Mise à jour: 11 janvier 2026 à 17:30

Arianne Navarre-Marie : «Le féminicide sera clairement défini dans le Domestic Abuse Bill»

Par Jean-Marie St Cyr
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Arianne Navarre-Marie

Face à la persistance des violences domestiques et des féminicides, la ministre de l’Égalité des genres Arianne Navarre-Marie revient sur les limites du cadre légal actuel, le rôle du Family Support Service et les changements attendus avec le Domestic Abuse Bill.

Madame la ministre, face à la persistance des violences domestiques et des féminicides, quelles sont selon vous les principales difficultés que rencontre l’État pour protéger efficacement les victimes dès la première plainte, sachant que beaucoup hésitent à porter plainte ou la retirent par peur ?
Les difficultés sont nombreuses. Ce qui est certain, c’est que la peur des représailles, la dépendance économique, affective ou familiale, ainsi que la crainte de la stigmatisation sociale dissuadent de nombreuses victimes de porter plainte ou les poussent à retirer leur plainte. Même lorsque des mécanismes de protection existent, ils sont souvent perçus comme insuffisants ou temporaires, ce qui empêche l’instauration d’un climat de confiance durable.

Pourtant, au sein du Family Support Service (FSS) nos officiers sont présents à travers l’île et des conseils légaux viennent en aide aux femmes victimes. Il faut qu’elles puissent aussi tirer profit de ces services.

Par ailleurs, une part importante des violences reste non déclarée. Cette réalité me préoccupe énormément, car le silence, la honte ou la banalisation de la violence au sein du couple limitent la capacité de l’État à intervenir en amont, avant que la situation ne dégénère en drame irréversible. Je ne cesserai de le répéter : il faut dénoncer. Le numéro gratuit 139 est précisément là pour cela.

« Neuf féminicides ont été recensés en 2025 »

La violence domestique doit-elle être considérée comme une priorité de sécurité publique ?
Absolument. La violence domestique est pour moi une priorité absolue. En 2025, mon ministère a mené de nombreuses actions de sensibilisation avec le soutien d’ONG, d’ambassades, de la présidente de l’Assemblée nationale, de volontaires et d’organisations partenaires.

Les féminicides survenus en ce début d’année 2026 nous rappellent une réalité tragique. Ce fléau est inacceptable. 2026 doit être l’année de l’action et des décisions concrètes.

Le féminicide sera-t-il explicitement nommé dans la nouvelle loi ?
Oui. Le féminicide sera clairement défini dans le nouveau Domestic Abuse Bill. Ce terme ne fait pas débat. Le calendrier de dépôt et d’adoption sera communiqué dès qu’il sera finalisé.

Pourquoi ne pas introduire immédiatement des circonstances aggravantes dans le Code pénal ?
Le Domestic Abuse Bill apportera les corrections nécessaires afin de combler les lacunes observées et de renforcer la réponse pénale face à ces crimes.

Quand une femme retire sa plainte pour violence domestique, le dossier est-il réellement clos ou les autorités conservent-elles des éléments pour évaluer le risque futur ?
Non, le dossier n’est jamais clos. Il faut bien comprendre que le retrait d’une plainte pour violence domestique ne signifie en aucun cas que l’auteur ne récidivera pas. Dans de nombreux cas, comme celui tragique de Natacha Cornet en 2025, les plaintes sont retirées sous pression familiale ou en raison de l’absence d’indépendance financière. Souvent, l’agresseur exerce un chantage, manipule sa victime ou change temporairement de comportement pour l’amener à retirer sa plainte.

Le FSS de mon ministère ne cesse pas son accompagnement après un retrait de plainte. Nous continuons à proposer un suivi à travers le counselling, le soutien psychologique, l’assistance juridique et, lorsque nécessaire, des référencements vers d’autres institutions partenaires. 

Je peux vous dire que dans les grandes lignes du Domestic Abuse Bill, présenté au Conseil des ministres l’an dernier, il est prévu que seul le bureau du Directeur des poursuites publiques puisse décider s’il faut ou non retirer une plainte.

Le retrait de plainte est-il systématiquement considéré comme la volonté de la plaignante ou comme un signal de danger ?
Le retrait d’une plainte peut avoir plusieurs significations. Souvent, la victime ne précise pas les raisons de sa décision. Il faut aussi souligner que les officiers du FSS n’ont pas mandat pour enquêter sur la vie privée des personnes ; ils interviennent lorsqu’une plainte est déposée.

