Astrid Dalais, l’alphabet d’une vie en mouvement
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Co-conceptrice du spectacle de la Fête nationale mauricienne en 2026 et créatrice d’expériences urbaines comme le festival PORLWI ou House of Digital Art, Astrid Dalais mêle art, engagement et transmission. Dans cet abécédaire intime, elle dévoile les mots qui façonnent son univers et sa manière d’habiter le monde.
« L’amour est une manière de prendre soin, de soi, des autres et de ce qui nous entoure », confie Astrid Dalais. Pour cette dernière, l’amour est une intention consciente, un choix quotidien qui se cultive, comme une plante que l’on arrose et que l’on fait grandir, même quand on croit qu’on n’a pas la main verte. C’est un cheminement personnel qui demande souvent de se dépasser. Cet amour se traduit par une attention aux autres, aux détails et aux liens que l’on tisse. Il s’exprime dans la manière d’écouter, de créer et de rassembler. Une énergie discrète, mais essentielle, qui traverse ses projets et donne du sens à ce qu’elle construit.
La beauté est partout : « Apprenez à la voir, à la ressentir. Dans les êtres, dans la nature, dans les gestes du quotidien ». Elle est à la fois intérieure et extérieure, sensible et invisible en même temps. Pour Astrid Dalais, choisir de voir la beauté est un acte presque politique, un engagement constant : celui de porter son regard vers ce qui élève, relie et apaise, même dans les complexités de notre époque. « Prenons un moment pour 'contempler' chaque jour et ainsi, réenchantons le monde ! »
La création est un souffle vital, un espace d’expression où l’on peut donner forme à nos émotions, à nos idées et à notre imagination. L’art et la culture sont, pour elle, des fenêtres ouvertes sur le monde. « J’aime l’art sous toutes ses formes : les arts visuels, la danse, l’architecture, la littérature, la musique, la cuisine… ». La culture nourrit, élève et transforme notre regard. Elle nous rassemble, nous révèle, nous questionne et nous ancre. Elle peut être profondément guérisseuse. La créativité pourrait permettre d’envisager les problématiques sociales, de santé, d’environnement ou d’éducation autrement. Une vision sensible et transversale qui guide ses engagements.
« C’est dans ma vie de jeune adulte que j’ai réalisé qu’un ballet de danse me procurait autant de joie profonde qu’un moment en nature. J’ai découvert que l’art guérissait les maux et adoucissait nos âmes, que les émotions que l’on ressent en voyant une exposition ou en écoutant un concert imprégnaient nos cellules en profondeur et duraient dans le temps. Il m’est alors apparu que je voudrais œuvrer à faire éclore ces moments de réconciliation pour l’être ».
Le dialogue comme composante essentielle : « C’est dans le dialogue que notre monde peut évoluer, que la paix peut se trouver et que la société peut s’épanouir ». Les mots ont leur importance, sans pour autant devoir être parfaits ou élaborés. L’essentiel est de pouvoir s’exprimer, dire, partager, et surtout écouter l’autre. C’est dans cette circulation vivante de la parole, dans les conversations simples comme dans les échanges plus profonds, que se tissent les liens, les collaborations et que s’ouvrent des perspectives nouvelles. Et de cette expression commune naissent parfois d’autres formes de compréhension, de relation, et même de création.
Consciente des enjeux environnementaux, elle rappelle l’importance de préserver nos écosystèmes et notre biodiversité, essentiels à notre avenir. Mais pour elle, un écosystème ne se limite pas à la nature. C’est aussi un tissu vivant de relations, présent dans tous les milieux où nous évoluons. À la maison, dans une équipe, dans un quartier ou dans un secteur, chacun a un rôle à jouer. Comme dans une forêt, où chaque élément participe à l’équilibre, nos actions, nos métiers et nos interactions contribuent à faire tenir l’ensemble. Cet équilibre repose sur ce que chacun apporte, et sur l’attention que l’on porte les uns aux autres. Un système vivant, qui demande du soin et de la responsabilité.
