Asleem Mahammodally : la force d’y croire quand tout devient noir
Par
Azeem Khodabux
Par
Azeem Khodabux
À Pailles, dans une maison modeste où chaque objet est rangé avec précision, vit un homme dont la lumière ne passe plus par les yeux mais par le cœur. À 56 ans, Asleem Mahammodally est non-voyant depuis 2001, après une chute du cinquième étage qui a bouleversé son destin. Six mois d’hôpital. Des traitements à La Réunion, en Afrique du Sud et à Chennai. Puis l’irréversible : un décollement de la rétine. L’obscurité totale. Pourtant, loin de s’effondrer, il s’est reconstruit, seul, par la foi, la discipline et le travail. Aujourd’hui réceptionniste dans un centre pour personnes en situation de handicap, il incarne une leçon de courage concret. Son histoire est celle d’un homme qui a refusé que sa vie s’arrête.
Avant l’obscurité, il y avait la lumière des souvenirs. Asleem grandit dans une famille modeste. Pas d’abondance matérielle, mais une richesse morale profonde. Le respect, la responsabilité et la foi sont les piliers de son éducation.« Chez nous, on ne se plaignait pas. On travaillait », résume-t-il. Très jeune, il comprend que rien ne s’obtient sans effort. À 11 ans, il décide de jeûner pendant le Ramadan. Non par obligation, mais par conviction. « Je voulais le faire comme les grands. Je voulais prouver que j’étais capable. »
Puis, en quelques secondes, tout bascule. La chute est brutale.Son corps percute le sol.Direction l’hôpital.
Cette discipline spirituelle deviendra plus tard son socle intérieur. Mais en 1997, le destin frappe une première fois. Sa mère décède en mars. Son père en novembre. Deux pertes en quelques mois.« Je me suis retrouvé seul. J’ai compris que je devais être fort pour moi-même. » Il ne le sait pas encore, mais la plus grande épreuve l’attend.
En 2001, Asleem a 31 ans. Il travaille comme messenger. Sérieux, ponctuel, apprécié. Pour augmenter ses revenus, il accepte aussi des travaux en hauteur, notamment le nettoyage de vitres. Ce jour-là, il monte au cinquième étage. Puis, en quelques secondes, tout bascule. La chute est brutale. Son corps percute le sol. Direction l’hôpital. Les blessures sont multiples. Commence alors un combat de six mois. « J’étais entre la vie et la mort. Mais je me disais : si Dieu m’a laissé en vie, c’est qu’il y a une raison. »
Pendant près de 10 ans, il reste à la maison. Dix années de reconstruction.
Les médecins diagnostiquent un décollement de la rétine. On tente tout. Des soins à La Réunion. Des consultations en Afrique du Sud. Un dernier espoir à Chennai. Mais le verdict tombe : la vue ne reviendra pas.
Perdre la vue à 31 ans, c’est perdre ses repères, son autonomie, ses habitudes. « Au début, c’était le silence. Je n’entendais que mes pensées. » Les gestes les plus simples deviennent des défis : marcher sans heurter un meuble, verser un verre d’eau, choisir ses vêtements. Les premiers mois sont lourds. Mais Asleem prend une décision claire : il ne sera pas dépendant. « Je me suis dit : soit je pleure sur ma situation, soit j’apprends à vivre autrement. » Il choisit la deuxième option.
Lorsqu’il arrive sur les lieux saints, il ne voit pas la Kaaba. Il ne distingue ni les lumières ni l’architecture.