Cependant, en décembre 2025, avec le soutien du bureau mauricien de l’UNFPA (United Nations Population Fund), une formation spécialisée a été dispensée aux officiers du FSS afin de leur fournir de nouveaux outils pour mieux détecter les situations de violence et les risques sous-jacents. J’espère que dès 2026, cette formation portera pleinement ses fruits.

« Le silence, la honte ou la banalisation de la violence au sein du couple limitent la capacité de l’État à intervenir en amont »

La protection des femmes repose-t-elle uniquement sur leur capacité à maintenir une plainte ?
Il est vrai que de nombreuses victimes, malgré les menaces, poursuivent leur démarche judiciaire, et je tiens à saluer leur courage. À l’heure actuelle, les mécanismes légaux permettant d’agir indépendamment de la volonté de la victime sont limités. Toutefois, cette situation sera corrigée dans le Domestic Abuse Bill.

Ce projet de loi prévoit que, même en cas de retrait de plainte, le DPP pourra décider de la poursuite ou non de la procédure. C’est, à mon avis, un grand pas en avant.

L’accompagnement juridique est-il systématique dès la première plainte ?
Oui. Une victime n’est jamais seule face au système judiciaire. Elle bénéficie de conseils juridiques par un Legal Resource Person du FSS. Si elle demande un Protection Order, elle est assistée par la BPF pour la préparation de son affidavit. En cas de contestation, les avocats de mon ministère la représentent devant les tribunaux.

Combien de féminicides ou de tentatives de meurtre ont été précédés de plaintes retirées ?
Selon les chiffres communiqués par la police à mon ministère, neuf cas de féminicide ont été recensés en 2025. En ce début d’année 2026, deux cas sont malheureusement déjà à déplorer. En revanche, concernant les victimes ayant retiré leur plainte, il y a peu de données, car souvent ces victimes ne sont pas connues de nos services.

L’État reconnaît-il que le libre arbitre de la victime peut être limité ?
Il n’est pas nécessaire que l’État le reconnaisse formellement : c’est un fait établi par de nombreuses études. La violence domestique repose souvent sur la peur, l’emprise, la manipulation et le chantage affectif, financier, social ou culturel. C’est pourquoi le nouveau projet de loi va redéfinir le terme « violence », en incluant notamment les violences économique, financière, morale et psychologique.

« Le nouveau Domestic Abuse Bill prévoit qu’un Risk Assessment Sheet accompagne chaque demande de Protection Order afin d’aider les magistrats à évaluer la gravité des cas »

La législation actuelle permet-elle d’agir lorsque le risque est manifeste ?
Lorsqu’un risque manifeste est signalé à la police, l’affaire est prise en charge, même si la plainte a été retirée. Toutefois, la loi actuelle ne permet pas d’empêcher une victime de retirer sa plainte devant le tribunal. Cela n’empêche pas nos services d’agir lorsqu’une alerte sérieuse est identifiée. Le nouveau Domestic Abuse Bill viendra renforcer ce cadre.

Certains parlent d’un désengagement institutionnel après un retrait de plainte...
Je suis en total désaccord avec cette affirmation. Dans les douze bureaux du FSS à travers le pays, les officiers continuent à soutenir et accompagner les femmes victimes de violence domestique, même après le retrait d’une plainte. Ce travail de proximité est essentiel.

Existe-t-il des dispositifs pour rendre une plainte temporairement irréversible ?
À ce stade, la loi ne le prévoit pas. Toutefois, le nouveau Domestic Abuse Bill introduira des dispositions visant à renforcer la protection des victimes, notamment à travers une meilleure évaluation du risque.

Peut-on imposer un suivi obligatoire en cas de retrait de plainte ?
Non, il n’est pas possible d’imposer un suivi à la victime. Nos services proposent un accompagnement, mais la décision finale lui appartient. En revanche, le suivi obligatoire devrait, à mon avis, être imposé à l’auteur. La victime doit être accompagnée, tandis que son agresseur devrait être suivi psychologiquement et soigné.

Pourquoi ne pas créer une cellule indépendante d’évaluation du risque ?
Selon notre cadre légal, seul le commissaire de police et ses équipes ont compétence en matière de criminalité. Les services du FSS travaillent en étroite collaboration avec la Brigade pour la protection de la famille (BPF), qui dispose d’un bureau opérationnel au sein même de nos locaux.

Le nouveau Domestic Abuse Bill prévoit qu’un Risk Assessment Sheet accompagne chaque demande de Protection Order afin d’aider les magistrats à évaluer la gravité des cas.

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