Mise à jour: 26 janvier 2026 à 18:54

Anurag Srivastava, haut-commissaire indien : «Les portes de l’Inde sont grandes ouvertes aux entreprises mauriciennes»

Par Leena Gooraya-Poligadoo
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Anurag Srivastava

L’Inde et Maurice consolident un partenariat unique, mêlant histoire, culture et confiance. Pour Anurag Srivastava, haut-commissaire indien, cette relation privilégiée se traduit par une coopération stratégique renforcée dans  l’énergie, la technologie et la sécurité maritime, offrant aux entreprises et aux jeunes de nouvelles perspectives. Un entretien accordé à l’occasion du 77ᵉ anniversaire de la République de l’Inde ce lundi. 

Comment décririez-vous l’état actuel des relations entre l’Inde et Maurice, et quels en sont les principaux axes de coopération ?
L’Inde et Maurice entretiennent une relation tout à fait particulière, qui va bien au-delà de la diplomatie formelle. Elle repose sur des liens profonds d’histoire, de patrimoine, de culture et de valeurs. C’est véritablement à la fois un dil ka rishta et un khoon ka rishta (un lien du cœur et du sang) et cette chaleur se ressent dans nos interactions. Nos relations sont aujourd’hui excellentes. Elles ont été renforcées au fil des décennies par les gouvernements successifs, mais surtout par l’affection et la confiance qui unissent nos peuples. Nous collaborons étroitement dans presque tous les domaines majeurs : la santé, l’éducation, le renforcement des capacités, le commerce et l’investissement, ainsi que la sécurité maritime. Parallèlement, notre coopération s’étend progressivement à de nouveaux horizons prometteurs, notamment l’espace, les énergies renouvelables, les technologies émergentes et les systèmes de transport modernes. En résumé, notre relation est solide, dynamique et en constante évolution, plus étroite que jamais et pleine de promesses pour l’avenir.

Qu’est-ce qui rend cette relation unique par rapport à celles que l’Inde entretient avec d’autres pays de la région ?
Chaque relation que l’Inde entretient dans la région a ses propres caractéristiques. Cependant, ce qui rend le partenariat avec Maurice véritablement unique, c’est la profondeur de notre identité commune et la proximité entre nos dirigeants et nos peuples. Nos similitudes historiques, culturelles, linguistiques et émotionnelles sont sans équivalent. Le Premier ministre Shri Narendra Modi l’a parfaitement exprimé en déclarant que Maurice n’est pas simplement un pays partenaire pour l’Inde, mais une famille. Cette situation se reflète dans la confiance et la complicité entre nos dirigeants, ainsi que dans la chaleur des relations entre les peuples des deux pays. C’est aussi pour cette raison que les deux dirigeants ont élevé nos relations au rang de partenariat stratégique renforcé, un statut réservé à très peu de pays dans la région. Ce qui témoigne de la place particulière qu’occupe Maurice dans le cœur de l’Inde et de la confiance mutuelle dans l’avenir de cette relation. C’était lors de la visite du Premier ministre en mars de l’année dernière.

D’un point de vue économique, quels sont les secteurs offrant actuellement le plus fort potentiel de coopération entre l’Inde et Maurice ?
Notre partenariat économique recèle un potentiel considérable. L’Inde figure parmi les principaux partenaires commerciaux de Maurice, et Maurice est l’une des sources majeures d’investissements directs étrangers vers l’Inde. L’accord de coopération et de partenariat économique global (CECPA) de 2021, le premier et unique accord commercial préférentiel de l’Inde avec un pays africain à ce jour, offre un cadre solide pour élargir cette coopération. Les secteurs présentant le plus grand potentiel sont, selon moi, les énergies renouvelables, la transformation numérique et la fintech, car ils correspondent étroitement à nos priorités de développement et valorisent nos forces complémentaires. Parallèlement, nous continuons à renforcer notre coopération dans des domaines traditionnels comme l’économie océanique, l’agriculture, le développement touristique, la santé et l’éducation. Les opportunités sont immenses et ne feront que croître avec l’évolution de nos économies.

