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Au Bismillah Hotel, l’heure du dernier thé

Par Reshad Toorab
Publié le: 26 July 2026 à 16:00
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bismillah
La devanture du Bismillah Hotel à Plaine-Verte, véritable institution du quartier depuis février 1968. Des habitués venus partager un dernier moment dans ce lieu emblématique. Sawkatally Jokoo au comptoir qu’il occupe depuis 41 ans, aujourd’hui contraint

Le 31 juillet, les théières du Bismillah Hotel chaufferont pour la dernière fois. Après 58 ans d’existence, cette institution de Plaine-Verte cessera ses activités à la suite d’un ordre d’évacuation de la Cour.

Dans quelques jours, les chaises seront rangées une dernière fois, les théières ne chaufferont plus et les habitués n’auront plus ce rendez-vous quotidien qui rythmait leur existence. Installé à Plaine-Verte depuis février 1968, le Bismillah Hotel vivra ses derniers instants le 31 juillet.

Derrière le comptoir, Sawkatally Jokoo, 57 ans, tente de contenir son émotion. Depuis l’adolescence, il consacre sa vie à cet établissement créé par son père, Yousouf Jokoo, affectueusement connu sous le nom de « Dada Bismillah ». « Mon père avait repris un ancien établissement connu sous le nom de Gazra Palace avant de le rebaptiser Bismillah Hotel. Il y a consacré toute son énergie. Après son décès en 2002, j’ai poursuivi ce qu’il avait construit. Aujourd’hui, c’est toute cette histoire qui s’arrête », confie-t-il.

À seulement 17 ans, Sawkatally travaillait déjà derrière le comptoir. Plus de quarante ans après, il connaît presque chaque client par son prénom. « J’ai grandi ici. Cet endroit représente toute ma vie. »

Chaque journée commençait alors que la plupart des habitants dormaient encore. Dès une heure du matin, les portes s’ouvraient pour accueillir les premiers clients : chauffeurs de taxi, marchands, travailleurs de nuit, commerçants ou habitants du quartier, qui s’y retrouvaient avant le lever du soleil.

Pendant le Ramadan, l’hôtel restait animé jusque tard dans la nuit. Les conversations se poursuivaient autour d’un thé chaud, entre discussions sur le quotidien, le football, la politique ou les anecdotes de quartier. Le Bismillah Hotel faisait partie de ces rares endroits où chacun trouvait naturellement sa place, sans distinction d’origine ou de profession.

Au fil des décennies, plusieurs personnalités politiques y ont également fait halte, notamment durant les campagnes électorales. Parmi elles figuraient Paul Bérenger, sir Gaëtan Duval et d’autres responsables politiques qui profitaient de cette ambiance populaire pour rencontrer les habitants. Le père de Sawkatally était lui-même un militant politique engagé, faisant du Bismillah Hotel un lieu d’échanges apprécié à cette époque.

Aujourd’hui pourtant, l’établissement s’apprête à fermer ses portes. Depuis près d’un an et demi, Sawkatally Jokoo mène une bataille judiciaire pour conserver son activité. Les procédures se sont succédé, entraînant d’importantes dépenses en frais d’avocats, sans permettre d’éviter la fermeture. « Nous avons tout essayé. Malgré tous nos efforts, nous devons quitter les lieux. »

Le commerçant affirme avoir également tenté d’obtenir un nouveau local auprès de la coopérative de Plaine-Verte afin de poursuivre son activité. Selon lui, il avait répondu à un appel d’offres et pensait avoir obtenu une réponse favorable. « On m’avait informé que ma demande avait été retenue et qu’une lettre allait suivre. Finalement, je n’ai jamais rien reçu. Entre-temps, le local aurait été attribué à une autre entreprise. Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. » Aujourd’hui, il regrette surtout de ne pas avoir pu assurer la continuité de cette entreprise familiale.

Depuis l’annonce de la fermeture, les habitués défilent pour dire au revoir. Certains viennent partager un dernier thé, d’autres simplement saluer celui qui les a accueillis pendant des décennies.

Mohammad fréquente le Bismillah Hotel depuis plus de trente ans. « Ici, ce n’était pas seulement un hôtel. C’était presque notre deuxième maison. Quand je ne venais pas pendant quelques jours, Sawkatally s’inquiétait et prenait de mes nouvelles. On était devenus une famille. »

Pour Ismaël, chauffeur de taxi, l’endroit symbolise toute une époque. « Des hôtels de thé, il en existe beaucoup. Mais celui-ci avait une âme. On venait autant pour discuter que pour boire un thé. Les conversations commençaient avant l’aube et parfois continuaient jusqu’au milieu de la nuit. »

Rashid évoque, lui, trois générations de souvenirs. « Mon père m’y emmenait lorsque j’étais enfant. Plus tard, j’y ai conduit mes propres enfants. Aujourd’hui, ce sont des décennies de souvenirs qui disparaissent avec cette fermeture. »

Pour Sawkatally Jokoo, le plus difficile n’est pas seulement de perdre son travail. « Je ferme la porte d’un endroit où j’ai passé toute ma jeunesse et toute ma vie d’adulte. Beaucoup de personnes ont grandi avec le Bismillah Hotel. On ne remplace pas cinquante-huit années d’histoire. »

Malgré la tristesse, il préfère retenir la fidélité de ceux qui ont franchi le seuil de son établissement pendant toutes ces années. 

« Je remercie sincèrement tous ceux qui nous ont soutenus. Certains étaient des clients, d’autres sont devenus des amis. Sans eux, le Bismillah Hotel n’aurait jamais traversé toutes ces décennies. »

Le 31 juillet, la dernière tasse de thé sera servie. Puis Sawkatally Jokoo baissera une dernière fois le rideau de l’établissement que son père avait ouvert en février 1968. Avec lui disparaîtra l’une des plus anciennes adresses de Plaine-Verte.

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