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Avocats, hommes ou femmes d’affaires, cadres…Ces passeurs de drogue d’un nouveau genre 

Les trafiquants de drogue ne s’intéressent plus forcément à des personnes sans attaches qui n’ont plus rien à perdre. Ils ciblent désormais des cadres ou des diplômés. Qu’ils soient avocats, hommes d’affaires, chargés de cours ou enseignants, la tentation est parfois forte pour ces étrangers qui veulent se faire une fortune en faisant passer de la drogue à Maurice. Si certains se font épingler à l’aéroport de Plaisance, d’autres arrivent toutefois à échapper à la vigilance des autorités. Le point sur cette tendance qui se précise de plus en plus… 

17 décembre 2019. Un Letton de 25 ans est intercepté à l’aéroport de Plaisance par des officiers de la Customs Anti-Narcotics Section (CANS) et par une équipe de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu). Après un interrogatoire serré, le Web Designer, qui était sur un vol en provenance d’Afrique du Sud, avoue avoir ingurgité de la drogue. Au total, 39 boulettes d’héroïne seront retrouvées. Provisoirement inculpé de trafic de drogue, cet habitant de la Lettonie est en détention policière. 

La veille, soit le 16 décembre, deux autres étrangers sont interceptés à l’aéroport : Oliveira Jabri Paulino, un mannequin, et Cacilda Lurdes Ezequiel, une femme d’affaires en textile. Le couple d’origine mozambicaine devait supposément « passer des vacances » à Maurice. Mais une fois à l’aéroport de Plaisance, Oliveira Jabri Paulino avoue aux autorités, lors d’une fouille corporelle, qu’il a de la drogue sur lui. Il régurgite 14 boulettes aux toilettes et 86 autres à l’hôpital. 

Ce ne sont là que deux cas sur les innombrables autres auxquels sont confrontées les autorités mauriciennes au fil des années. Et une tendance se dessine de plus en plus : la plupart des mules sont des cadres. Médecins, avocats, enseignants, couturières, experts en logiciels informatiques, policiers… Leur profil intéresse fortement les trafiquants de drogue qui veulent convoyer de la drogue vers une destination spécifique. Raison : pour tromper les apparences. 

Un officier de l’équipe de l’Adsu basée à l’aéroport de Plaisance indique que s’il y a une dizaine d’années la « profession » des passeurs de drogue importait peu, ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Tout est bien calculé. Depuis quelques années, les commanditaires misent sur les personnes qui occupent des professions qui, selon eux, n’éveilleront aucun soupçon de la part des autorités du pays où la drogue est convoyée. Quoi de mieux que des professionnels ou des cadres pour accomplir cette tâche ? Est-ce que cela vous viendrait franchement à l’idée qu’un avocat ou un homme d’affaires voyageant en première classe dans un avion transporte de la drogue, que ce soit dans son estomac où dans ses valises ? » lance notre source. Pourtant, poursuit-elle, c’est ce qui se passe. 

Autre subterfuge utilisé par les trafiquants de drogue : les faux couples de professionnels placés sur le même vol.

Autre subterfuge utilisé par les trafiquants de drogue : les faux couples de professionnels placés sur le même vol. Et ils rivalisent d’astuces pour appâter ces professionnels. Il y a d’abord la rémunération pour le « travail » confié. Dans certains cas, les trafiquants de drogue remettent la moitié de la somme à la mule avant le trajet et l’autre moitié une fois la tâche accomplie. Dans d’autres cas, ils remettent l’intégralité de la somme au passeur avant le voyage ou après le voyage. Autre appât : le voyage tous frais payés vers un autre pays que leur font miroiter les trafiquants de drogue. Sinon, dans le pire des cas, les mules sont victimes de chantage et donc contraintes de transporter de la drogue. 