Comment l’Inde perçoit-elle le rôle de Maurice en tant que plateforme d’investissement et de services pour l’Afrique ?
L’Inde considère Maurice comme un pont naturel entre l’Asie et l’Afrique. Il a une position stratégique, combinée à de solides accords commerciaux, à des participations à des groupements économiques clés et à une main-d’œuvre multilingue et hautement qualifiée. Ce qui fait de Maurice une plateforme attractive pour les investissements et les services à destination du continent africain. Le CECPA s’appuie directement sur ces atouts. Il permet aux entreprises indiennes de considérer Maurice non seulement comme une destination d’investissement, mais aussi comme une porte d’entrée vers un engagement économique et commercial plus large avec l’Afrique. Nous travaillons déjà en étroite collaboration avec les acteurs mauriciens pour exploiter pleinement ce potentiel et positionner Maurice comme un acteur central reliant nos entreprises aux opportunités émergentes de la région.

Quelles mesures pourraient être prises pour intensifier et diversifier les échanges commerciaux entre les deux pays ?
Plusieurs mesures sont déjà en cours de mise en œuvre, et d’autres sont en préparation. Le CECPA demeure un cadre pratique et tourné vers l’avenir pour élargir l’accès aux marchés et créer de nouvelles opportunités économiques. Un axe majeur concerne l’amélioration des systèmes de paiement afin de faciliter davantage le commerce, le tourisme et l’investissement. Le système de règlement en monnaies locales est en cours d’opérationnalisation, et nous sommes très optimistes quant à son impact positif sur les échanges bilatéraux. De même, l’introduction de l’UPI et de RuPay à Maurice en 2024 a déjà facilité les paiements numériques, notamment pour les voyageurs se rendant en Inde à des fins médicales. De plus, il existe un fort potentiel dans les accords d’approvisionnement à long terme pour des produits clés comme l’énergie et les céréales. L’expansion de la coopération dans les TIC, les services professionnels, l’éducation et la santé est à l’ordre du jour. Un objectif prioritaire est l’élargissement du panier de biens et de services échangés. Nous encourageons de nouvelles exportations mauriciennes dans le cadre du CECPA. Nous promouvons une industrialisation portée par l’investissement avec la participation indienne. Nous intégrons les petites entreprises dans les chaînes de valeur bilatérales.

Quel message l’Inde souhaite-t-elle adresser aux entreprises mauriciennes intéressées par le marché indien ?
L’Inde, pays le plus peuplé du monde, quatrième économie mondiale et économie majeure à la croissance la plus rapide, offre aux entreprises mauriciennes des opportunités d’une ampleur exceptionnelle. Ce qui rend cette perspective encore plus attractive, c’est l’avantage naturel dont disposent déjà les entreprises mauriciennes. Elles comprennent les deux marchés, naviguent aisément entre les cultures et bénéficient, grâce au CECPA, d’un accès préférentiel rare. Le message de l’Inde est donc simple : les portes sont grandes ouvertes. Les cadres sont en place, les partenariats sont encouragés et le marché indien valorise l’initiative et l’innovation. Il existe en outre un potentiel considérable dans des secteurs en forte croissance comme l’intelligence artificielle, les technologies numériques et les services technologiques. Les entreprises mauriciennes sont clairement bien positionnées pour réussir.

La coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité maritime s’est renforcée ces dernières années. Quels en sont les principaux objectifs aujourd’hui ?
L’Inde et Maurice partagent le même voisinage maritime. Ce qui nous rapproche naturellement pour faire face à nos préoccupations communes dans l’océan Indien — qu’il s’agisse de piraterie, de trafic de drogue, de pêche illégale ou d’autres menaces transnationales. Nos objectifs principaux sont aujourd’hui communs : garantir que l’océan Indien reste libre, ouvert, sûr et sécurisé. Ce qui fait de nous des partenaires naturels pour la protection de cette région. Concrètement, l’Inde collabore avec Maurice dans la surveillance conjointe de sa vaste zone économique exclusive, la réalisation de relevés hydrographiques et le soutien aux opérations maritimes à travers l’équipement, les actifs et les programmes de formation réguliers. Cette coopération s’est développée au fil des ans et repose sur une compréhension commune que la stabilité régionale est essentielle à notre croissance et notre prospérité.

