Interview

Ashok Kumar Aubeeluck, écrivain et biographe : «Le livre n’est pas seulement sur SAJ, mais sur d’autres légendes politiques»

Ashok Kumar Aubeeluck

Auteur de la récente biographie intitulée « Sir Anerood Jugnauth, A Man of Destiny », l’économiste et ex-directeur du Budget Ashok Kumar Aubeeluck explique les prémices de sa démarche qui a abouti à la rédaction de son ouvrage. Lequel fait l’objet d’une injonction logée par sir Anerood Jugnauth en Cour suprême. 

Vous avez rencontré sir Anerood Jugnauth (SAJ) à plusieurs reprises pour la rédaction de ce livre, du fait qu’une autre biographie sur lui était déjà parue. Dans quel état d’esprit était-il ? Qu’attendait-il de votre ouvrage ? A-t-il joué le jeu en répondant à vos questions ? Vous a-t-il demandé de ne pas publier certains de ses propos ? 
J’ai eu sa permission verbalement et par écrit, bien que ce n’était pas nécessaire puisqu’il est une figure publique qui a dominé le paysage politique pendant plus de quatre décennies. Je l’ai approché pour qu’il me consacre autant de temps nécessaire afin de rédiger un livre crédible aux yeux des lecteurs. Je souhaitais qu’ils apprennent sa version et celles d’autres personnes. 

Le livre n’est pas seulement sur SAJ. Il parle aussi d’autres légendes politiques qui ont façonné le développement économique, social et politique du pays. Tout un chapitre est consacré à l’évolution sociale sur appui théorique et étude empirique, au rôle des superpuissances et de leurs agences secrètes telles que la CIA ou la RAW ainsi qu’aux intrigues liées aux actions de précédents présidents ou gouverneur-général dans des circonstances spécifiques. Par exemple, les raisons pour lesquelles le gouverneur général sir Abdool Razack Osman n’avait pas fait appel à Anerood Jugnauth pour former un gouvernement bien que le Mouvement militant mauricien (MMM) avait 34 sièges sur 70. 

À l’époque où je l’ai approché, beaucoup d’incertitudes planaient sur la politique. SAJ négociait le remake avec le MMM. Durant nos entretiens, il a été un gentleman. Il ne m’a imposé aucune condition. Il répondait à mes questions avec enthousiasme. En raison de mes fonctions, je suis connu de plusieurs politiciens et ministres. J’ai de bonnes raisons de croire qu’il me connaît. Il avait apprécié mon travail lorsqu’il avait pris en charge le ministère de l’Industrie.

Vous avez parlé à d’autres politiciens tout aussi connus. Quelles étaient leurs opinion sur lui ?
Le chapitre 7, intitulé A Glimpse of the Man, évoque l’appréciation de plusieurs politiciens pour lui. Parmi : Jack Bizlall, Dev Virahsawmy, Madan Dulloo et Shirin Aumeeruddy-Czifffra. Naturellement, on a longuement parlé de sa collaboration et de ses conflits avec d’autres politiciens. J’ai interviewé 52 personnes, dont 29 politiciens de tout bord et de différentes composantes ethniques, professions et âges. Ce livre n’a pas été écrit avec légèreté. Il a été rédigé avec beaucoup de diligence et de recherche appliquée. 

En fonction de vos entretiens avec lui, quelles sont les périodes qui lui sont parues décisives dans sa carrière politique ?
Évidemment son baptême politique en 1963, son élection en 1976, son accession au poste de Premier ministre mais sa réélection en 1983 à la tête de son propre parti lorsqu’il impose son autorité aux autres et donne lieu à la naissance d’un nouveau Anerood Jugnauth. Il a passé une si longue période à la tête de la République que le pays a connu plusieurs périodes décisives, dont l’accession au statut de République. 

Quelles sont ceux qui comptent le plus pour SAJ, tant dans sa famille qu’en politique ? 
La famille a toujours occupé une grande place dans sa vie.

Certains marchands n’ont pas encore digéré la délocalisation. J’ai interviewé 52 personnes, dont 29 politiciens de tout bord et de différentes composantes ethniques, professions et âges.»

Quelles sont les obstacles que vous avez rencontrées durant la recherche de documentation ?
Je suis un chercheur dans ma vie professionnelle et universitaire dans ma vie quotidienne. J’ai une approche très clinique. Je vis à travers les livres, ce qui facilite mon quotidien, ma santé, mon gagne-pain et le développement de ma personnalité. En revanche, à part quelques personnes dont Jean Claude de l’Estrac, Paul Bérenger ou Anil Gayan, beaucoup ont refusé de me répondre. Certaines m’ont servi de longues diatribes, ce qui m’a donné un aperçu de leur appréciation de SAJ.