Faux passeports 

Sollicités, des hauts gradés de la CANS disent qu’ils ne se laissent nullement impressionnés par la profession des passagers étrangers (NdlR : surtout ceux en provenance d’Afrique du Sud, de Madagascar, d’Europe ou de pays africains tels que la Tanzanie ou le Mozambique) lorsqu’ils débarquent à l’aéroport de Plaisance. Jusqu’à présent, les passeurs de drogue étrangers qui ont été condamnés à Maurice sont principalement d’origine malgache, sud-africaine, mozambicaine, kenyane, tanzanienne ou ougandaise. La plupart sont des femmes. 

Le profiling, précisent-ils, est un exercice qui demande de l’expérience. « Nous pensons qu’il y a bel et bien des commanditaires qui misent sur la profession de certaines personnes pour les transformer en passeurs de drogue. De nos jours, tout est possible avec la technologie. Des passeports peuvent être facilement trafiqués et commercialisés. C’est la raison pour laquelle nous nous basons uniquement sur le comportement des étrangers au moment de l’atterrissage », explique un douanier. 

Des innocents parmi ? 

Pourrait-on percevoir ce type de mules comme des gens dont le seul crime a été de céder à la tentation de se faire beaucoup d’argent en faisant passer de la drogue ? Non, rétorquent des officiers de l’Adsu basés à l’aéroport de Plaisance. « La majorité d’entre elles sait ce qu’elle fait. D’ailleurs, la plupart des passeurs finissent par vider leur sac lorsqu’ils sont interrogés à leur descente d’avion. » Ils concèdent toutefois qu’il y a une infime partie des passagers qui se fait piéger. Ces derniers, parfois des étudiants ou de jeunes professionnels, transportent sans le savoir de la drogue dans leurs bagages et se font épingler en arrivant à Maurice. « Nous constatons aussi que les ressortissantes malgaches et parfois des Sud-Africaines se laissent facilement duper par des trafiquants de drogue qui savent pertinemment qu’elles sont dans le besoin et qui utilisent cette information à leur avantage », souligne notre source. 

On se souviendra de la Française Aurore Gros-Coissy, qui avait été arrêtée à sa descente d’avion, en 2011, avec 273 plaquettes de Subutex dans ses valises. Elle a écopé de 20 ans de prison, mais elle a été acquittée en appel.

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Les chiens renifleurs sont mis à contribution pour déceler les colis suspects.

Les chiens renifleurs entrent en piste 

Les officiers de l’Adsu ne sont pas les seuls à lutter contre le trafic de drogue. Il y a également les éléments de la Customs Anti-Narcotics Section (CANS), cellule de la Mauritius Revenue Authority (MRA). Ces derniers ont eux aussi suivi des formations afin de pouvoir traquer les mules et ainsi aider la brigade antidrogue. Ils s’assurent que toutes les valises qui arrivent au pays passent par les chiens renifleurs. « Une fois les valises retirées, elles sont passées sous le nez des chiens renifleurs présents à l’aéroport ou au port. Ils sont chargés de repérer la présence de drogue. » 

Une fois le colis suspect identifié, des douaniers en civil attendent que le voyageur vienne récupérer la valise pour lui faire subir un contrôle approfondi. Dès cet instant, le bagage est scanné aux rayons X et le double fond est scrupuleusement vérifié. Un officier de la CANS indique qu’il est plusieurs fois arrivé que même une fois vidée, une valise ait toujours un certain poids. « C’est suspect. Cela signifie que la drogue est dissimulée dans le double fond de la valise. Une fois la présence de drogue décelée, l’Adsu prend le relais », explique-t-il. Il affirme qu’ils peuvent compter sur la coopération régionale et internationale dans leur chasse aux mules.


À quoi reconnaît-on une mule ?

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Des boulettes d’héroïne.

S’il est à première vue difficile de dire avec certitude quel passager transporte de la drogue, il y a certains signes qui ne trompent pas. Dans certains cas, la mule est repérée dès qu’elle embarque dans un avion pour une destination précise. Ce qui la trahit : ses mouvements suspects. Cela interpelle déjà les membres de l’équipage. Un autre comportement anormal observé : le passeur de drogue ne consomme pas de repas, même s’il est sur un long-courrier. « Il se rend souvent aux toilettes. Il ne reste jamais assis à son siège. Il trouve toujours quelque chose à faire. Il est également le premier à quitter l’avion », indique une source de l’Adsu. 

