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Annabelle Fleury : l’art de la mesure, du tissu au macaron

Par Ajagen Koomalen Rungen 
Publié le: 10 May 2026 à 17:00
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annabelle
Annabelle Fleury jongle entre création vestimentaire et pâtisserie fine, avec la même quête de précision. Derrière chaque fournée, une exigence de constance et de précision quasi scientifique.

De la haute couture à distance aux macarons artisanaux, la créatrice mauricienne transforme la rigueur scientifique en poésie visuelle. Portrait d’une perfectionniste qui façonne l’invisible avec une précision chirurgicale.

Il y a des créateurs qui ont besoin de toucher, d’ajuster, de voir. Annabelle Fleury, elle, travaille à distance, depuis toujours. Mesures reçues par message, silhouettes imaginées, robes expédiées. Styliste depuis 2009, pâtissière depuis peu, cette Mauricienne incarne une façon singulière de créer : avec rigueur là où d’autres font confiance à l’instinct, avec douceur là où d’autres imposent leur vision. Rencontre avec une femme qui a compris, très tôt, qu’aimer quelque chose ne suffit pas, et que c’est parfois la meilleure chose qui puisse arriver.

Il y a quelque chose de presque magique dans ce que fait Annabelle Fleury. Pas de cabine d’essayage, pas de rendez-vous en atelier, pas de miroir partagé. Une cliente envoie ses mesures. Quelques échanges. Et puis la robe arrive et elle va. Parfaitement. Comme si Annabelle avait vu ce qu’elle n’avait pas regardé.

Ce mode de travail, elle l’a inventé par nécessité, puis perfectionné par conviction. Aujourd’hui, il est devenu sa signature. Et l’un de ses projets les plus emblématiques en dit long sur ce savoir-faire hors norme : quatre-vingts robes sur mesure, toutes différentes, toutes livrées pour un même événement privé. Quatre-vingts femmes qu’elle n’a jamais croisées. Quatre-vingts silhouettes reconstituées à partir de chiffres et d’intuitions. Aucune retouche. « Je suis quelqu’un de minutieux, d’obstiné et de perfectionniste », dit-elle simplement. 

Pour comprendre Annabelle Fleury, il faut remonter au moment où tout aurait pu basculer autrement. Enfant, elle grandit dans un univers baigné de création, nourrie par l’héritage artisanal de son père. Créer, assembler, imaginer… ces gestes-là lui viennent naturellement, presque avant les mots.

Et pourtant, au moment des choix scolaires, c’est vers la science qu’elle se tourne. Pas par défaut. Par amour des animaux, par logique d’une vocation qui semblait aller de soi. Elle s’ambitionne vétérinaire et suit un cursus exigeant, structuré, rigoureusement éloigné de l’univers créatif dans lequel elle a grandi. Comme si, pendant quelques années, la raison avait décidé de faire taire l’instinct.

Puis vient le déclic. Discret, mais irréversible. « J’ai compris qu’aimer quelque chose ne veut pas dire que c’est le bon métier pour nous. » Elle le formule avec une lucidité désarmante, presque philosophique : « Ce n’est pas parce qu’on aime l’espace qu’on devient astronaute. » Derrière la métaphore, une vérité que beaucoup mettent des années à admettre. Elle, elle l’a comprise à temps.

Ce qui suit tient du saut dans le vide. Direction Paris, une école de stylisme, une année préparatoire. Et une lacune de taille : Annabelle ne possède alors aucune base en dessin. Dans un univers où le croquis est la langue maternelle de tous, elle arrive sans vocabulaire. Elle aurait pu s’en excuser. Elle choisit de travailler.

Chaque exercice raté est recommencé. Chaque professeur devient une ressource. Elle s’impose une discipline que peu s’infligent volontairement, rattrapant en quelques mois ce que d’autres ont mis des années à acquérir. Autour d’elle, 270 élèves briguent les 90 places du BTS design de mode. La sélection est sans appel. Annabelle en fait partie.

« Ça a été une énorme fierté, mais aussi une pression supplémentaire. » Parce que dans ce BTS-là, pas de rattrapage possible. On réussit ou on recommence depuis le début. Elle travaille son dessin avec acharnement. Elle s’entraîne à l’oral chaque semaine avec sa grande sœur, apprend à défendre ses idées, à tenir debout face à un jury. En juin 2009, elle décroche son diplôme. Une semaine plus tard, elle est à Maurice. Et elle crée sa marque.

L’autre atelier

Pendant quinze ans, Oriya s’impose dans le paysage de la mode mauricienne. Collection après collection, Annabelle construit une clientèle fidèle, développe un service de vente en ligne, affine sa méthode de travail à distance. Elle avance, régulièrement, sans bruit.

Et puis, un jour, quelqu’un lui dit que les macarons sont très difficiles à réussir. C’est une erreur que de lui dire ça. « Je n’aime pas qu’on me dise que je ne peux pas faire quelque chose. » Elle essaie. Elle rate. Elle recommence. Jusqu’au jour où elle ne rate plus. Et jusqu’au jour où elle y prend gout. Un goût si réel qu’elle finit par en faire une activité à part entière, Rêve Sucré, dédiée aux macarons artisanaux.

Ce qui pourrait ressembler à une rupture n’en est pas une. Les deux univers partagent les mêmes exigences : le sens des couleurs, l’obsession du détail, la précision quasi scientifique des gestes. « La mode m’a appris la rigueur, l’harmonie des couleurs, le souci du détail. La pâtisserie est arrivée comme un nouveau support d’expression. » Un autre langage. Les mêmes règles.

Car le macaron n’est pas une pâtisserie comme les autres, Annabelle le sait mieux que quiconque. La moindre variation de température, la texture de la meringue, le timing du pochage : chaque paramètre compte. 

« La plus grande difficulté, c’est la constance. » La même phrase pourrait s’appliquer à une robe sur mesure. Ou à un parcours de vie.

Ce qui frappe chez Annabelle Fleury, au fond, ce n’est pas la dualité de ses métiers. C’est la continuité de son exigence. Une ligne droite qui traverse les détours scientifiques, les années parisiennes, les robes expédiées sans essayage, les coques délicates sorties du four. Partout, la même posture : observer, comprendre, maîtriser. Et recommencer jusqu’à ce que ce soit juste.

La famille, dit-elle, est l’ancre qui rend tout le reste possible. 

« Ma vie de famille occupe une place centrale dans mon équilibre. » C’est elle qui permet d’oser, de rater, de se relancer. Son rêve pour la suite ? Il est simple, presque désarmant : « Continuer à créer librement et à toucher les gens. »

Pas d’ambition tapageuse. Pas de grand projet annoncé. Juste cette obsession tranquille, celle qui l’habite depuis l’enfance : créer du beau, encore et toujours, à la mesure exacte de ceux qui le reçoivent.

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