Passionnée par la prospective, elle envisage le futur comme un espace à imaginer et à construire en fonction de l’observation de signaux faibles. « Nous pouvons imaginer le monde dans lequel nous voulons vivre demain ». Pour cela, il y a des chaînes à briser sur nos habitudes, nos croyances. Il y a de l’espérance à nourrir, de la confiance à retrouver, et des élans de solidarité et d’entraide à renforcer. Penser le futur, c’est aussi réapprendre à vivre en lien avec le vivant, à reconnaître notre interdépendance avec la nature et avec les autres. Dans cette approche, l’écologie n’est pas seulement une question d’environnement, mais une manière d’être au monde, plus consciente, plus sobre, plus respectueuse des équilibres essentiels.
Ex-danseur professionnel, aujourd’hui directeur artistique, Guillaume est son partenaire de vie depuis 22 ans. « Il est mon inspiration, mon énergie, mon âme sœur ». Dans le travail, il est l’élément moteur et le créateur à part entière, au cœur de la vision et du développement de chacun des projets portés au sein de leur agence MOVE FOR ART.
« Guillaume a une intuition décapante, une détermination tranchée et un talent de création empreint d’éternité, la vie à ses côtés est pleine de beauté. Ensemble on a soulevé des montagnes… ».
Habiter, c’est prendre soin des lieux et de la manière dont on y vit ensemble. C’est permettre à la vie de circuler, à des personnes de se rencontrer, de partager, de se sentir à leur place. Cela commence à petite échelle — une maison, un quartier — et s’étend à la ville et à la société. Habiter demande de l’attention, du soin, une présence active. C’est penser des environnements où les enfants peuvent grandir sereinement, où la diversité des êtres est accueillie, où la nature est présente et où des espaces communs permettent de se retrouver et de s’épanouir. Astrid cultive une réflexion constante sur la manière de faire revenir la vie dans des lieux, de façon pérenne ou éphémère.
En chacun de nous réside une part d’infini. Une réserve de possibles, de chemins à explorer, de formes à inventer. « Nous portons en nous l’infini des possibles, nous devons apprendre à nous brancher sur de bonnes fréquences ». Dans la création comme dans la vie, cet infini se manifeste par une capacité à se renouveler, à transformer, à ouvrir de nouveaux horizons. Le reconnaître, c’est s’autoriser à dépasser les limites que l’on se fixe, et accueillir ce qui cherche à émerger.
Pour elle, la joie est un choix de vie. « Malgré les difficultés que l’on traverse, les souffrances que l’on peut ressentir, cultiver la joie est nécessaire pour mieux apprécier la vie ». Loin d’être une émotion superficielle ou passagère, la joie s’ancre dans une manière d’être au monde, dans la capacité à accueillir ce qui est, tout en choisissant de nourrir ce qui élève. Elle se cultive dans les gestes simples, dans l’attention portée à ce qui fait du bien, dans un sourire partagé. Une force intérieure, douce et profonde, qui permet de traverser la vie avec plus de conscience et de lumière.
Un mot simple pour rappeler l’essentiel : embrasser la vie, embrasser ceux que l’on aime, embrasser chaque instant.
L comme Liberté
« La liberté est inestimable ». Elle est synonyme de bien-être, de respiration, de capacité à être pleinement soi. Mais la liberté n’est jamais acquise : elle se cultive, se protège et s’exerce au quotidien. Elle demande du courage, celui de faire des choix, de s’affranchir de certaines attentes, et de rester fidèle à ce qui nous semble juste. Une liberté intérieure avant tout, qui permet d’avancer avec intégrité et d’habiter le monde en conscience. Une liberté qui se gagne quand c’est nécessaire. Ne jamais lâcher ce droit fondamental.
La vie est mouvement, comme une danse permanente. Les moments d’inconfort se révèlent souvent être des espaces d’apprentissage inouïs. Accepter ce mouvement, s’adapter aux rythmes, cultiver la souplesse et l’agilité permet de rester en mouvement avec la vie, plutôt que contre elle.
