Après 25 ans de pension de veuve : l’État réclame à Shenaz Rs 1,7 million

Par Reshad Toorab
Publié le: 1 mars 2026 à 15:30

Après un quart de siècle de pension sans faille, Shenaz, veuve et malade, se voit réclamer Rs 1,7 million par l’État. Une erreur administrative qui transforme aujourd’hui sa vie en cauchemar.

Elle attendait une lettre ordinaire. Celle qu’elle recevait chaque mois depuis un quart de siècle, qui lui permettait de payer ses médicaments, de manger, de survivre. En janvier 2026, une autre lettre est arrivée à la place. L’État mauricien lui réclame Rs 1,7 million. 

Shenaz a 58 ans. Elle est veuve, malade, sans emploi. Et désormais débitrice, selon la Sécurité sociale, de l’équivalent de vingt-cinq années de pension de veuve.

C’est en juillet 1988, à 19 ans, qu’elle épouse Siddick Marday, 24 ans, lors d’un nikaah célébré par un imam en présence de témoins. Cependant, en ce temps-là, les mariages religieux n’étaient pas systématiquement enregistrés à l’état civil. Celui de Shenaz ne le sera pas. De cette union naissent trois enfants. 

Siddick Marday travaille comme tailleur, effectue de petits commerces avec La Réunion. En 2001, victime d’un infarctus, il meurt à 38 ans. Shenaz se retrouve veuve à 32 ans, avec trois enfants âgés de 8, 10 et 12 ans. Une semaine après sa demande, la Sécurité sociale valide son dossier. Elle commence à percevoir une pension (Surviving Partner’s Allowance - SPA) d’environ Rs 1 900 par mois pour elle et ses trois enfants. Le montant augmente progressivement au fil des années pour atteindre aujourd’hui environ Rs 15 000 mensuelles. Pendant vingt-cinq ans, la pension arrive sans interruption, par voie postale. Sans jamais qu’aucune question soit posée, sans jamais qu’aucune réserve soit émise.

Pour subvenir aux besoins de ses enfants, Shenaz travaille dans un snack, fait des petits travaux de nettoyage. « Avan sa zame mo pa finn travay dan mo lavi, me la sitiasion pa ti fasil », confie-t-elle.

Mais sa santé se détériore progressivement : hypertension, goutte, cholestérol élevé, anémie. Elle ne peut plus travailler. La pension devient son unique ressource. « Mo fie zis sa kas-la. Mo pena lezot reveni. Allah temwin, mo pa kapav travay aster », dit-elle, la voix tremblante.

En septembre 2025, elle se rend à la poste pour percevoir sa pension. On lui annonce que son nom ne figure plus sur la liste des bénéficiaires. Affolée, elle se présente à la Sécurité sociale. On lui explique qu’un « problème » aurait été détecté concernant son mariage religieux, qui n’aurait pas été enregistré à l’état civil.

Imbroglio légal

Le dossier est transmis au Muslim Family Council. Vingt jours plus tard, on la rassure verbalement : « Pa gagn traka, ou pou gagn ou pansion. » Le 20 décembre, elle apprend qu’une décision est en attente. Le 5 janvier 2026, la lettre officielle tombe : sa pension est « disallowed ». Dans une seconde letter, on lui réclame le remboursement de Rs 1,7 million, soit l’intégralité des sommes perçues depuis 2001.

Le cadre légal, pourtant, est sans ambiguïté. Le paragraphe (r) du Social Aid Act prévoit une allocation pour conjoint survivant dans le cas d’unions religieuses, mais avec une condition précise : entre le 13 novembre 1987 et le 21 décembre 1990, un mariage religieux ne pouvait pas être contracté sans mariage civil pour ouvrir droit à la SPA. En dehors de cette période, un mariage religieux sans mariage civil était recevable. Mais à l’intérieur de cette fenêtre, il ne l’était pas.

Shenaz s’est mariée religieusement en juillet 1988, en plein cœur de cette période. Ce détail, l’officier qui a instruit son dossier en 2001 aurait dû le connaître. La règle existait. Elle était écrite. Et pourtant, le dossier a été validé sans reserve et la pension versée pendant vingt-cinq ans. C’est ce que pointe Javed Soyfoo, ancien conseiller au bureau de la Sécurité sociale et travailleur social, qui a reçu Shenaz pour l’aider à formuler sa doléance. 

« Selon les informations recueillies, l’officier ayant traité son dossier en 2001 connaissait ou aurait dû connaître la situation particulière des mariages célébrés entre 1987 et 1990, relevant de la SPA. À l’époque, son dossier avait été validé sans réserve. La SPA est équivalente à une pension de veuve. Pourquoi, après un quart de siècle, cette anomalie est-elle découverte ? » se demande-t-il.

Si erreur il y a, elle ne date pas de janvier 2026, mais de 2001, et elle appartient à l’administration, fait-il comprendre. « Mo viktim enn vre linzistis », résume Shenaz.

Elle vit désormais dans la crainte permanente de poursuites ou de saisies. À 58 ans, malade, sans autre source de revenus, elle ne demande pas la charité. Elle demande que la responsabilité de cette situation soit portée par ceux à qui elle incombe — non par celle qui, pendant un quart de siècle, a simplement fait confiance à l’État qui la soutenait.

Javed Soyfoo réclame la mise sur pied d’un panel

Dans une lettre adressée au ministre Ashok Subron, Javed Soyfoo a sollicité la création d’un panel au sein du ministère de la Sécurité sociale pour examiner les dossiers des veuves musulmanes concernées par la suspension de leurs pensions. Il propose que le comité inclue techniciens de pension, commissaire, commissaire adjoint et cadres administratifs, et que les veuves soient accompagnées d’un avocat. L’objectif : clarifier les problèmes identifiés dans leurs dossiers et traiter chaque cas rapidement, afin d’éviter des démarches répétitives et pénalisantes. La demande vise à garantir transparence et efficacité dans le traitement de ces pensions suspendues.

Veuves musulmanes : le gouvernement rétablit la pension après une suspension

Le gouvernement mauricien a rétabli le versement de la Surviving Spouse Allowance pour une quinzaine de veuves musulmanes, dont les pensions avaient été suspendues début février 2026. La décision, annoncée par le ministre de la Sécurité sociale Ashok Subron, fait suite à la polémique déclenchée par des interrogations sur la validité de leurs mariages religieux (nikah).

Au total, 33 veuves avaient vu leurs pensions gelées après des signalements remontant à décembre 2025, officialisés par une lettre du 6 février 2026. Ces femmes, mariées religieusement entre 1987 et 1990 mais sans enregistrement civil, percevaient la pension en vertu du National Pensions Act de 1976. Or, avant 1990, ces unions n’étaient pas reconnues par l’État, créant un vide juridique dans le système de pensions.

Pour éviter tout paiement indu, le ministère avait suspendu temporairement les versements et lancé une vérification, confiée à une commission présidée par le ministre Ashok Subron.

Face à la controverse et pour éviter une crise sociale, le Conseil des ministres a finalement ordonné le rétablissement provisoire des pensions, soulageant ces veuves et leurs familles.

Image
shenaz
Shenaz, veuve depuis 2001, est confrontée à une demande de remboursement de sa pension. Le paragraphe (r) du Social Aid Act encadre le droit à la Surviving Spouse Allowance. La lettre officielle envoyée à Shenaz, lui demandant de rembourser 25 ans de pens
Quelle est votre réaction ?
0
0
Publicité
À LA UNE
hebdo-3503