Au Cœur de l’Info - Lindsay Rivière : «Cette alliance est à l’agonie»
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Le Défi Quotidien
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Partira, partira pas. La question reste posée et ce, malgré la tenue du Bureau politique du MMM. Et dans l’émission « Au Cœur de l’Info », Patrick Hilbert a réuni quatre analystes politiques autour de cette crise politique qui ressurgit autour de Paul Bérenger, le Premier ministre adjoint.
Un nouveau climat d’incertitude s’installe au sommet de l’État. La place de Paul Bérenger au sein du Conseil des ministres, en tant que Premier ministre adjoint, alimente une nouvelle fois rumeurs, spéculations et crispations politiques. Au cœur des interrogations : sa proposition de confier le ministère des Finances à un ministre à plein temps, une demande qui se heurte à la réticence du Premier ministre Navin Ramgoolam, historiquement attaché à ce portefeuille stratégique.
D’emblée, Lindsay Rivière a souligné qu’il s’agit d’une crise révélatrice d’un malaise plus profond. Pour ce dernier, il serait réducteur de voir dans cet épisode un simple désaccord technique autour d’un portefeuille ministériel. À ses yeux, la crise révèle un malaise plus ancien et plus profond dans la relation entre les deux figures historiques de la politique mauricienne. Il rappelle que Navin Ramgoolam n’a jamais véritablement partagé le pouvoir exécutif, en particulier sur le plan économique. Le ministère des Finances, cœur de la décision gouvernementale, demeure pour lui un instrument central de contrôle politique. « L’abandonner ou le déléguer pleinement irait à l’encontre de toute sa trajectoire », a observé l’analyste, soulignant la cohérence mais aussi la rigidité de cette posture.
Lindsay Rivière a également insisté sur le caractère récurrent de ces tensions. « Ce n’est ni la première, ni probablement la dernière crise », a-t-il noté, évoquant un schéma bien connu : montée de la pression, négociations en coulisses, apaisement temporaire, puis résurgence de désaccords. Selon lui, même si une solution de compromis venait à émerger, elle resterait fragile tant que les causes structurelles ne sont pas traitées.
Au-delà de la sphère politique, Lindsay Rivière met en garde contre les effets collatéraux de cette instabilité. Dans un contexte où l’économie mauricienne cherche à se repositionner et à attirer de nouveaux investissements, l’image d’un exécutif divisé envoie un signal négatif. « La confiance est un facteur clé. Une crise politique prolongée crée de l’attentisme, retarde les décisions et fragilise la crédibilité du pays », a-t-il estimé.
Et pour ce qui est de l’alliance entre les deux partis, Lindsay Rivière a fait comprendre que cette nouvelle crise traduit un état beaucoup plus préoccupant de l’Alliance du Changement. « C’est une alliance à l’agonie », a lancé l’analyste, en estimant qu’elle est fragilisée par l’accumulation de tensions non résolues et l’absence d’une vision partagée du pouvoir. Selon lui, les divergences répétées, désormais étalées sur la place publique, montrent que le socle politique de l’alliance s’est considérablement érodé. « Quand une coalition en arrive à ce point, ce n’est plus une crise passagère, mais le symptôme d’un épuisement politique », a-t-il ajouté.
Lindsay Rivière a aussi ajouté que même un compromis de dernière minute ne suffirait pas à restaurer durablement la confiance, car « les mêmes fractures réapparaîtront tôt ou tard », tant que les fondamentaux de l’alliance ne sont pas repensés.
Dans le prolongement de cette analyse, Raj Ramlugun propose une lecture axée sur les personnalités et les méthodes. Selon lui, la crise actuelle est aussi le résultat d’un choc de cultures politiques. Il a décrit Paul Bérenger comme un acteur politique direct, parfois impatient, habitué à provoquer le débat et à bousculer les équilibres pour faire avancer les dossiers. À l’inverse, Navin Ramgoolam apparaît comme un dirigeant plus centralisateur, préférant garder la maîtrise du tempo politique et des leviers stratégiques.
Ainsi, pour Raj Ramlugun, ces deux styles peuvent difficilement cohabiter sans un cadre clair. « Une alliance entre ces deux leaders repose sur un équilibre précaire. Dès qu’un désaccord touche à la structure même du pouvoir, la tension devient inévitable », a-t-il analysé, tout en rappelant également que l’histoire politique offre plusieurs précédents de collaborations avortées entre ces deux camps. Toutefois, il a estimé que le contexte actuel rend la situation encore plus risquée : économie sous pression, attentes sociales fortes, et un électorat de plus en plus exigeant face aux promesses de changement.
Harish Chundunsing, également sur le plateau, a mis en avant que le principal danger de cette crise réside dans le fait qu’elle détourne l’attention des urgences économiques. Le pays ne peut se permettre une paralysie décisionnelle à un moment où des choix structurants s’imposent, selon lui. « Le débat politique prend le dessus alors que l’économie réclame des décisions rapides, cohérentes et courageuses », a-t-il regretté. Coût de la vie, compétitivité des entreprises, réformes du secteur public, productivité : autant de dossiers qui risquent d’être relégués au second plan si l’incertitude politique perdure.
Harish Chundunsing a également mis en garde contre l’impact psychologique sur la population. « Les citoyens ont le sentiment que les préoccupations du sommet de l’État sont déconnectées de leur réalité quotidienne », a-t-il observé, en soulignant un risque de désaffection accrue envers la classe politique.
Faizal Jeerooburkhan, pour sa part, s’est attardé sur les failles institutionnelles de l’Alliance du Changement. Selon lui, la crise actuelle révèle l’absence d’un véritable cadre de gouvernance interne. Il a indiqué que les alliances politiques durables reposent généralement sur des mécanismes formalisés de concertation, de médiation et de prise de décision collective. Or, dans le cas présent, ces garde-fous semblent insuffisants. « Quand les règles du jeu ne sont pas clairement définies, les désaccords finissent par s’exprimer sur la place publique », a-t-il affirmé.
Faizal Jeerooburkhan a estimé que cette situation nourrit la confusion et affaiblit la cohésion gouvernementale. Il plaide pour une clarification rapide des rôles et des responsabilités au sein de l’exécutif, afin d’éviter que chaque divergence ne se transforme en crise majeure.
Deux heures de débat plus tard, une question demeure centrale : quelle décision Paul Bérenger prendra-t-il ? Maintenir sa position au sein du gouvernement malgré les désaccords, se mettre en retrait, ou provoquer une rupture politique aux conséquences imprévisibles ?
Pour Lindsay Rivière, l’enjeu dépasse largement les ambitions individuelles. « Ce qui est en jeu, c’est la capacité du pays à se projeter dans un avenir stable, à un moment où les défis économiques et sociaux exigent une gouvernance forte et cohérente », a-t-il résumé.
Cette retranscription n’est qu’une partie de l’émission qui est d’une durée de deux heures. Elle est à voir sur les plateformes de Défi Media et la chaîne YouTube de TéléPlus.