Audit sur les infrastructures publiques : Rs 1,5 Md dépensées : surcoûts, projets bloqués et risques environnementaux

Par Murvind Beetun
Publié le: 21 février 2026 à 16:30
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Extrait du rapport.
Extrait du rapport.

Un document interne du National Audit Office jette une lumière crue sur la gestion des projets routiers entre 2022 et 2025. Selon ce rapport, plusieurs initiatives d’infrastructure auraient été lancées sans autorisation préalable, accumulant des dépassements financiers massifs et exposant l’État à des risques environnementaux et juridiques. Le texte souligne des carences graves dans la planification, la supervision et le suivi des projets, posant la question de l’efficacité de la gouvernance et de la responsabilité des institutions impliquées.

Rs 1,5 Md dépensées sur des projets à l’arrêt ; des flyovers construits sans autorisation environnementale ; des dépassements de coûts allant jusqu’à 97 % ou encore des routes ouvertes mais jamais officiellement remises à l’État… C’est le tableau dressé par un document interne confidentiel du National Audit Office (NAO) sur la gestion des projets routiers entre 2022 et 2025.

Un ‘reference sheet’ strictement confidentiel en notre possession, daté du 13 janvier 2026, destiné au rapport annuel de l’audit, révèle de graves défaillances dans la planification, l’exécution et la gouvernance des projets de routes, ponts et flyovers à travers le pays. Une affaire qui a été révélée dans l’édition d’Info Soirée de vendredi sur TéléPlus.

Le document pointe directement la responsabilité du ministère des Infrastructures nationales et de la Road Development Authority (RDA), en détaillant des dépassements financiers massifs, des infractions aux lois sur les marchés publics et sur l’environnement et un manque de suivi des bénéfices pour les citoyens.

Projets à l’arrêt

Entre 2022 et 2025, le gouvernement a alloué Rs 8,6 Md aux projets routiers, dont Rs 7,76 Md ont effectivement été dépensées sur 48 projets. Mais derrière ces chiffres globaux, l’audit révèle des dérives alarmantes.

Quatre projets ont été lancés sans autorisation financière préalable :
Motorway M5 (Consultancy)
Nouvelle route Britannia – Rivière-des-Anguilles
Flyover sur la M2 à Labourdonnais
Pont Cavendish à Ville-Noire

Résultat : ces projets ont été mis en suspens pour contraintes budgétaires, après que près de Rs 1,5 Md ont déjà été dépensées, notamment en frais de consultancy. La seule route Britannia/Rivière-des-Anguilles représente Rs 990 millions.

Ces dépenses représentent une gestion calamiteuse des fonds publics, rendu possible par un défaut de planification et une absence de contrôle budgétaire.

Dépassements de coûts spectaculaires : jusqu’à 97 %

Sur 48 projets audités, 19 ont connu des dépassements de coûts cumulant Rs 1,31 milliard, avec des variations atteignant 97 % du budget initial.

Les exemples les plus frappants :
B28 Road (Lot 3) Beau Champs-Bel Air Phase 2 : +81 %
Motorway M5 (Consultancy) : +97 %
Julius Nyerere Avenue (B1) et B1-M1 Link Road : +43 %

Non-respect du Public Procurement Act

Ces surcoûts sont liés à des changements de périmètre, des extensions de délais et des ajustements liés au coût de la main-d’œuvre. Dans plusieurs cas, les approbations nécessaires n’ont jamais été sollicitées, en violation des règlements financiers et du Public Procurement Act.

Le rapport constate ainsi l’absence d’autorisations clés, incluant l’aval du ministère de tutelle, la clearance financière du ministère des Finances ainsi que les approbations du Central Procurement Board.

Selon l’audit, ces dérives révèlent un manque flagrant de contrôle interne, et plusieurs contrats ont été modifiés et prolongés sans supervision adéquate, entraînant des coûts supplémentaires et des risques légaux.

Des projets démarrés sans EIA : un risque environnemental majeur

Plusieurs projets ont été lancés ou achevés sans Environmental Impact Assessment (EIA), en violation de l’Environment Act 2024. Les cas les plus critiques :

Flyover de La Vigie (M1) : l’EIA a été soumis après la fin des travaux en avril 2025. Le ministère de l’Environnement n’a pu accorder de validation rétroactive, soulevant des risques pour la sécurité publique et la prévention des inondations.

Bypass de Flic-en-Flac (Xavier-Pierrefonds) : travaux commencés en juillet 2023, EIA déposé seulement en juillet 2025, soit deux ans plus tard.

Flyover de Terre-Rouge (M2) : projet achevé en décembre 2024, toujours sans approbation environnementale en septembre 2025.

Le constat est sans appel : plusieurs infrastructures publiques ont été construites hors cadre légal, exposant l’État et les citoyens à des risques environnementaux, de sécurité et financiers.

