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Arvin Boolell : «Si le gouvernement provoque l’opposition, il saura de quel bois elle se chauffe»

Arvin Boolell

Sa première Private Notice Question, les débats autour du discours-programme, la ligne de démarcation entre Navin Ramgoolam et lui, l’ajournement des travaux parlementaires… Autant de sujets que le nouveau leader de l’opposition, Arvin Boolell, expose dans l’entretien qu’il a accordé au Défi-Plus. 

Vous êtes très remonté contre le gouvernement d’avoir ajourné les travaux parlementaires au 14 février. N’êtes-vous pas convaincu par l’argument du calendrier religieux ? 
Je ne suis pas remonté parce qu’il y a des fêtes religieuses, mais parce que le gouvernement est venu avec le discours-programme deux mois et demi après la prestation de serment. Je m’attendais à ce qu’il y ait des débats entourant ce discours-programme au moins deux fois par semaine. C’est ce même gouvernement qui nous a critiqués d’avoir été absents à la lecture du discours-programme qui aujourd’hui s’accorde un congé parlementaire. Nous nous attendions à une séance ce mardi. Les questions étaient d’ailleurs prêtes. Est-ce parce que le Premier ministre sera absent du pays ? La question ne se pose pas, car il y a bien un Premier ministre adjoint. 

Ne pensez-vous pas que vous êtes mal placé pour faire de telles critiques, car entre 2013 et 2014 l’Assemblée nationale n’a pas siégé durant de longs mois lorsque le gouvernement travailliste auquel vous appartenez négociait une alliance électorale avec le Mouvement militant mauricien (MMM) ? 
C’est un argument farfelu. Si vous regardez dans le rétroviseur, le Mouvement socialiste militant (MSM) avait prorogé l’Assemblée nationale presqu'une année en 1986. Oui, j’étais au gouvernement et j’étais partie prenante de la décision. Il ne faut toutefois pas justifier un manquement par un autre manquement. 

Ce n’était nullement mon objectif d’acculer le nouveau ministre de la Santé»

Ne faut-il pas revoir les Standing Orders de l’Assemblée nationale pour qu’il y ait au minimum deux séances hebdomadaires ? 
Il y avait eu un comité chargé de la révision des Standing Orders. J’estime que nous ne pouvons pas nous focaliser uniquement sur le nombre de sessions parlementaires par semaine. Les parlementaires seuls ne peuvent participer aux débats. Je suis d’avis qu’il faut des comités parlementaires pour se pencher sur les Standing Orders et venir ensuite à l’Assemblée nationale, comme c’est le cas en Grande-Bretagne. Il faut que ce soit ainsi pour tous les grands thèmes. Il faut des comités non partisans. 

Pour vous, pas question d’accorder au gouvernement une période de grâce de 100 jours qui arrive à terme dans quelques jours, c’est-à-dire le 20 février ? 
Au contraire, voyez avec quelle éthique les parlementaires de l’opposition ont fait leur discours lundi. Personne ne s’est aventuré à lancer des critiques de bas étage au gouvernement. Ils ont parlé avec conviction et dans le respect de l’adversaire. Ils ont fait des suggestions et des critiques constructives. Je m’attendais à une réciprocité similaire de la part de ceux du gouvernement qui ont délivré leur Maiden Speech.

Pour votre première Private Notice Question axée sur l’épidémie de coronavirus lundi, le vieux routier que vous êtes n’a pas pu pousser dans ses derniers retranchements le néophyte Kailash Jugatpal, qui semblait très à l’aise. Surprenant, n’est-ce pas ? 
Ce n’était pas mon objectif d’acculer le nouveau ministre de la Santé. Il ne faut pas oublier que c’est nous, l’opposition, qui avons soulevé ce problème. Il y a deux semaines, c’est moi qui ai évoqué le sujet avec le ministre des Affaires étrangères, Nando Bodha, notamment à propos des Mauriciens qui étaient bloqués à Wuhan. Nous avons agi comme éclaireurs. Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un problème qui transcende toutes les barrières politiques. Il n’est nullement question d’acculer ou pas. Mais il demeure un fait que des questions sont restées sans réponse ou alors nous avons eu droit à des réponses évasives. Mon objectif est de créer une prise de conscience, d’amener le gouvernement à prendre conscience de ses bavures et à adopter des mesures correctives. 

Je m’attendais à ce que le Premier ministre demande aux néophytes de faire preuve de retenue»

Maintenez-vous que le gouvernement gère mal le dossier coronavirus ?
Oui, sans aucun doute. J’en ai d’ailleurs parlé au ministre de la Santé. J’ai l’impression que l’équipe qui l’entoure ne se rend pas vraiment compte de la gravité de la situation. Et ce n’est pas parce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est venue dire que tout va bien que c’est forcément le cas. L’OMS subit des pressions de la Chine afin de ne pas déclarer l’état de pandémie. 

Qu’est-ce qui aurait dû être fait, selon vous ? 
La première chose qui aurait dû être faite était de mettre sur pied une cellule de communication sans faille sur les informations dont dispose Maurice sur les gens ayant voyagé en Chine, sur les mesures prises pour la surveillance de ces personnes, sur le suivi des personnels de l’aviation, sur les équipements disponibles et sur les tests dont nous disposons, etc. Nous avons vu le ministre (de la Santé : ndlr) à l’aéroport, portant un masque et prenant la température des passagers qui arrivaient. Cela ne veut rien dire. Le thermal scan donne certes une indication de la température, mais il n’est pas spécifique. 

