Arnaque à la solidarité : Moozamir, lourdement handicapé, spolié d’une opération vitale
Par
Reshad Toorab
Par
Reshad Toorab
Fazila s’occupe seule, depuis 21 ans, de son fils Mohammad Moozamir, cloué au lit depuis sa naissance. En décembre 2025, alors que la solidarité venait enfin de lui tendre la main, elle a découvert que quelqu’un avait récupéré sa photo, celle de son enfant, et collectait de l’argent en leur nom. Sur un compte qui n’était pas le sien. Ces fonds devaient servir à financer l’opération de son fils.
Ce jour-là, Fazila faisait ce qu’elle fait entre deux soins : parcourir distraitement son téléphone, chercher un moment de respiration dans une vie qui n’en offre guère. Et puis, sur son écran, son propre visage. Celui de Moozamir. Sa propre histoire, racontée mot pour mot. Avec, en bas de la publication, un numéro de compte bancaire qu’elle ne reconnaissait pas.
Elle a relu. Elle a regardé à nouveau la photo. C’était bien elle. C’était bien son fils, ce jeune homme de 21 ans qui ne marche pas, ne parle pas, ne peut faire aucun geste sans elle. Quelqu’un avait pris leur histoire – la plus intime, la plus douloureuse – et l’avait transformée en appât. « Mo pa krwar dimounn kapav fer kitsoz koumsa », dit-elle aujourd’hui, la voix encore marquée par l’incrédulité.
Pour comprendre la violence de ce que Fazila a vécu, il faut d’abord comprendre ce qu’est sa vie. À Petit-Julie, dans le nord de l’île, son quotidien se résume à un seul être : Moozamir. Paralysie cérébrale quadriplégique, hydrocéphalie congénitale. À la naissance, une anomalie majeure avait nécessité une intervention d’urgence : une partie de son cerveau se trouvait à l’extérieur de son crâne. Depuis, un dispositif médical draine en permanence le liquide accumulé dans sa tête, dont la taille reste anormalement importante.
Il ne marche pas. Il ne parle pas. Il ne peut accomplir aucun geste de manière autonome. À cinq ans, ses bras avaient commencé à se disloquer. Trois opérations en Inde plus tard, rien n’avait fondamentalement changé. Aujourd’hui, Moozamir vit dans un état proche de celui d’un nourrisson. Son corps, déformé par les complications de toute une vie, reste entièrement dépendant des mains de sa mère.
Ces mains-là ne s’arrêtent jamais. Nourrir, laver, repositionner, surveiller. Jour et nuit, sans pause, sans répit, sans remplaçant. Des gestes répétitifs, épuisants, mais essentiels, qui sont, depuis deux décennies, toute la vie de Fazila. Divorcée, elle a déjà traversé ce que peu de mères traversent : la perte de son fils aîné, lui aussi handicapé, décédé à 28 ans. Une douleur enfouie, qui ne disparaît jamais vraiment. Mais elle est restée debout. Pour Moozamir.
En décembre 2025, une nouvelle opération en Inde est envisagée. Le coût total : Rs 500 000. Il manque Rs 200 000, une somme totalement hors de portée pour Fazila, déjà fragilisée par une situation financière précaire. Avec courage, elle accepte de médiatiser son histoire pour solliciter l’aide du public. Un article paraît, sans numéro de compte, par précaution essentielle. La solidarité répond, rapidement et généreusement : des associations permettent de réunir la somme manquante. Pour la première fois depuis longtemps, Fazila respire.
Ce répit durera quelques jours. La publication frauduleuse apparaît sur les réseaux sociaux peu après. Même photo. Même histoire. Même appel à l’aide. Mais un autre compte bancaire. Pendant que Fazila s’occupe de Moozamir, des internautes de bonne foi, émus par une histoire vraie, envoient de l’argent… à un inconnu qui a fait de leur misère un commerce.
Chaque partage est une douleur supplémentaire. Chaque don envoyé au mauvais compte, une injustice de plus. Comme si la maladie de son fils ne suffisait pas, elle doit désormais assister, impuissante, à ce détournement de solidarité. Le 5 décembre 2025, elle dépose plainte au poste de police de Pamplemousses pour infraction à l’ICT Act. La publication continue pourtant de circuler, partagée à grande échelle, touchant toujours de nouveaux internautes de bonne foi.
Le pire restait à venir. Parce que Moozamir est sous curatelle – son état l’exige –, ses finances font l’objet d’un encadrement strict. Sa pension d’invalidité et ses diverses allocations sont gérées sous contrôle. Chaque mois, Fazila doit obtenir une autorisation pour retirer les quelque Rs 23 000 destinées à subvenir à ses besoins.
Lorsque la publication suspecte est portée à l’attention du bureau du curateur, Fazila est convoquée. Elle doit s’expliquer. Prouver qu’elle n’est pour rien dans cette collecte frauduleuse. Rappeler qu’une plainte a déjà été déposée. Être suspectée, même brièvement, même indirectement, alors qu’elle est la première victime, sera l’une des blessures les plus difficiles à porter de toute cette affaire. Une humiliation de plus, dans un contexte déjà lourd à porter.
Aujourd’hui, Fazila adresse un message direct aux internautes : « Zame mo finn dimann larzan koumsa. Dimounn bizin fer atansion. Pa avoy lor sa fos kont-la. » Elle exhorte aussi les autorités à agir rapidement pour identifier et arrêter l’auteur de la fraude.
Et en attendant, elle continue de se battre pour son fils Moozamir, avec douleur. Avec courage. Avec amour. Un combat long de 21 ans qui mérite d’être respecté et non détourné.