Face aux défis géopolitiques dans plusieurs pays, comment l’Inde et Maurice coordonnent-ils leurs approches pour préserver la stabilité régionale ?
Nous traversons une période d’incertitude géopolitique importante. À travers le monde, nous observons une montée des tensions, une volatilité économique, des risques liés au climat, des mutations technologiques rapides et des défis de développement persistants. Ces facteurs impactent à la fois l’Inde et Maurice. Dans ce contexte, le partenariat Inde–Maurice reste un point d’ancrage de stabilité. Nos deux pays maintiennent un dialogue régulier et coordonnent étroitement leurs positions sur les évolutions régionales et internationales. Comme je l’ai mentionné précédemment, nous travaillons ensemble pour un océan Indien libre, ouvert, sûr et sécurisé. Cette approche partagée, fondée sur la confiance et un partenariat de longue date, nous aide à naviguer dans un paysage géopolitique complexe tout en contribuant à la stabilité régionale.

L’Inde soutient Maurice dans plusieurs projets d’infrastructure. Comment s’assure-t-on que ces projets répondent aux priorités locales et aux attentes de la population ?
L’Inde considère son partenariat de développement avec Maurice comme un modèle de coopération Sud-Sud, basé sur un principe simple : Maurice définit les priorités, et nous les soutenons. Tous nos projets, grands ou petits, sont réalisés selon les besoins et les orientations indiqués par le gouvernement mauricien. Au fil du temps, il y a eu des projets emblématiques, comme le Metro Express, le bâtiment de la Cour suprême, l’hôpital ENT et l’Atal Bihari Vajpayee Institute of Public Service and Innovation. Il y a aussi eu les interventions communautaires locales qui améliorent concrètement la vie des habitants. Ensemble, ils renforcent la connectivité, la santé, les services publics et la qualité de vie. Le dernier paquet économique spécial d’environ USD 680 millions illustre bien cette approche collaborative, en se concentrant sur la santé, la connectivité et la durabilité, conformément au programme de développement mauricien. Nous aidons à transformer ces priorités en résultats concrets. En résumé : nous écoutons attentivement, nous alignons nos actions sur la vision de Maurice et travaillons main dans la main avec le gouvernement pour livrer ces projets.

La transition énergétique et la lutte contre le changement climatique font-elles partie des priorités de la coopération indo-mauricienne ?
Absolument. L’Inde et Maurice sont profondément engagés dans la lutte contre le changement climatique et dans l’avancement de la transition énergétique. Cette volonté se traduit par des projets concrets : un accent sur le développement des énergies renouvelables et la promotion de la mobilité verte. Par exemple, l’un des plus grands parcs solaires de Maurice, à Henrietta, a été réalisé avec l’aide de l’Inde. Nous travaillons également sur la première centrale solaire flottante du pays à Tamarind Falls, projet convenu lors de la visite du Premier ministre Dr Navin Ramgoolam en Inde. J’ai aussi eu le plaisir de remettre le premier lot de 100 bus électriques à la National Transport Corporation. Ces bus circulent déjà à travers l’île, offrant des transports publics plus confortables et économes en énergie. Ces initiatives réduisent la dépendance de Maurice aux énergies fossiles et contribuent à un avenir plus vert et sécurisé pour les générations futures.

Les échanges culturels et éducatifs sont un pilier historique des relations entre les deux pays. Comment peuvent-ils être renforcés auprès des jeunes générations ?
Ayant passé plus d’un an à Maurice, je suis constamment impressionné par la profondeur des liens entre nos peuples. Notre patrimoine culturel commun est riche des langues comme le bhojpuri, l’hindi, le tamoul, le télougou, l’ourdou et le marathi, aux festivals comme Maha Shivaratri, Thaipoosam Cavadee, Diwali et l’Eid. Pour les jeunes générations, nous créons davantage de passerelles vers ce patrimoine commun. Le programme Know India permet aux jeunes Mauriciens de se rendre en Inde, de découvrir le pays et d’explorer leurs racines. Nous proposons également des bourses dans des domaines variés : droit, comptabilité, philosophie, danse classique indienne, musique et médecines traditionnelles. Nous établissons des India Corners dans les écoles pour faciliter l’accès à la littérature indienne. L’Indira Gandhi Centre for Indian Culture, le plus grand centre culturel indien à l’étranger, offre des cours de musique hindoustani, de kathak, de tabla et de yoga. Nous adaptons aussi notre approche au numérique, car les jeunes vivent aujourd’hui la culture via smartphones et réseaux sociaux. Notre objectif est de maintenir notre partenariat culturel et éducatif pertinent et tourné vers l’avenir.