Parlons du programme gouvernemental. Relevez-vous beaucoup d’omissions quand vous le comparez au manifeste électoral ? 
Le programme est un chapelet de thèmes ronflants, mais dans la pratique, le missing link est le manque de moyens. De plus, il y a une contradiction totale dans leur politique de gestion du changement climatique. Il faut une symbiose entre l’économie bleue et l’économie verte. Vous ne pouvez vouloir, par exemple, faire de la mer un carbon sink tout en raclant le fond des océans pour trouver des gisements de pétrole. It’s not done. Il n’y a pas d’objectif clair dans le programme. 

Durant les débats sur le programme gouvernemental, vous attendiez-vous à la salve de critiques lancée par les nouveaux parlementaires à l’égard des partis de l’opposition, surtout le Parti travailliste (PTr) ? 
Je m’attendais à ce que le Premier ministre et le Chief Whip du gouvernement demandent aux néophytes, dans le cadre de leur Maiden Speech, de faire preuve de retenue. Malheureusement [ce qui a été dit] démontre la politique de bas étage du MSM et du Muvman Liberater. J’en ai d’ailleurs touché un mot à Ismael Rawoo après son intervention. Je lui ai fait comprendre qu’il est jeune et que c’était son premier discours à l’Assemblée nationale. Il m’a alors dit que c’était sans rancune. But you don’t do that. 

J’ai toujours cru dans le 'lateral leadership' et le 'lateral thinking'»

Est-ce un signe que l’opposition n’aura pas la partie facile ? 
Rendre la vie de l’opposition difficile ? Je vous le dis, mieux vaut ne pas chercher à le faire ! Je suis d’avis que l’opposition a donné le ton. Je m’attendais à une réciprocité de la part du gouvernement, mais ce serait mal connaître l’opposition s’ils pensent pouvoir se montrer provocateurs. Face à la provocation, le gouvernement saura de quel bois l’opposition se chauffe. 

Ce n’est pas une mince affaire d’être leader de l’opposition sans être leader du PTr, car des parlementaires de la majorité ont pris un malin plaisir à jeter des pierres dans votre jardin. N’êtes-vous pas en porte-à-faux ? 
Écoutez, ce n’est pas la première fois qu’un leader de l’opposition n’est pas le leader de son parti. Ce fut le cas avec Nando Bodha, Anerood Jugnauth voire Alan Ganoo lorsqu’ils ont été leaders de l’opposition. Ce dernier, par exemple, n’était pas leader du MMM per say, mais de nom. Je n’ai donc aucun problème avec cela. 

Votre cas est différent, car tout porte à croire que le leader du PTr ne se contentera pas du rôle de figurant. 
J’en ai discuté avec le Dr Navin Ramgoolam. Nous sommes d’accord sur le fait que le parti ne prendra aucune décision concernant les travaux parlementaires sans l’aval du leader de l’opposition. C’était l’idée de Navin Ramgoolam que nous ne soyons pas présents à l’Assemblée nationale pour la lecture du discours-programme. Mais si j’avais refusé, le PTr ne serait pas allé de l’avant avec cette idée. J’ai tenu compte du fait qu’il y a un cas en cour pour invalider les élections. Sans compter le fait qu’il a été le Premier ministre du pays et qu’il dispose donc d’informations que nous n’avons pas. Il y a des questions sur lesquelles il sera consulté. Cela coule de source. Nous travaillerons ensemble, mais il ne s’ingérera pas dans les travaux parlementaires. 

L’expulsion de cinq dirigeants du PTr est-elle justifiée ? 
J’ai toujours dit qu’au PTr, nous avons une constitution qui fait loi. Il y a aussi des instances au sein du parti. Une décision a été prise. L’avenir et le temps constituent un healing factor. 

Avez-vous le profil de la majorité des dirigeants du PTr dépeints par Yatin Varma comme des « yesmen » ou des « yeswomen » de Navin Ramgoolam ?
Je n’ai jamais été un yesman ni un survivor. Par contre, je suis un homme du parti. Je crois dans les valeurs du travaillisme. Bien sûr, il y a un leader qui a ses fonctions, ses privilèges et son statut, tout comme les membres du bureau politique. J’ai toujours cru dans une approche collective. 

Avez-vous les coudées franches en tant que leader de l’opposition ?
Ma liberté d’action est une liberté collective. Vous l’aurez remarqué. Je réunis toujours mes camarades, car j’ai toujours cru dans le lateral leadership et le lateral thinking. C’est d’ailleurs la tendance au niveau mondial. C’est ma façon de faire et ma façon d’agir. Nous n’allons pas nous prendre pour Rambo ou taper du poing, car ce n’est pas notre style.

Êtes-vous préparé mentalement à encaisser les premières critiques du leader du MMM Paul Bérenger qui n’a pas sa langue dans sa poche ? 
À ma connaissance, Paul Bérenger n’a pas fait de critiques jusqu’ici. Il y a eu une différente interprétation sur l’élection du Speaker de l’Assemblée nationale. La question était de savoir si nous devions présenter un candidat pour opposer [celui proposé par le gouvernement]. Je ne peux prendre cette décision seul. Il faut consulter toute l’équipe. Mais de toute façon il y a eu une convergence où tout le monde dans l’opposition a félicité celui qui est in the chair. Par la même occasion, il faut un certain respect pour Paul Bérenger. C’est un politicien de longue date. C’est un senior. Il ne faut pas faire fi de son expérience. Je l’ai d’ailleurs félicité récemment quand il est devenu grand-père. 

Selon votre longue expérience de politicien, jusqu’à quand va durer l’entente entre les trois partis de l’opposition ? 
Nous avons une responsabilité en tant que parlementaire et l’opposition doit avoir son mot à dire. Il y a des thèmes transversaux qui nous fédèrent, comme le changement climatique et l’économie bleue, mais chacun a aussi ses spécificités et aucune décision n’est prise sans l’aval de son électorat. Mais il y a un sentiment, qui est vrai d’ailleurs, que l’opposition doit travailler de mèche.

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