Il commence par mémoriser sa maison. Chaque meuble. Chaque distance. Il compte les pas. Il reconnaît les sons. Il développe une précision presque millimétrée. Puis, il apprend à faire ce qu’il ne faisait pas avant : cuisiner. « Avant l’accident, je ne savais pas préparer un repas. Aujourd’hui, je cuisine seul. » Il écoute le bruit de l’huile dans la casserole. Il sent les épices. Il touche les textures. Il travaille avec méthode. « Peut-être qu’Allah m’a donné cette capacité. » Chaque plat préparé seul est une victoire silencieuse. Il apprend aussi à repasser, laver ses vêtements, nettoyer sa maison. « Si je peux le faire, pourquoi attendre que quelqu’un le fasse à ma place ? »
Pendant près de 10 ans, il reste à la maison. Dix années de reconstruction. Des moments de doute, bien sûr. Des soirs de solitude. « Il y a des jours où c’est plus difficile. Mais je me rappelle que d’autres vivent pire que moi. » Il refuse que son handicap définisse sa valeur. « Je ne suis pas un handicapé. Je suis un homme qui a perdu la vue. Ce n’est pas la même chose. »
La prière devient son ancre. Depuis l’âge de 11 ans, il jeûne à chaque Ramadan. Même après l’accident. « C’est la prière qui m’a sauvé. » Pendant le mois sacré, il se lève à trois heures du matin. Il prépare son sehri seul. Il accomplit ses tâches ménagères avant l’aube. Puis il part travailler. « Le Ramadan m’a appris la discipline. La discipline m’a appris la patience. »
En 2006, Asleem prend une décision majeure : suivre une formation de réceptionniste.
En 2006, Asleem prend une décision majeure : suivre une formation de réceptionniste. « Beaucoup pensaient que ce serait trop difficile. Moi, je voulais essayer. » Il apprend à utiliser les outils adaptés. Il développe sa mémoire. Il affine son écoute. Puis vient l’opportunité : un poste de réceptionniste dans un centre pour personnes en situation de handicap. Chaque matin, un van du ministère de la Sécurité sociale vient le chercher. Chaque soir, il rentre chez lui. À l’accueil, il oriente, répond, rassure. « Je ne vois pas les visages, mais j’entends les émotions. » Ses collègues le décrivent comme ponctuel, organisé et professionnel.
Il vit seul. Il fait ses courses au supermarché. Il demande les couleurs des vêtements. Il reconnaît les billets par le toucher. « Pour moi, c’est pareil qu’avant. Sauf que je ne vois pas les couleurs. » Une phrase simple. Mais puissante. Il ne se définit pas par ce qu’il a perdu, mais par ce qu’il continue à accomplir.
Parmi ses plus grandes réalisations figure l’accomplissement de l’Umrah en Arabie saoudite. Pour un non-voyant, le voyage représente un défi immense. Organisation, déplacement, logistique. Mais il ne renonce pas.
Lorsqu’il arrive sur les lieux saints, il ne voit pas la Kaaba. Il ne distingue ni les lumières ni l’architecture. Mais il ressent tout. « Même si je ne vois pas, j’ai senti une satisfaction immense. C’était le plus grand rêve de ma vie. » Il parle d’une émotion indescriptible. D’une paix profonde. « Là-bas, je ne me sentais pas diminué. Je me sentais complet. » Pour lui, ce pèlerinage n’était pas seulement un voyage. C’était une confirmation : l’obscurité n’empêche pas l’élévation.
Asleem ne cherche pas la compassion. Il demande le respect. « Un handicap ne veut pas dire incapacité. Donnez-nous une chance. » Il s’adresse aussi aux jeunes : « La vie peut changer en une seconde. Mais tant que vous respirez, vous pouvez avancer. »
Son parcours rappelle une vérité essentielle : la résilience n’est pas spectaculaire. Elle est quotidienne.
À 56 ans, Asleem marche avec assurance dans les rues de Pailles. Il reconnaît les bruits, les odeurs, les reliefs. Il n’a plus la lumière des yeux. Mais il possède une lumière plus forte : celle de la détermination. « J’ai perdu la vue. Je n’ai pas perdu la vie. » Son histoire n’est pas une tragédie. C’est une reconstruction. Et dans l’obscurité totale, il est devenu un repère pour ceux qui doutent. Parce que parfois, ceux qui ne voient plus le monde sont ceux qui nous apprennent le mieux à le regarder autrement.