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Arab Town : patrimoine en péril

L’Arab Town est un des lieux incontournables de la ville de Beau-Bassin/Rose Hill. Cette foire datant de 1986 est sous les feux de projecteurs depuis la pose de la plaque commémorative en vue du projet Metro Express le 10 mars. Rencontre avec des commerçants.

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Des nuages gris déversent leurs lourdes gouttes de pluie sur les frêles tôles d’Arab Town. Les occupants s’empressent de ramasser les marchandises. Il y a une accalmie après une poignée de minutes.

Il est 10 h 40. Ceux qui se protégeaient sous les commerces avoisinants se ruent vers l’Arab Town pour y faire leurs emplettes. Certains se précipitent vers la vitrine des dholl puri chauds chez Yousouf Bundhoo. Il s’active à servir ses clients depuis 32 ans déjà.

« Auparavant, nous vendions des dholl puri et roti sur un tricycle. Mon père avait démarré les affaires en 1965 puis mes frères, mes cousins et moi avons pris le flambeau. Dans les années 80, nous avons fait une demande pour un étal à l’Arab Town quand le projet a vu le jour », raconte Yousouf Bundhoo affectueusement appelé Bye.

Entraîné dans un tourbillon de nostalgie, Bye soutient que coin couvert protège ses activités commerciales des caprices de la nature. C’est ainsi qu’il parvient à nourrir sa famille depuis des années.

Bye ne cache pas le fait qu’il a contribué, à travers Arab Town, au développement économique et social des villes sœurs. « Des Mauriciens de quatre coins de l’île visitent Arab Town tous les jours. Ils viennent de Rivière-des-Anguilles pour faire leurs emplettes ici. Nous travaillons sept jours sur sept », fait-il ressortir.

En effet, Arab Town est accessible de 7 h 30 à 17 heures en jours de semaine sauf les jeudis jusqu’à 13 h 30. « Mais cette ambiance folklorique risque de disparaître. À travers les médias, nous avons appris qu’Arab Town se trouve malheureusement sur le tracé du projet Metro Express. Nous espérons que les autorités trouvent un autre endroit aussi accessible pour nous reloger », ajoute-t-il.

«Des Mauriciens de quatre coins de l’île visitent Arab Town tous les jours.»

Dewa Dholl Puri est tout aussi réputé. « L’aventure des Dewa a débuté sur une bicyclette. Ils sont devenus populaires et ils ont trouvé un premier emplacement à l’Arab Town. Ils se sont installés, par la suite, dans d’autres lieux commerciaux. Les habitués savent où nous trouver », soutient Sanjay Seetul, en charge de l’échoppe de Dewa & Sons.

Plus loin, les pâtisseries et gâteaux traditionnels mettent l’eau à la bouche. Le couple Arumugum accueille les visiteurs avec le sourire. Les Arumugum sont à l’Arab Town depuis plus d’une douzaine d’années.

« Jadis, un gâteau se vendait à Rs 5. C’est ainsi que nous avons pu fidéliser notre clientèle. Elle fait aussi confiance à la qualité et au goût de nos gâteaux. Elle est toujours là même si une pièce est aujourd’hui affichée à Rs 12 », explique Vimi Arumugum.

Elle épaule son époux dans la confection et la vente des gâteaux. « Ce métier nous permet de répondre aux besoins de nos deux enfants. D’autres fournisseurs comptent aussi sur nous, car ils exposent leurs douceurs dans nos vitrines », dit-elle.

Elle ajoute que les Mauriciens trouvent de tout sous un seul toit notamment le textile, la vaisselle, les accessoires, la nourriture et d’autres objets. « De ce fait, Arab Town s’est imposé comme une référence », estime-t-elle.

Imtazally Jaumeer abonde dans le même sens. « Si relogement il y a, le bon endroit est essentiel. Arab Town se trouve au carrefour des banques, de la gare d’autobus, de la poste, de la place des taxis ainsi que d’autres bâtiments commerciaux. Si ce n’est pas pour ses courses, le Mauricien visite Arab Town pour apprécier les gâteaux, un verre d’alouda ou une paire de dholl puri », observe ce marchand de tissus.

Il est aussi le président de l’Association Distributeurs Trade Union Arab Town. Aidé par sa mère, Imtazally Jaumeer relate que son père a commencé à vendre de petits articles de luxe. Mais les affaires ne marchaient pas trop bien. « Il a alors décidé de proposer des tissus. Graduellement, il a pu se trouver un étal à l’Arab Town. Je l’accompagnais souvent. J’ai pris la relève quand j’ai mis fin à ma scolarité en sixième », dit-il.

Pour cet homme de 39 ans, Arab Town fait partie du patrimoine. « Arab Town représente un pan de notre histoire. Chaque Mauricien est lié d’une façon ou d’une autre à ce quartier commercial. Arab Town est même une référence pour les touristes. Ils se connectent plus facilement à l’authenticité mauricienne », trouve notre interlocuteur.

Imtazally Jaumeer ne cache pas le fait qu’il souhaite rencontrer le maire de la ville de Beau-Bassin/Rose Hill, afin de trouver une solution. « Pendant des années, des rumeurs pour démolir Arab Town circulaient. Ils s’amplifient depuis la pose de la plaque du projet de Metro Express. Nous attendons en vain la rénovation d’Arab Town », avance le président. Il indique qu’il y a 57 étals à l’Arab Town.

En face de l’étal des tissus, Bye Goolam s’affaire à installer ses fruits. « Cela fait quarante ans que j’ai commencé à vendre des légumes puis des fruits. Aujourd’hui, la vente a baissé par 75 %. Nous essayons tant bien que mal de gagner notre vie. Nous luttons tous les jours pour faire vivre notre famille », relate-t-il.

Derrière ses paniers de fruits, il avance que les marchands travaillent dans des conditions difficiles depuis des années. Lors des averses par exemple, l’eau s’infiltre dans les feuilles de tôle. Des traces de moisissures sont d’ailleurs visibles.

Reaz Adam, responsable de Boire Frais, est occupé à étancher la soif de ses clients. L’atmosphère est sèche et humide après les averses. Des perles de sueur sur son front et sur son nez, Reaz Adam raconte que l’enseigne Boire Frais a vu le jour en 1984. L’initiative revient à son père.

« Si notre alouda est réputé à travers l’île c’est grâce à son parfum de géranium. Nous en importions de La Réunion. L’usine a ensuite cessé la production. Nous avons alors proposé de nouveaux parfums, dont la vanille », confie notre interlocuteur.

Boire Frais attire aussi de nombreux de touristes. « Ces derniers se réfèrent d’ailleurs à Arab Town comme “magasin tôle” », dit-il avec le sourire. Il avance que ses affaires à Arab Town lui ont permis de progresser dans la vie. « Je ne subviens pas uniquement aux besoins de ma famille, mais aussi à ceux qui travaillent chez Boire Frais », précise-t-il.

Petite pause rafraîchissante au stand de Boire Frais géré par Reaz Adam.
La foire a ses habitués, qui viennent chaque jour pour faire des emplettes.
Imtazally Jaumeer et sa mère sont quotidiennement au rendez-vous pour servir leurs clients.
L’état de la foire est déploré par les marchands qui redoutent la saison des pluies.
Le couple Arumugum a des clients qui viennent des quatre coins de l’île.
Dewa a commencé ses activités à Rose-Hill, dans cette foire.
On retrouve de tout dans cette foire réputée pour ses produits à des prix abordables.
Yousouf Bundhoo suit la tradition de son père.

 

 

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