius. Ce n’est pas aux contribuables de payer les fat bills des fat cats d’Air Mauritius. L’état, actionnaire majoritaire, doit envoyer un signal fort. Il faut amener le Board et le Top Management devant la justice. Les autres compagnies paraétatiques recevront le message, surtout là où il y a mauvaise gestion.

Votre avis sur une possible alliance entre MK, South African Airways, Kenya Airways et Rwandair pour conquérir le marché africain...
Je ne peux me prononcer, ne connaissant pas les modalités en termes de profitabilité et d’investissement. Le marché africain, c’est une bonne chose. Si le merger a pour but d’apporter quelque chose de rentable, c’est bien. Mais il ne faut pas oublier qu’Air Mauritius existe déjà sur les marchés africain, européen et asiatique. Qu’adviendra-t-il de cela ? à l’époque, une personne avait proposé une compagnie d’aviation pour l’océan Indien. Aujourd’hui, Air Austral fait bien. Par contre, s’il y avait une alliance avec diverses compagnies de la région, on aurait partagé les coûts, on aurait géré en toute indépendance. Peut-être que cela aurait été une bonne chose. Mais certaines personnes qui sont venues n’ont pas trouvé cela comme une bonne chose.

Face à la concurrence, est-ce que la compagnie d’aviation nationale est bien protégée ?
Il faut accepter la concurrence. C’est quelque chose de normal. Cependant, il faut voir où on peut s’entre-aider.

Faut-il chercher un partenaire stratégique pour contrer les turbulences au sein de MK ?
Un partenaire stratégique, peut-être qu’on en aura besoin. Cependant, encore une fois il faut connaître tous les détails. Je ne suis pas contre, mais il faut connaître les termes d’un partenariat. Par exemple, celui entre Mauritius Telecom et France Telecom, où aujourd’hui la nouvelle entité fait des profits, mais je ne sais pas à quel prix.

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