Source de savoirs et d’inspiration, la nature est notre équilibre. Nous sommes la nature. « Chaque élément, du plus petit insecte aux paysages qui composent nos quotidiens, a son importance ». Elle rappelle la place fondamentale des arbres, l’importance de la vie des sols, la diversité des espèces. Cultiver un bout de jardin, observer les cycles de la lune ou de la marée, reconnaître l’utilité des plantes sauvages, manger les légumes que l’on a plantés : autant de manières de se relier au vivant. Une attention quotidienne qui invite à prendre soin de ce qui nous entoure, et à reconnaître la valeur de ces équilibres, souvent discrets, mais profondément essentiels.
Ouverture d’esprit, ouverture aux autres, au monde. Une qualité indispensable pour évoluer et comprendre. L’art aide tellement à cela que j’ai choisi d’œuvrer pour la voie sensible et la vision du monde des artistes, « qui nous ouvrent à de nouvelles perspectives ».
Elle y est profondément attachée. Préserver nos patrimoines nous permet de mieux nous relier à notre histoire, à ce qui nous a précédés, et de nous ancrer plus pleinement dans le présent pour mieux envisager l’avenir. Il s’agit bien évidemment du patrimoine bâti — nos bâtiments historiques — mais aussi d’autres héritages : les savoirs ancestraux, les langues, les traditions, les gestes, les récits et les paysages naturels. Autant de formes vivantes de mémoire collective qui façonnent notre identité et notre singularité. À Maurice, cette richesse plurielle est une force, un socle commun à partir duquel continuer à construire et à transmettre. Elle appelle à une plus grande reconnaissance et à un respect renforcé de ces patrimoines, ainsi qu’à des accompagnements plus développés pour leur préservation et régénération.
Une quête permanente. Depuis toujours, elle cherche à comprendre, à apprendre, à se rapprocher d’une forme de sagesse. « J’essaie, chaque jour, de cultiver la meilleure version de moi-même. Je n’y parviens pas à chaque fois, mais je persévère ». Une démarche sincère, faite de questionnements, d’élans et parfois de doutes, mais constamment guidée par le désir d’avancer avec justesse. Chercher du sens, c’est aussi accepter de ne pas tout maîtriser, et continuer à évoluer, pas à pas.
Son fils, son trésor, sa raison d’être. « Élever un enfant nous permet à nous en tant que parent de grandir aussi, d’évoluer en même temps que nos enfants ». L’apprentissage est permanent et passionnant ! Un enfant ou un adolescent aujourd’hui a besoin d’espaces d’expression, de rencontres, de culture et de sport pour s’épanouir. La vision de mon fils m’éclaire beaucoup sur le plus essentiel. Le mot que je lui répète inlassablement : Respect.
Chaque action, qu’elle soit individuelle ou collective, lorsqu’elle sert la société et le bien commun, a besoin d’être soutenue. Le soutien peut se manifester de plusieurs manières, du simple encouragement, au partage de l’information ou de compétences, au financement, ou dans la capacité à se tenir aux côtés des autres dans les moments complexes. Soutenir, c’est permettre aux initiatives de grandir, de se renforcer, de trouver leur place et surtout de se pérenniser. Une dynamique essentielle pour faire émerger et pérenniser des projets dépassant les intérêts individuels et soutenant le bien-être collectif.
Qu’elle soit orale, écrite, gestuelle ou vécue, la transmission permet de faire circuler les savoirs, les valeurs et les expériences. Elle concerne les savoirs vernaculaires, les savoir-faire artisanaux, les métiers, les histoires, les langues, mais aussi les manières d’être, de faire et de penser. Transmettre, c’est relier les gens, les générations, préserver une mémoire vivante et permettre à chacun de s’inscrire dans une continuité. Un acte de partage, de responsabilité et de confiance en l’avenir.