Elle ajoute que le personnel navigant rapporte tout cas qu’il juge suspect aux officiers de l’Adsu. « Il s’agit d’un travail de collaboration. Une fois que la personne débarque de l’avion, ses moindres mouvements sont suivis de près. En général, un passeur de drogue ne prendra pas le temps de passer aux boutiques Duty Free, pour des raisons évidentes. Il s’empressera de récupérer sa valise dans l’espoir de ne pas se faire prendre », fait comprendre notre source.

 D’autres facteurs sont pris en considération : le regard du passeur, son empressement pour quitter l’aéroport ou encore la provenance de son vol. « Sur des vols des pays à risques, tous les passagers suspects font l’objet d’une vérification méticuleuse. L’Adsu possède déjà une liste des pays jugés à haut risque. On vérifie également si la mule a transité par un pays européen avant de venir à Maurice. On vérifie aussi pour quelle raison elle est venue au pays », détaille notre source. Elle souligne que plusieurs pays-amis aident l’Adsu dans sa lutte antidrogue. Dès qu’une personne proche d’un trafiquant du pays en question prend l’avion, la brigade antidrogue de Maurice est mise au parfum.


Trois à 40 ans de prison 

L’article 30 de la Dangerous Drugs Act qui parle de l’importation, de la commercialisation et de l’exportation de la drogue à Maurice est claire. Toute personne impliquée dans un délit de drogue risque entre trois et 40 ans de prison. L’article 41 de cette même loi aborde aussi les peines liées à la quantité de drogue commercialisée dans le milieu estudiantin, ou encore celles prévues lorsque la drogue est mélangée à de la nourriture ou encore quand des enfants sont utilisés comme mules. Cette partie de la loi prévoit la peine maximale pour les policiers ou d’autres représentants de la loi trouvés coupables d’être impliqués dans un cas de trafic de drogue.


Shiva Coothen : « Rien n’empêche les officiers de fouiller les valises »

shivaLe Défi Plus a d’abord sollicité le Deputy Commissioner of Police (DCP), Choolun Bhojoo, qui est le patron de la brigade antidrogue, pour une déclaration. Mais il a fait comprendre qu’il serait « en congé ». Nous nous sommes donc tournés vers l’inspecteur Shiva Coothen, responsable du Police Press Office. Il a fait ressortir que les officiers basés à l’aéroport de Plaisance ont leur propre stratégie pour faire du profiling. « Rien n’empêche les officiers de l’Adsu et de la CANS de fouiller les valises d’un passager jugé suspect à sa descente d’avion à l’aéroport de Plaisance. Les officiers emploient une, voire plusieurs, stratégies pour mener l’exercice de profiling comme il se doit », dit-il.


Les excréments passés à la loupe… 

Si une personne transporte de la drogue dans le double fond de son bagage à main, les officiers de l’Adsu arrivent à la déceler à travers les rayons X ou grâce aux chiens renifleurs. En revanche, les choses sont plus compliquées si la mule a ingurgité des boulettes de drogue. « Il y a toute une procédure à suivre. On laissera la personne se rendre à sa destination mais sous la surveillance de l’Adsu. Une fois sur place, elle subira un lavement. Du coup, tout sera extrait de son corps » indique un officier. 

Passé ce cap, dit-il, le plus compliqué est de fouiller dans les matières fécales avec une paire de gants et un bâton. « Si la mule nous a déjà indiqué le nombre de boulettes qu’elle a ingurgitées, alors il faut attendre que tout soit descendu. Une fois terminé, il faut peser la cargaison », précise-t-il. « Lorsqu’une boulette éclate, le passeur risque une overdose. Il est immédiatement conduit à l’hôpital afin qu’il ne meure pas et afin de déterminer la quantité de drogue qu’il avait en lui », fait-il comprendre. 

 

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