Après 57 ans à sa direction : Paul Bérenger claque la porte du MMM
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Après 50 ans de militantisme, Paul Bérenger quitte le MMM pour l’opposition. Ce divorce historique avec son propre parti marque un tournant brutal dans la carrière du leader de 81 ans.
À 81 ans, Paul Bérenger traverse sans doute la crise la plus brutale et la plus inattendue d’une carrière politique entamée il y a plus d’un demi-siècle. Celui qui figure parmi les fondateurs du Mouvement militant mauricien (MMM) a officiellement démissionné, lundi à la mi-journée, du poste de leader ainsi que du parti, après avoir quitté ses fonctions de Premier ministre adjoint le 20 mars dernier. Ce divorce marque un tournant spectaculaire dans l’histoire du MMM et laisse le parti profondément divisé.
Né le 26 mars 1945 à Curepipe, Paul Bérenger effectue ses études secondaires au Collège du Saint-Esprit, à Quatre-Bornes. Il poursuit ensuite, entre autres, des études supérieures en philosophie et en français à l’université de Bangor, au Pays de Galles.
De retour à Maurice en 1969, il s’engage corps et âme dans le syndicalisme. Négociateur pour plusieurs syndicats – il sera même à la base de la création de la General Workers’ Federation (GWF) – il prend part aux grandes grèves de 1971, dont celle des transporteurs et la grève générale de décembre. Ses activités militantes lui valent d’être arrêté et emprisonné pendant un an en 1972.
Parallèlement, cette même année 1969, il s’intéresse au Club des Étudiants Militants, formé en 1968 par un groupe de jeunes, dont certains étaient au Collège Royal de Curepipe, parmi lesquels Amédée Darga, Sushil Kushiram et Robin Panchoo, rejoints ensuite par Venoo Moothien et Krithiti Goburdhun, entre autres. Ils invitent de jeunes universitaires – Paul Bérenger, Dev Virahsawmy et Jooneed Jeerooburkhan – à animer des causeries. Ces derniers se joignent ensuite à eux pour créer le MMM.
Déjà secrétaire général du parti lorsque le MMM participe à l’élection partielle du 5 septembre 1970, il impulse un mouvement socialiste démocratique, farouchement anti-communaliste et partisan de réformes structurelles audacieuses, notamment la nationalisation de l’industrie sucrière.
Élu député pour la première fois en décembre 1976 dans la circonscription n°18 (Belle-Rose/Quatre-Bornes), Paul Bérenger voit le MMM remporter 34 sièges sur 70, plaçant le Parlement dans une situation de blocage. En 1982, l’alliance MMM-PSM rafle les 60 sièges directement élus ; il devient ministre des Finances dans le gouvernement de sir Anerood Jugnauth, avant la scission de 1983 qui voit SAJ créer le Mouvement socialiste militant (MSM).
De 1983 à 1987, désigné « Best Loser », il est leader de l’opposition. Battu en 1987, il ne siège pas au Parlement, et Prem Nababsing assume alors ce rôle pour le MMM. Paul Bérenger retrouvera ce poste en 1997.
Son parcours est ensuite rythmé par des alliances successives : ministre des Affaires étrangères de 1991 à 1993, puis vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères sous Navin Ramgoolam de 1995 à 1997. En 2000, l’alliance MSM-MMM triomphe ; il redevient vice-Premier ministre et ministre des Finances. Le 30 septembre 2003, il succède à SAJ comme Premier ministre, brisant ainsi l’alternance entre les familles Ramgoolam et Jugnauth à la tête du pays, jusqu’à la défaite de 2005.
1993 constitue une autre année charnière pour le MMM. Le 18 août, sir Anerood Jugnauth révoque Paul Bérenger à la suite de ses positions très critiques à l’égard du gouvernement. Cette décision provoque une scission au sein du parti : une fraction importante du Bureau politique, menée par Prem Nababsing (alors leader du MMM), Jean Claude de l’Estrac, Dharam Fokeer et d’autres figures, choisit de rester au gouvernement et de soutenir SAJ.
Le 18 octobre 1993, le Bureau politique du MMM décide, à une majorité de 8 contre 6, de remplacer Paul Bérenger comme secrétaire général et porte-parole du parti par Jean Claude de l’Estrac. Toutefois, une semaine plus tard, le Comité central renverse cette décision et choisit d’expulser du parti tous ceux qui avaient soutenu la position du Bureau politique.
À partir de novembre 1993, deux MMM coexistent : le MMM-Bérenger et le MMM-Nababsing. La crise débouche sur une bataille juridique pour le contrôle du nom « MMM » et du symbole du cœur. Paul Bérenger finit par remporter le jugement en 1994 devant le juge Vinod Boolell, conservant ainsi l’appellation du MMM.
Cela conduit, en juin 1994, à la création officielle du Renouveau Militant Mauricien (RMM) lors d’un meeting à Rose-Hill. Le RMM continue de soutenir le gouvernement MSM, tandis que Paul Bérenger et ses fidèles, majoritaires au Comité central, se retrouvent dans l’opposition. Le RMM disparaîtra progressivement après les élections de 1995.
Cette cassure renforce l’image de Paul Bérenger comme un leader intransigeant, tout en illustrant une nouvelle fois les difficultés du MMM à maintenir des alliances durables avec des partenaires plus pragmatiques.
Durant les années suivantes, il alterne les fonctions de chef de l’opposition (2005-2006, 2007-2013, 2013-2014, 2014-2016), tout en conservant la direction du MMM. En 2024, le MMM rejoint l’Alliance du Changement aux côtés du Parti travailliste. Après la victoire, Paul Bérenger est nommé Premier ministre adjoint sans portefeuille le 22 novembre 2024.
Mais les tensions latentes éclatent au début de l’année 2026. Le 20 mars, il démissionne de ses fonctions de numéro 2, évoquant un malaise persistant et un sentiment de « manz kou » face à des divergences jugées irréconciliables avec le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Cette décision personnelle provoque un séisme au sein du MMM.
Le Bureau politique, le Comité central et l’Assemblée des délégués, réunis le samedi 11 avril 2026 à Belle-Rose, votent massivement, à main levée, pour le maintien du parti au gouvernement, contre l’avis explicite de leur leader historique. Paul Bérenger, qui a boycotté l’Assemblée en la qualifiant de « fausse assemblée » entachée d’irrégularités, est apparu jeudi dans une vidéo aux côtés des députés Joanna Bérenger et Chetan Baboolall. Il y évoque ouvertement la possible création d’un « nouveau MMM » pour les « vrais militants ».
Depuis la semaine dernière, le trio avait signifié son intention de siéger à l’Assemblée nationale comme députés indépendants (backbenchers indépendants). À partir de ce mardi, ils siégeront comme membres de l’opposition.