La récente visite du Premier ministre indien à Maurice a été présentée comme un temps fort des relations bilatérales. Quels sont, selon vous, les acquis concrets pour Maurice ?
L’année passée a été exceptionnelle pour nos relations bilatérales, marquée par deux visites de Premiers ministres : celle de Narendra Modi à Maurice et celle du Dr Navin Ramgoolam en Inde, ouvrant un nouveau chapitre de notre partenariat. La visite du PM Modi a été particulièrement significative. Elle a permis de faire progresser la Vision Mahasagar, guidant l’engagement de l’Inde avec le Sud global. Sur le plan bilatéral, elle a élevé nos relations au rang de partenariat stratégique renforcé, témoignant de la confiance et de l’ambition communes. Lors de la visite de Navin Ramgoolam en Inde, cet élan politique s’est traduit en engagements concrets : un paquet économique spécial de USD 680 millions pour soutenir des projets prioritaires à Maurice — hôpitaux, routes et infrastructures critiques. Nous avons également convenu d’appuyer le développement du port et la surveillance de la zone marine protégée des Chagos, à la demande du gouvernement mauricien. La mise en œuvre a déjà commencé : le projet solaire flottant de 17,5 MW, premier du genre à Maurice, est en cours, et USD 25 millions de soutien budgétaire ont été remis à l’occasion de l’Aapravasi Diwas pour contribuer à la relance économique.

Plusieurs accords ont été signés à l’issue de cette visite. Quels secteurs ont été identifiés comme prioritaires par les deux gouvernements et pourquoi ?
Les deux visites ont conduit à la signature de quinze accords couvrant divers secteurs. Lors de la visite de Narendra Modi, les accords ont porté sur la formation des fonctionnaires et diplomates, le règlement du commerce bilatéral en monnaie locale, la lutte contre la criminalité financière, la coopération pour les PME et le développement de l’économie bleue. Parmi eux, la première ligne de crédit en roupie pour le remplacement des canalisations d’eau est un pas majeur vers un financement durable. La visite de Navin Ramgoolam a élargi l’agenda à des secteurs communautaires et futuristes : mise en œuvre d’une subvention de Rs 500 millions pour le développement communautaire, renforcement des capacités des fonctionnaires via la plateforme numérique indienne Karmayogi, coopération en sciences et technologies, océanographie et énergie. L’accent est désormais sur la mise en œuvre : des fonctionnaires et diplomates mauriciens ont été formés en Inde, le projet solaire flottant avance, et une direction dédiée aux sciences et technologies est en cours de création.

Quelle est votre vision à long terme pour les relations entre l’Inde et Maurice au cours de la prochaine décennie ?
Les relations Inde–Maurice n’ont jamais été uniquement diplomatiques. Elles sont fondées sur une histoire commune, une chaleur culturelle et un sentiment de famille transmis de génération en génération. Pour la prochaine décennie, je vois cette relation devenir encore plus profonde et tournée vers l’avenir. Nous renforcerons les bases solides déjà existantes et continuerons à nourrir le dil ka rishta — ce lien émotionnel qui distingue notre relation. Concrètement, nous collaborerons encore davantage dans les domaines des énergies renouvelables, de la transformation numérique, de la coopération maritime, de l’éducation et des échanges culturels. Nous verrons également un rôle accru des jeunes, apportant de l’énergie et des idées. Ma vision à long terme est donc celle d’une relation bilatérale qui évolue avec son temps tout en restant fidèle aux valeurs et aux émotions qui ont toujours caractérisé l’Inde et Maurice.
 

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