Extension de contrats et modifications non autorisées

L’audit documente des changements de conception majeurs et extensions de délais sans approbation :

La Brasserie – Beaux Songes Link Road (Phase 2) : le contrat de consultancy a été prolongé de 11 mois, augmentant le coût de plus de 50 %, sans autorisation préalable du Ministère.

Bypass de Flic-en-Flac : prolongation de cinq mois de la durée des travaux, toujours sans approbation du Board de la RDA.

Flyover de Terre-Rouge : réclamations du contracteur pour Rs 23,8 millions, toujours non réglées en septembre 2025.
Dans plusieurs projets, les travaux ont débuté avant l’acquisition complète des terrains et le déplacement des services publics, ce qui a entraîné des arrêts de chantier et des délais supplémentaires pouvant dépasser un an.

Changements structurels pendant les travaux : un risque pour la sécurité

Certains projets ont vu leur conception modifiée en cours d’exécution sans amendement officiel du contrat :

Pont remplacé par un tunnel hydraulique sur le Bypass de Flic-en-Flac, avec validation tardive par l’autorité compétente.
Nouvelle conception de pont et réalignement à Rivière Dragon sur le projet Savanne Road (A9), exécuté avant validation par le ministère des Infrastructures nationales.

Résultat : des décisions techniques importantes ont été prises sans responsabilité clairement assignée, exposant les citoyens et l’État à des risques de sécurité et à des litiges potentiels.

Pistes cyclables : Rs 546 M sans suivi

Treize projets routiers intègrent désormais 31,4 km de pistes cyclables, pour un coût total de Rs 546 millions.
Mais l’audit est formel :

aucune évaluation de l’usage réel ;

aucun suivi sur la sécurité routière ;

aucune enquête sur la satisfaction des citoyens.

En clair, personne ne sait si ces millions de roupies ont servi à quelque chose.

Routes ouvertes mais jamais remises à l’État

Le National Audit Office pointe une situation pour le moins troublante : des infrastructures routières déjà en service n’ont jamais été formellement transférées à l’autorité responsable. Conséquence directe : le registre des infrastructures pourrait être incomplet, compromettant la transparence sur l’usage des fonds publics.

Un échec de gouvernance

Pour la NAO, ces défaillances ne sont pas des erreurs isolées mais le symptôme d’un problème systémique :

absence de procédures opérationnelles claires pour les projets routiers ;
coordination insuffisante entre ministères, autorités locales et prestataires ;
absence d’études préalables sur les risques techniques, environnementaux ou sociaux ;
culture de régularisation après coup : on construit d’abord, on demande l’approbation ensuite ;
pas de mécanisme post-projet pour mesurer les bénéfices réels pour les citoyens.

L’audit insiste : le problème n’est pas seulement financier, mais touche la sécurité publique, l’environnement et la confiance des citoyens dans l’État.

Suivi des recommandations passées : toujours en suspens

Le rapport rappelle que des manquements similaires avaient été relevés dans l’audit 2023-24, notamment sur les grade-separated junctions (Pont-Fer, Jumbo, Dowlut) et le Al-M1 Bridge.

Malgré des recommandations pour régulariser les contrats et renforcer les mesures de sécurité :

les paiements aux consultants restent en suspens ;
les amendements législatifs pour la sécurité des ponts ne sont pas encore adoptés ;
les projets déjà livrés n’ont pas été évalués pour leurs bénéfices réels.


Les recommandations de la NAO

1. Obtenir toutes les autorisations et accès aux terrains avant le démarrage des travaux.
2. Renforcer la gestion contractuelle pour contrôler les coûts et limiter les dépassements.
3. Mettre en place un suivi post-implémentation : sécurité, circulation, impact environnemental.
4. Implémenter le Strategic Road Network Masterplan pour une planification à long terme.
5. Évaluer systématiquement les bénéfices pour les citoyens, notamment pour les pistes cyclables et les infrastructures nouvelles.

Implications politiques et financières

Le rapport pourrait avoir des conséquences majeures :

Au-delà des dysfonctionnements techniques, ces constats posent la question d’une responsabilité ministérielle dans la gestion des fonds publics, exposent la Road Development Authority et certains contracteurs à des risques juridiques, et laissent planer des incertitudes majeures sur l’impact environnemental réel de projets réalisés sans évaluation préalable.

Certains experts interrogés soulignent que la répétition de ces pratiques pourrait coûter encore des milliards à l’État, et que des audits indépendants et des sanctions sont nécessaires pour éviter que le scénario ne se reproduise.

Fonds publics

Entre dépassements massifs, infractions aux lois, projets bloqués et absence d’évaluation, ce rapport révèle un dysfonctionnement grave dans la gestion des infrastructures publiques à Maurice.

n Finalement, la question qu’on se pose : Combien d’argent public a été dépensé sans réel contrôle ni bénéfice pour la population ?

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