Arouven et Areeven : deux frères, une chanson et un buzz qui unit les générations
Par
Nathalie Marion Mungur
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Nathalie Marion Mungur
À Souillac, le quotidien de la famille Karayappa Naik a basculé en l’espace d’une semaine. Depuis la sortie de leur titre
« Kamatchi Meenakshi » le 7 avril dernier, Arouven, 13 ans, et son frère Areeven, 9 ans, sont devenus les nouveaux visages d'un buzz qui dépasse les frontières du district de Savanne. Portrait d'un duo fraternel qui unit tradition tamoule et fraîcheur juvénile.
À Souillac, le calme habituel de la rue est désormais ponctué par les appels des voisins et les sollicitations médiatiques.
Dans la maison familiale, l’ambiance est à la fois joyeuse et studieuse. Camben Karayappa Naik, le père, observe ses fils avec un mélange de fierté et de vigilance. Pour lui, tout a commencé par une intuition, une envie de transmettre un morceau de son propre passé à ses enfants. Mais l’ampleur du résultat a dépassé toutes les projections.
Tout s'est joué en moins de vingt-quatre heures. Le clip est lancé le 7 avril, mais c'est le lendemain, lors de leur passage dans l'émission Allô Maurice sur Radio Plus le 8 avril, que la mèche prend feu. Dès la fin de la diffusion sur la page Facebook de Radio Plus, le compteur de partages s'affole. Les réseaux sociaux s'emparent de la vidéo, et le visage de ces deux jeunes garçons devient viral. Le clip compte désormais plus de 250 000 vues sur YouTube.
« On ne s’attendait pas du tout à cela. C'est un vrai choc, mais un choc positif », confie Arouven, l'aîné âgé de 13 ans, qui est en Grade 9.
Caudan, Saint-Félix, Amaury, la Tamil League ou encore la municipalité de Curepipe : le duo est réclamé aux quatre coins du pays. À ce jour, les deux frères ont déjà assuré une dizaine de performances en live, un baptême du feu accéléré pour ces artistes en herbe. Mais heureusement, ils sont encadrés par leur père et leur mère, Smity. « Nous sommes là pour tout gérer. Mon épouse et moi sommes très impliqués », explique Camben Karayappa Naik.
Pourquoi un tel succès ? Pour Camben, le père, la réponse est double : la fraîcheur de l'âge et la force du rythme. « Selon les retours que j’ai reçus, c’est l’ambiance entraînante de la chanson qui plaît, mais c’est surtout l’âge des enfants qui fait la différence », analyse-t-il. Voir un enfant de neuf ans et un adolescent de treize ans porter avec une telle assurance un morceau en tamoul crée un contraste saisissant qui a immédiatement séduit le public mauricien.
Pourtant, derrière l'aisance apparente devant la caméra, il a fallu apprivoiser la peur.
« Au début, avant de monter sur scène, j’avais vraiment le trac », avoue Arouven. « Mais avec l'enchaînement des dates, je me suis habitué. Aujourd'hui, je me sens beaucoup mieux face au public », indique-t-il. Son cadet, Areeven, du haut de ses neuf ans, abonde dans le même sens : « Je suis habitué maintenant. »
La chanson elle-même possède une histoire singulière. Il s'agit d'une pièce du patrimoine familial, un air que Camben chantait avec ses cousins durant son enfance. Le texte, en langue tamoule, relate les péripéties d’un jeune homme utilisant mille stratagèmes et dialogues pour séduire.
La famille a décidé de dépoussiérer ce souvenir pour le mettre « à sa sauce ». Le processus a été une véritable collaboration : alors que le frère de Camben, installé en France, s'est chargé de retrouver les paroles originales, la famille à Maurice a orchestré tout le nouvel arrangement musical. Les répétitions se sont tenues dans le salon, entre les devoirs et le dîner, avant de passer aux choses sérieuses en studio pour l'enregistrement final.
Chez les Karayappa Naik, on ne devient pas musicien, on y naît. Bien que la famille ne se définisse pas comme « professionnelle », la maison est une véritable caverne d'Ali Baba pour mélomanes, remplie d'instruments de toutes sortes.
Arouven et Areeven ont été bercés par les rythmes de Désiré François et les sonorités locales. Dès leur plus jeune âge, leurs parents les ont inscrits à l’École de Musique du Sud. Arouven a commencé par la flûte avant de se passionner pour la batterie. Areeven, lui aussi ancien flûtiste, s'épanouit désormais derrière son clavier. Cette base technique solide leur a permis de ne pas simplement « chanter », mais de comprendre la structure de leur morceau. « La musique est une passion naturelle pour nous, les enfants ont simplement suivi nos traces. Dans les fêtes familiales, nous chantons tout le temps », explique leur père.
Le clip de « Kamatchi Meenakshi » n'est pas seulement une vidéo promotionnelle ; c'est un portrait de famille. Pour illustrer la chanson, Camben n'a pas fait appel à des agences de casting. Il a mobilisé le clan. Environ soixante personnes apparaissent à l'écran, et toutes font partie de la famille.
L'aspect le plus touchant réside dans la participation de la diaspora.
« Nous avons de la famille en Angleterre, en France et en Australie. Ils ont enregistré leurs propres séquences chez eux et nous les ont envoyées pour qu'on puisse les intégrer au montage final », explique fièrement Camben.
Malgré l'énergie débordante du morceau, une émotion plus grave couve sous la surface. Cette chanson est avant tout une dédicace à Parimalam Munisamy, la grand-mère de Camben, disparue l'année dernière.
La famille est toujours en période de deuil, mais elle a vu dans cette expression artistique une manière de lui rendre hommage et de célébrer sa mémoire.
« Nous savions dès le départ que nous allions dédicacer cette chanson à ma grand-mère », confie Camben.
Le buzz est arrivé au meilleur moment : durant les vacances scolaires. Cette fenêtre de tir a permis aux garçons d'honorer leurs invitations sans sacrifier leur éducation. Mais avec la rentrée, c’est le retour à la réalité. Pour Arouven, l'enjeu est de taille puisqu'il s'apprête à passer les examens du National Certificate of Education (NCE) cette année. « Les études priment sur tout le reste », assure Camben Si une nouvelle chanson est envisagée avant la fin de l'année, tout dépendra toutefois de la disponibilité des enfants. « Nous essaierons si nous le pouvons, mais l'école reste la priorité absolue », insiste le père.