Annonce du Premier ministre au Parlement - Casinos de Maurice : chronique d’un désengagement sans fin
Par
Sharone Samy
Par
Sharone Samy
Malgré une décennie de tentatives de désinvestissement infructueuses et des pertes colossales, l’État relance la privatisation des casinos. Entre gestion contestée et inquiétudes syndicales, ce dossier semble devenu une impasse.
«Nos casinos n’ont jamais été un retour sur investissement. Pourquoi cela fonctionne dans plusieurs pays mais pas à Maurice ? C’est tout simplement une question de gestion. » L’économiste Amit Bakhirta résume ainsi, sans détour, dix ans d’échecs accumulés autour d’un dossier qui revient régulièrement dans les débats parlementaires.
Mardi, le Premier ministre et ministre des Finances Navin Ramgoolam a annoncé à l’Assemblée nationale le lancement d’un nouvel appel à manifestation d’intérêt pour le désinvestissement des Casinos de Maurice Ltd, avec le cabinet PricewaterhouseCoopers comme conseil. Une annonce de plus. Depuis 2014, l’État tente de se désengager de ses casinos publics sans jamais parvenir à conclure une transaction. Derrière cette nouvelle promesse : des pertes estimées entre 1,5 et 2 milliards de roupies depuis 2015, une gouvernance contestée, et des centaines d’employés pris dans une équation politique difficile à résoudre.
C’est la State Investment Corporation qui, dès 2014, envisageait de se séparer de ses participations dans des établissements jugés de moins en moins rentables. La baisse de fréquentation, les coûts d’exploitation élevés et l’évolution des habitudes de jeu commençaient à peser lourdement sur les finances de la compagnie. Plusieurs scénarios – cession partielle, vente totale – avaient été étudiés. Aucun n’avait abouti.
Le dossier est revenu en 2022 et 2023, avec le cabinet KPMG et un appel à manifestation d’intérêt international. Des investisseurs étrangers avaient manifesté un intérêt préliminaire. Mais les discussions avaient achoppé sur les mêmes obstacles : rentabilité insuffisante du secteur, valorisation délicate des actifs, état de certaines infrastructures, et obligations liées au maintien des emplois. Aucune transaction n’en est sortie.
Amit Bakhirta ne s’en étonne pas : « Depuis 2014, il y a eu de nombreuses tentatives de désinvestissement mais cela ne s’est jamais concrétisé. » L’exercice, aujourd’hui, s’annonce d’autant plus complexe que le gouvernement devra désormais convaincre un éventuel repreneur dans un contexte économique moins favorable qu’autrefois. « Généralement, le gouvernement, qui est vendeur, doit d’abord trouver un repreneur pour revendre ses actions et, bien sûr, le repreneur imposera ses conditions. » Et le contexte n’aide pas : « Dans les années 2000, cela pouvait fonctionner car il y avait des réserves. Aujourd’hui, le constat est là : le budget du pays est déficitaire. »
Le marché des casinos physiques n’est plus aussi porteur qu’autrefois. L’essor des plateformes de jeux en ligne, l’évolution des habitudes des consommateurs et la concurrence régionale compliquent davantage la rentabilité des établissements traditionnels. À cela s’ajoutent les investissements nécessaires pour moderniser certaines infrastructures vieillissantes. Le rôle de PwC sera principalement, selon Amit Bakhirta, de tenter de valoriser des actifs dont l’attractivité s’est progressivement érodée au fil des années.
Ce qui complique ce dossier depuis le début, c’est sa dimension sociale. Les casinos publics emploient plusieurs centaines de travailleurs, et toute restructuration soulève immédiatement des inquiétudes autour d’éventuels départs volontaires, suppressions de postes ou changements des conditions de travail.
Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress, a pourtant choisi son camp : celui du désinvestissement. « Il est difficilement justifiable de continuer à engager les fonds des contribuables dans une entité qui accumule des pertes année après année », dit-il, estimant que « l’État n’a ni vocation ni légitimité à soutenir financièrement des activités de jeux destinées aux parieurs. » Il plaide pour une gestion relevant davantage du secteur privé, orientée vers une clientèle volontaire, notamment touristique.
Les difficultés financières actuelles seraient, selon lui, également liées à des problèmes de gouvernance et de gestion interne : « le recrutement excessif d’agents à caractère politique, souvent en surnombre », ainsi que des promotions répétées au sein des établissements. Il réclame une transparence totale sur les comptes : « Peut-on réellement parler de pertes sans une transparence totale des comptes ? Où sont passés les fonds ? »
Haniff Peerun demande l’ouverture d’une enquête indépendante pour faire la lumière sur « une éventuelle dilapidation des ressources publiques », estimant que « plusieurs irrégularités ont été signalées par le passé sans qu’aucune action concrète ait été entreprise ». Les contribuables sont « en droit d’exiger des explications claires ».
En face, la Casino Employees Union adopte un ton très différent. Son négociateur Ashvin Gudday estime que la situation actuelle démontre surtout « qu’il n’y a pas eu de rupture en termes de bonne gouvernance comme promis par le gouvernement au pouvoir ». Au-delà « des dix dernières années catastrophiques sous l’ancien régime », les casinos ont souffert selon lui « d’ingérences politiques, de mismanagement au plus haut niveau, d’abus de certains hauts cadres ainsi que du non-respect du collective agreement ». La responsabilité de la situation actuelle ne peut donc être attribuée aux employés, mais à « des frasques du top management sans créativité ni innovation qui ont accéléré la chute des casinos ».
Ashvin Gudday décrit un climat de forte inquiétude parmi les salariés, qui ont continué à faire fonctionner les établissements « malgré les obstacles » dans « un secteur dur et pénible », tout en contribuant durant plusieurs années aux recettes de l’État. « C’est dommage qu’aujourd’hui des centaines de travailleurs doivent subir l’angoisse et l’incertitude. » Le syndicat demande au gouvernement « de situer les responsabilités » tout en protégeant les employés dans toute éventuelle restructuration, et insiste sur la nécessité de consultations avec les représentants des travailleurs afin « d’éviter à tout prix des drames humains ».
Avec PwC désormais chargé de reprendre le dossier là où KPMG avait échoué, le gouvernement tente une nouvelle fois de convaincre qu’une sortie du secteur des casinos est possible. Au niveau politique, le scepticisme commence à gagner du terrain : malgré les différentes annonces faites au fil des années, l’État demeure toujours propriétaire des casinos publics et continue d’absorber les pertes accumulées. Pour Amit Bakhirta, le dossier illustre surtout « la nécessité de revoir la manière dont l’État gère certains de ses investissements » et les limites d’un modèle devenu obsolète.
Malgré les annonces répétées, l’État n’est toujours pas parvenu à céder ses casinos. Une nouvelle tentative s’ouvre, dans un contexte où les mêmes obstacles persistent.