Comme ancien grand commis de l’État, quelle réflexion faites-vous sur les relations/rapports entre les ministres et leurs conseillers ? SAJ fait-il facilement confiance à ses conseillers ou ministres ? 
Cela varie. L’élément de récompense pour avoir placarder des affiches durant une campagne électorale peut jouer en faveur du recrutement d’un conseiller. Certains conseillers peuvent passer leurs temps à jouer le rôle de Squeeler dans Animal Farm ou celui du Dr J. Goebbels pour nuire aux autres ou faire de la propagande. 

D’autres, en revanche, font du bon travail. Lorsqu’on m’a offert la position de Senior Advisor au ministère de l’Océan, je croyais pouvoir catalyser le développement de l’économie océanique. Mes idées n’étaient pas compatibles avec celles du ministre. C’est pour cette raison que j’écris en ce moment un livre sur l’économie et l’océan qui aura pour titre The Urgency of Now.  SAJ a été parfaitement lucide durant les entretiens. Il avait même avoué dans un meeting public à Triolet au début des années 1990 qu’il n’avait pas fait que du bon travail.

Comme d’autres observateurs, vous faites ressortir son caractère particulier. Cela a-t-il été abordé au cours de vos entretiens ?
Oui et non. SAJ a volontiers parlé de lui. Pour certains traits, je les ai appris auprès d’autres personnes, en l’observant, en lisant la vie d’autres hommes d’État ou encore en parcourant les journaux. Un chapitre, par exemple, a trait à des reportages parus dans un quotidien.

Avez-vous appris des choses ?
Certainement. Lisez le livre. Il y a eu des confidences. Mais je n’écris pas sur les on-dit sans évidences empiriques ou si j’estime qu’elles ont été fabriquées par la haine ou pour prendre plaisir.

Les ministres écoutent-ils les économistes ou restent-ils dans des réflexions politiciennes ?
Je ne saurais vous dire pour les autres économistes. J’ai des raisons d’être relativement satisfait que beaucoup des dossiers sur lesquels j’ai travaillé aient vu le jour grâce au soutien de mes supérieurs, dont Rundheersing Bheenick et Dev Manraj et des secrétaires permanents. Je peux vous citer le développement de l’aéroport de Plaisance, le dossier de l’environnement, la pension de la retraite et son extension, les projets Emtel, Les Moulins de La Concorde, Woven Labels, la privatisation et participation au capital ou encore la création de l’université de Technologie de Maurice. 

À un certain moment et pour de courtes durées, j’ai travaillé avec SAJ quand il avait pris en charge le ministère de l’Industrie. Il comprenait vite les implications. Il était très expéditif, d’où ma fascination pour le travail accompli. Ce n’est pas un hasard que sous son leadership le nombre de firmes EPZ soit passé de 200 à 520 avec une pointe d’emploi dépassant 93 000 en 1993. Le secteur manufacturier représentait 24,5 % du Produit intérieur brut. En général, les ministres m’ont toujours prêté une oreille attentive. Ils ont partagé leur point de vue ou leur vision.

Comptez-vous vous reprendre les projets de livres consacrés à Paul Bérenger et Navin Ramgoolam ?
Si l’occasion me le permet et si leur collaboration est assurée, je suis prêt à relever le défi. Ce sera beaucoup plus vite et mieux fait car j’ai appris beaucoup en rédigeant SAJ, A Man of Destiny. Paul Bérenger est quelqu’un qui accorde une grande importance à l’histoire. Il m’a beaucoup aidé. On a eu au moins huit sessions de travail. Je lui en suis reconnaissant. Navin Ramgoolam se démarque par sa magnanimité qui transcende l’ordinaire. Il peut vous révéler un océan d’informations ponctué d’anecdotes et de ses expériences personnelles pour justifier une décision. Il peut vous émouvoir par sa vision pour le bien-être de Maurice. Chacun a ses qualités.

Après la publication du livre, quelle est votre opinion au sujet de SAJ ?
Je reconnais le formidable travail qu’il a abattu. J’ai beaucoup appris durant cette période de notre collaboration. Je le respecterai toujours car il a créé l’environnement propice à la prospérité de la nation. Je garde de bons souvenirs de lui. Beaucoup d’hommes d’État se laissent influencer par leurs conseillers sans prendre la peine de vérifier les faits, les séquences des événements ou les rumeurs, pas lui. 

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