Imaginer d’autres possibles, questionner ce qui semble établi. L’utopie n’est pas un rêve inaccessible, mais une manière de déplacer les regards et de faire évoluer les mentalités. Elle invite à penser autrement nos façons de vivre, de créer, de faire société. Dans cette perspective, elle peut aussi être un outil de déconstruction, pour se libérer de schémas hérités et ouvrir la voie à des modèles plus justes, plus ancrés, plus choisis. Une force discrète, mais essentielle pour réinventer nos vies.
Astrid aime croire qu’un monde meilleur est possible. Elle a vécu « des moments que les cœurs n’oublieront jamais : des créations inédites, des lieux utopiques et des espaces de rencontre uniques, que ce soit lors du festival Porlwi, de Reunion Metis, de House of Digital Art, ou à travers des spectacles et installations ». Des moments où le temps est suspendu et nous nous sentons en profonde connexion avec le passé, le présent et le futur, avec nous-mêmes ou avec les autres. Ces instants « où on comprend ce qu’on fait sur cette terre et sur cette île dans l’océan Indien ».
Le vivant est au cœur de sa vision. Il concerne les êtres, les pratiques, les lieux, les savoirs, les paysages… À travers ses engagements avec d’autres collaborateurs, notamment avec le Festival du Vivant, elle défend une approche sensible et globale, où tout est relié : l’humain, la nature, la culture. Reconnaître le vivant, c’est porter attention à ce qui respire, évolue, se transforme, et cultiver la diversité sous toutes ses formes, comme une richesse essentielle à préserver. C’est aussi permettre à ces liens d’exister, de se renforcer et d’être partagés. Une manière de remettre le vivant au centre de nos priorités.
Chaque idée qui se transforme en action a besoin de volonté pour prendre forme et exister. Parfois, cette volonté est intrinsèque, elle nous habite profondément ; elle peut être nourrie par une rage intérieure ou par des convictions fortes. Mais quoi qu’il en soit, l’essentiel est de rester constructif et respectueux des dynamiques. Aller au bout de ses idées demande de la détermination, de la discipline, et une capacité à transformer l’élan en action. Une énergie qui permet de réaliser ses rêves et d’aller plus loin. Mais parfois il faut aussi savoir s’arrêter, accepter, et changer de chemin…
Vivre des expériences nouvelles nous fait nous sentir vivants. Pour Astrid, créer « des expériences uniques, sensibles et différenciantes » bouscule les codes et fait appel à nos sens. Car c’est souvent là que quelque chose s’ouvre : non pas uniquement par une décision du cerveau, mais par des émotions, « qui éveillent profondément les consciences et transforment notre manière de voir les choses ».
Une pratique qu’elle cultive pour l’équilibre du corps, du cœur et de l’esprit depuis ses 21 ans. Le yoga lui permet de s’ancrer. Une discipline qui l’accompagne dans son quotidien, comme un espace de respiration et d’alignement. Dans sa vie professionnelle, intense par moment, relevant souvent d’un grand don de soi, elle avoue avoir besoin de silence et de se couper des bruits du monde pour se ressourcer. Le yoga est « la pratique où elle se retrouve le mieux ».
Vivre le moment présent est essentiel. « Zordi », c’est aujourd’hui, ici et maintenant ». Chaque geste que l’on pose, à notre échelle - intime ou professionnelle - participe à construire notre monde en commun. C’est dans l’attention portée à l’instant, dans la conscience de nos actions quotidiennes, que se joue ce que nous devenons, individuellement et collectivement. Une invitation à être pleinement là, et à agir avec justesse. Alors « kavalons kavalons », œuvrons pour promouvoir la diversité, c’est elle qui fait la richesse de notre île ». Continuons à prendre soin, à s’exprimer et à s’aimer !
À travers cet abécédaire, Astrid Dalais se révèle sans artifice : une femme guidée par l’amour, portée par la culture, enracinée dans l’humain et résolument tournée vers demain. Une signature rare, à l’image de ses créations.